Uriah Phillips Levy
Personnalités
Publié le 3 août 2026
Melissa Steinberg Brodsky – Facebook (traduit de l’anglais)
Philadelphie, 1802.
Un garçon de dix ans nommé Uriah Phillips Levy quitta le domicile familial, descendit sur les docks et s’engagea comme mousse sur un navire marchand.
Sa famille était juive séfarade, descendante de Juifs ayant fui l’Inquisition espagnole plusieurs siècles auparavant. Son grand-père Jonas Phillips était arrivé en Amérique depuis l’Allemagne en 1756 et avait combattu les Britanniques pendant la Révolution. Son arrière-arrière-grand-père maternel faisait partie des premiers colonisateurs juifs de Savannah, en Géorgie, en 1733. La famille était installée en Amérique avant même que l’Amérique ne soit l’Amérique.
Rien de tout cela n’empêcha Uriah de vouloir prendre la mer.
Il ne rentra chez lui trois ans plus tard que pour une seule raison.
Il devait assister à sa bar-mitsva. La sienne. Il la célébra en 1805 à la congrégation Mikveh Israel de Philadelphie, la plus ancienne congrégation juive d’Amérique. Puis, il repartit aussitôt en mer.
Au début de la vingtaine, il avait gravi tous les échelons, passant de mousse à capitaine et propriétaire de ses propres navires dans la marine marchande. En 1812, lorsque la Grande-Bretagne et l’Amérique entrèrent à nouveau en guerre, il s’engagea dans la marine américaine (United States Navy) comme maître de manœuvre. Il combattit lors des guerres barbaresques, puis pendant la guerre de 1812 à bord de l’USS Argus. Il fut capturé par les Britanniques et maintenu prisonnier de guerre pendant seize mois.
À son retour, il continua sur sa lancée.
Ce qui suivit fut l’une des carrières les plus remarquables et éprouvantes de l’histoire de la marine américaine. Levy gravit régulièrement les échelons, mais il passa également six fois en conseil de guerre.
Six fois.
Les accusations allaient de légitimes différends disciplinaires à des griefs si ouvertement antisémites que même ses contemporains en remarquèrent la récurrence. Ses confrères officiers le traitaient de Juif en face. Ils mettaient en doute le fait qu’un homme de sa confession ait la moindre légitimité pour commander des marins américains. Ils utilisèrent tous les rouages administratifs à leur disposition pour l’évincer. Il fut renvoyé de la Marine à deux reprises.
Chaque fois, il se battit. Il comparut devant chaque commission, déposa chaque recours possible, engagea des avocats, écrivit des lettres et documenta le moindre détail. Il était convaincu — et le disait sans détour — qu’il ne se battait pas seulement pour lui-même, mais pour chaque Américain de confession juive qui souhaiterait servir son pays après lui.
Il se battit également en duel, et tua son adversaire.
En 1855, la Marine convoqua une commission d’enquête spéciale pour réexaminer le cas des officiers révoqués. Levy s’y présenta et prononça une plaidoirie pour défendre son parcours qui devint l’une des déclarations les plus célèbres sur la liberté religieuse et le service militaire de l’histoire américaine.
« Je suis américain, marin et juif », déclara-t-il devant le tribunal. « Mes parents étaient israélites et j’ai été élevé dans la foi de mes ancêtres. En choisissant d’y rester fidèle, je n’ai fait qu’exercer un droit qui m’est garanti par la Constitution de mon État natal et par celle des États-Unis, un droit accordé à tous les hommes par leur Créateur. Je soumets à votre appréciation les sacrifices que j’ai consentis et les combats que j’ai menés, non pas pour susciter votre sympathie, mais pour prouver que je n’ai été ni un oisif, ni un lâche. »
Il fut réintégré. Moins de quatre mois plus tard, il fut promu Commodore, le plus haut grade de la Marine à l’époque, et se vit confier le commandement de l’ensemble de la flotte de Méditerranée.
Par la suite, la Marine le nomma à la tête de son propre Conseil de guerre.
Uriah Levy, jugé six fois en conseil de guerre, présidait désormais le tribunal même qui avait tenté de le détruire.
Mais il avait aussi employé son temps et son argent à d’autres fins.
Thomas Jefferson était mort en 1826, croulant sous les dettes. Monticello, sa chère propriété de Virginie, avait été vendue pour payer ses créanciers et tombait dans un état de délabrement avancé. Levy, qui admirait profondément Jefferson pour son engagement en faveur de la liberté religieuse — et notamment du droit des Juifs à participer pleinement à la vie américaine —, trouva cette situation intolérable.
En 1834, il racheta Monticello.
Il investit ses propres deniers pour restaurer le domaine et l’ouvrir au public. Il passa commande d’une statue en pied de Jefferson dont il fit don au gouvernement américain. Elle se dresse aujourd’hui encore sous la rotonde du Capitole, à Washington.
Pendant des années, il mena également campagne contre la fustigation (les coups de fouet) dans la marine américaine. Estimant cette pratique barbare, il le répéta à maintes reprises dans sa correspondance officielle et milita pour son abolition jusqu’à ce que le Congrès finisse par l’interdire. La loi fut votée l’année de sa mort.
Il s’éteignit le 22 mars 1862 et eut droit à des obsèques juives traditionnelles accompagnées des plus hauts honneurs militaires. Il n’avait pas d’enfants. Dans son testament, il léguait Monticello au gouvernement des États-Unis, stipulant que si l’État fédéral refusait le legs, le domaine reviendrait au Commonwealth de Virginie ; et si la Virginie refusait à son tour, il irait aux trois synagogues séfarades de Philadelphie, New York et Newport pour y établir une école ouverte aux enfants de toutes confessions.
Monticello revint finalement à son neveu, Jefferson Monroe Levy, qui en conserva la propriété jusqu’en 1923, date à laquelle la Thomas Jefferson Memorial Foundation la racheta pour 500 000 dollars. La demeure construite par Jefferson, oubliée par l’Amérique et sauvée par un commodore juif de la Navy, est aujourd’hui un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, visité par un demi-million de personnes chaque année.
Un escorteur de destroyers de la Seconde Guerre mondiale fut baptisé USS Levy en son honneur. Le bâtiment décrocha cinq étoiles de combat dans le Pacifique.
La chapelle juive de l’Académie navale des États-Unis, à Annapolis, porte également son nom.
Ce garçon qui avait quitté le foyer à dix ans pour y revenir à treize ans faire sa bar-mitsva. Cet officier traduit six fois en conseil de guerre qui finit par diriger ce même tribunal. Cet homme qui sauva la maison de Jefferson parce que Jefferson croyait que la religion d’un homme ne devait l’exclure de rien.
Uriah Phillips Levy était bien d’accord.
Et il aura passé sa vie entière à le prouver.
