Rosine Anne-Marie Bernheim
Personnalités
Publié le 3 octobre 2026
Femmes de la France Combattante – Facebook
Rosine Anne-Marie Bernheim naît le 7 octobre 1924 à Elbeuf, en Seine-Inférieure (aujourd’hui Seine-Maritime), dans une famille juive alsacienne.
Ses grands-parents avaient choisi de demeurer français après l’annexion de l’Alsace par l’Empire allemand en 1871, décision qui marqua profondément l’identité familiale.
Elle grandit dans un milieu cultivé où le patriotisme français est fortement affirmé. Adolescente, elle pratique le scoutisme au sein de la Fédération française des éclaireuses, expérience qui lui donne un solide apprentissage de l’autonomie, de la discipline et du secours aux autres.
Après la défaite de juin 1940 et l’occupation d’une partie de la France, la famille se réfugie dans la région lyonnaise. Zone, encore, libre. Plusieurs membres de la famille s’engagent dans la lutte contre l’occupant : ses frères rejoignent les Forces françaises libres, tandis que Rosine choisit la Résistance intérieure.
Encore très jeune, elle suit des cours de secourisme et de soins infirmiers. Cette formation va rapidement lui permettre d’apporter une aide concrète aux combattants clandestins du massif du Vercors, devenu l’un des principaux foyers de résistance armée en France.
Au printemps et durant l’été 1944, elle est affectée au service de santé du maquis du Vercors. Les médecins et les infirmières improvisent des structures hospitalières destinées à accueillir les nombreux blessés des combats contre les forces allemandes. Parmi ces installations figure la célèbre grotte de la Luire, vaste cavité naturelle transformée en hôpital de campagne. Rosine Crémieux y sert comme infirmière aux côtés de six autres jeunes femmes. Les moyens matériels sont dérisoires, mais l’équipe médicale poursuit malgré tout les opérations et les soins dans des conditions très difficiles.
Le 27 juillet 1944, les troupes allemandes (157ème division de réserve et 99ème bataillon de réserve de montagne) découvrent la grotte de la Luire. Elle fait partie des sept infirmières de la grotte de la Luire dans laquelle s’était réfugiée l’équipe médicale et soignante de l’hôpital de campagne de Saint-Martin-en-Vercors, avec 35 blessés pour l’essentiel des résistants français, mais également quatre soldats allemands. Infirmerie ou pas, les soldats ennemis exécutent une grande partie des blessés résistants qui y sont soignés.
Les sept infirmières, dont Rosine Crémieux, sont arrêtées. Après plusieurs interrogatoires, elles sont transférées à Grenoble puis à la prison Montluc de Lyon, lieu de détention tristement célèbre où furent enfermés de nombreux résistants avant leur déportation.
Le 11 août 1944, Rosine est déportée vers le camp de concentration de Ravensbrück, principal camp féminin du système concentrationnaire nazi. Les conditions de vie y sont effroyables : sous-alimentation, violences permanentes, maladies, travail forcé et mortalité massive rythment le quotidien des détenues.
Refusant de collaborer à l’effort de guerre allemand, elle est envoyée dans plusieurs kommandos de travail, parmi les plus durs, notamment à Abterode, où elle est contrainte d’usiner des pièces destinées aux moteurs d’avions allemands.
Avec d’autres prisonnières, elle pratique discrètement le sabotage des productions malgré les risques considérables encourus.
Au début de l’année 1945, elle est transférée au camp annexe de Markkleeberg, dépendant de Buchenwald. L’effondrement progressif du IIIᵉ Reich entraîne alors l’évacuation des camps. Comme des milliers d’autres détenues, elle est contrainte de participer à une « marche de la mort ».
Profitant de la désorganisation allemande, elle réussit finalement à s’évader avec d’autres prisonnières. Découverte par les forces américaines, elle échappe à une mort presque certaine, totale dénutrition, et peut être rapatriée en France après plusieurs semaines d’errance.
Le retour à la vie civile constitue une nouvelle épreuve.
Comme beaucoup d’anciens déportés, Rosine Crémieux constate l’immense difficulté à raconter ce qu’elle a vécu. La société française de l’immédiat après-guerre comprend mal l’expérience concentrationnaire, et le silence s’impose progressivement.
Grâce à une bourse de l’American Field Service destinée à d’anciens résistants, elle part poursuivre des études aux États-Unis. Ce séjour joue un rôle essentiel dans sa reconstruction psychologique et oriente définitivement sa vocation vers la psychologie clinique.
Revenue en France, elle travaille comme psychologue dans plusieurs établissements spécialisés. Elle rejoint notamment les équipes du centre Alfred-Binet et de l’hôpital Necker-Enfants malades, où elle collabore avec les pionniers de la psychiatrie infantile française. En 1952, elle épouse l’avocat Claude Crémieux, ancien Français libre, avec lequel elle aura trois filles.
Pendant près de cinquante ans, Rosine Crémieux parle très peu de sa déportation.
Ce n’est qu’au milieu des années 1990 qu’un tournant s’opère. Invitée à participer à une émission télévisée réunissant les survivantes de la grotte de la Luire, elle trouve enfin les mots pour revenir sur son passé.
Cette redécouverte de sa mémoire aboutit en 1999 à la publication de La Traîne-Sauvage, dialogue avec le psychanalyste Pierre Sullivan. L’ouvrage ne se présente pas comme un simple récit historique, mais comme une exploration de la mémoire traumatique, du silence, de la culpabilité des survivants et des mécanismes psychiques permettant de continuer à vivre après l’expérience des camps.
