René Cassin
Personnalités
Publié le 1 juillet 2026
Charles Filomeno – Facebook
Dans un hôpital militaire, un jeune homme blessé ne sait pas encore s’il reverra le jour.
Son corps est ouvert par la mitraille. Sa mère, infirmière, refuse de le laisser partir.
Et quelque part, dans cette chambre de guerre, naît une idée qui dépassera sa propre survie, protéger l’être humain avant qu’il ne soit trop tard.
Octobre 1914. La Grande Guerre n’a que quelques semaines, mais elle a déjà brisé les illusions. Les trains ramènent des hommes sans bras, sans jambes, sans regard d’avant. Dans les familles françaises, la guerre entre par les lettres, les silences, les noms gravés trop tôt sur les monuments. On parle de patrie, de devoir, de victoire. Mais dans les hôpitaux, il n’y a d’abord que des pansements, des cris retenus, et des mères qui cherchent encore leurs fils sous les bandages.
Le jeune caporal-chef blessé à Saint-Mihiel s’appelle René Cassin.
Il est né à Bayonne en 1887, a grandi à Nice, a étudié le droit à Aix et à Paris. Avant la guerre, sa vie semblait promise aux livres, aux tribunaux, aux amphithéâtres. Il devient docteur en sciences juridiques, économiques et politiques en 1914, puis la mobilisation l’arrache à la carrière paisible qu’il commence à peine.
À la tête d’un petit groupe, il est grièvement atteint par des balles de mitrailleuse. Le bras, le côté, le ventre. La blessure aurait pu l’emporter. Elle ne le tue pas, mais elle l’accompagnera toute sa vie. René Cassin ne sort pas de la guerre avec la haine comme boussole. Il en sort avec une autre question, plus difficile, que doit un pays à ceux qui ont payé le prix de son existence ?
Après 1918, beaucoup veulent tourner la page. Lui regarde les mutilés, les veuves, les orphelins. Il comprend que la reconnaissance nationale ne peut pas se limiter à des cérémonies. Il faut des droits, des lois, des pensions, du travail, une dignité concrète. Il devient l’une des grandes voix des anciens combattants et des victimes de guerre. Pour lui, la solidarité ne doit pas être une aumône donnée du haut vers le bas. Elle doit être une dette de la nation envers ceux qu’elle a envoyés dans le feu.
Dans les années 1920 et 1930, il porte cette conviction à la Société des Nations. Il croit à la paix, au désarmement, aux règles internationales. Mais il n’est pas naïf. Quand l’Allemagne nazie monte en puissance, il voit le danger. Il parle, alerte, dénonce. L’homme qui avait connu la guerre ne veut pas que l’Europe entre une seconde fois dans l’abîme les yeux ouverts.
Puis vient juin 1940.
La France s’effondre. Beaucoup cherchent un compromis avec la défaite. René Cassin, lui, refuse l’armistice. Le 24 juin, il embarque à Saint-Jean-de-Luz avec son épouse sur un navire britannique. Le départ est un arrachement. Il quitte le sol français sans savoir quand il le reverra.
À Londres, il rejoint le général de Gaulle. Il n’apporte ni bataillon, ni avion, ni fortune. Il apporte le droit. Dans ces premiers jours de la France libre, cela peut sembler peu. En réalité, c’est essentiel. Il faut prouver que cette France qui parle depuis Londres n’est pas une aventure personnelle, mais une continuité républicaine. Cassin rédige, négocie, construit les bases juridiques de la France libre. Il participe notamment à l’accord Churchill-de Gaulle d’août 1940, qui reconnaît le caractère français des forces ralliées.
Pendant la guerre, il devient l’un des architectes juridiques de cette France qui refuse de disparaître. Vichy le condamne, le prive symboliquement de sa place, mais il continue. Pour lui, la lutte contre le nazisme n’est pas seulement une guerre de territoires. C’est une guerre pour la dignité humaine.
Après 1945, cette idée prend une forme mondiale.
Au sein des Nations unies, René Cassin travaille à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le texte adopté le 10 décembre 1948 ne supprime pas la violence du monde. Il n’empêche pas tous les crimes. Mais il pose, après les charniers, les camps et les ruines, une phrase morale devant les États, aucun pouvoir ne devrait pouvoir traiter un être humain comme une chose.
En 1968, René Cassin reçoit le prix Nobel de la paix pour son combat en faveur des droits de l’homme. Il aurait pu être seulement un ancien blessé de 1914, un professeur, un juriste. Il devient l’un de ceux qui donnent des mots à la conscience du siècle.
Son histoire rappelle que certaines blessures ne se referment pas en silence. Parfois, elles obligent un homme à consacrer toute sa vie à empêcher d’autres corps, d’autres familles, d’autres peuples d’être abandonnés sans recours.
L’histoire se souvient des champs de bataille. Elle devrait aussi se souvenir de ce lit d’hôpital où un survivant comprit que la paix ne commence pas quand les canons se taisent, mais quand la dignité humaine devient une obligation.
René Samuel Cassin naît à Bayonne de parents juifs : sa mère, née Gabrielle Dreyfus (1860-1944), est d’origine alsacienne ; son père, Azaria Cassin (1860-1959), commerçant en vins à Nice, descend de juifs portugais marranes établis à Coni, dans le Piémont, puis à Nice.
