Une professeure de musique canadienne a racheté plus de 3 000 Juifs de Syrie.
Personnalités
Publié le 30 août 2026
Oleg Vishnyakov – Israel the Jewish State (Facebook en anglais)
Judy Feld Carr n’était ni un agent du Mossad, ni une diplomate, ni une espionne. Elle enseignait la musique à Toronto, élevait ses enfants et n’avait jamais mis les pieds en Syrie.
Mais la persécution était une notion qu’elle connaissait depuis l’enfance.
Judy a grandi dans un faubourg canadien et était la seule enfant juive de son école. En classe de CP/CE1 (second grade), elle a été battue jusqu’à en avoir les dents de devant cassées.
Sa voisine s’appelait Sophie. Survivante d’Auschwitz, elle y avait perdu deux enfants et avait été le cobaye d’expérimentations médicales sur l’être humain. C’est de sa bouche que la petite Judy, âgée de dix ans, a entendu ces mots : si les Juifs devaient à nouveau être menacés par le danger, on ne pourrait pas rester sans rien faire.
Plus de vingt ans ont passé.
En 1972, Judy et son mari, le Dr Ronald Feld, ont lu un article sur des Juifs syriens morts en tentant de s’échapper.
Après la création d’Israël, les Juifs de Syrie se sont retrouvés virtuellement piégés dans le pays. Ils étaient suivis, restreints dans leur travail et leurs déplacements, et la moindre suspicion de tentative d’évasion pouvait se solder par la prison et les coups.
Judy et son mari ont décidé d’agir.
Le problème, c’est qu’ils ne connaissaient pas une seule personne en Syrie.
Ils ont donc trouvé un interprète et ont demandé à une opératrice téléphonique de les mettre en relation avec n’importe quel Juif en Syrie.
Pendant plusieurs semaines, rien n’a fonctionné. Finalement, l’opératrice à Damas les a mis en relation avec un numéro. Comme on le découvrira plus tard, la femme à qui il appartenait espionnait la communauté juive.
Mais c’est son mari qui a décroché le téléphone.
Il s’est contenté de répondre aux questions et a donné l’adresse de la communauté juive de Damas.
Judy a écrit au rabbin pour lui demander ce dont ils avaient besoin.
Le rabbin a demandé des livres religieux. Judy a acheté tous les ouvrages de la liste, a arraché les pages indiquant qu’ils avaient été imprimés en Israël, les a mis dans un carton et a posé 50 dollars par-dessus.
Le calcul était simple : si le fonctionnaire syrien ouvrait le colis, il prendrait peut-être l’argent et laisserait passer les livres.
Le colis est bien arrivé.
Très vite, les livres et les télégrammes se sont transformés en un canal de communication codé.
En 1973, Ronald est mort subitement. Judy s’est retrouvée seule avec trois jeunes enfants, mais elle n’a pas coupé le contact avec la Syrie.
Et puis, une lettre est arrivée au Canada.
Elle avait été sortie de Syrie par une femme juive de Toronto, venue rendre visite à sa famille à Alep. La police secrète syrienne l’avait interpellée et interrogée, sans toutefois trouver la lettre.
La femme l’avait cachée dans ses sous-vêtements.
La lettre contenait les contacts des communautés juives d’Alep et de Qamichli, ainsi qu’une requête modifiée : nos enfants sont vos enfants. Ne nous oubliez pas. Aidez-nous à sortir d’ici.
Le peuple n’avait plus besoin de livres.
Il avait besoin de liberté.
Le premier grand test fut le rabbin Eliyahu Dakhab. Passé à tabac dans une prison syrienne, il était gravement malade. Judy a réussi à obtenir l’autorisation de le faire libérer vers le Canada et a payé son départ.
Lorsqu’ils se sont rencontrés à l’hôpital de Toronto, le rabbin s’est levé de son lit et s’est agenouillé devant Judy. Puis il lui a demandé de sortir ses filles de Syrie.
Elle a accepté.
C’est ainsi que Judy a identifié la faille du système : la corruption.
Au Canada, elle récoltait des fonds, et par le biais d’intermédiaires en Syrie, elle achetait des permis, des documents et des libérations de prison. Lorsque les négociations échouaient, les gens étaient exfiltrés clandestinement de l’autre côté de la frontière.
Parfois, les montants étaient astronomiques. Un des rachat a atteint 250 000 dollars.
Judy marchandait.
Pour faire baisser les prix, elle parvenait à convaincre les intermédiaires que la personne était vieille, malade, ou simplement qu’elle ne valait pas cette somme.
Plus tard, elle a décrit ce système avec une grande simplicité : les gens étaient mis en vente comme du bétail, et elle les achetait.
Et à la maison, la vie suivait son cours.
Judy s’est remariée avec un avocat, Donald Carr ; la famille comptait désormais six enfants. Ils entendaient les coups de téléphone, connaissaient le travail secret de leur mère et savaient qu’ils ne pouvaient en parler à personne, pas même à leurs amis.
« Je devais mener une double vie. J’étais mère, épouse, fille… et puis je devais disparaître sans laisser de trace pour régler mes affaires secrètes », se rappelait-elle.
Pendant 28 ans, le secret de famille n’a jamais été éventé.
En Syrie, la plupart des gens ne connaissaient même pas son vrai nom. Pour eux, elle était simplement « Mme Judy du Canada ».
Une fois, elle a réussi à faire partir un couple avec leur fils atteint d’un cancer. Mais les deux plus jeunes enfants étaient restés en Syrie.
La famille s’est retrouvée à New York, mais la mère ne supportait pas la séparation. Elle a fini par dire à Judy qu’elle retournerait en Syrie pour chercher ses enfants.
Judy l’a convaincue d’attendre.
Quelques mois plus tard, elle a appelé pour dire qu’un « colis » était arrivé pour son fils. Il devait aller le récupérer à l’aéroport Kennedy.
La mère s’est rendue à l’aéroport.
Le « colis », c’était ses deux enfants venus de Syrie.
La famille était à nouveau réunie.
En 28 ans, Judy Feld Carr a aidé 3 228 Juifs à quitter la Syrie.
Le monde a fini par découvrir sa double vie. Judy a reçu l’Ordre du Canada ainsi que la Médaille présidentielle d’Israël, et son histoire a fait l’objet d’un livre.
Mais la plus belle des récompenses l’attendait peut-être lors de la plus informelle des cérémonies.
L’un des rescapés s’appelait Zaki Shay. Il avait passé quatre ans dans une prison syrienne, où il avait été torturé. Sa mère lui avait même annoncé que son fils était mort. Zaki a survécu et, grâce à Judy, a pu quitter la Syrie.
De nombreuses années ont passé. Un jour, Judy et son mari se sont retrouvés au coucher du soleil à Bat Yam. Devant la foule rassemblée, Zaki Shay a pris la parole pour raconter ses quatre années passées dans les geôles syriennes.
Le mari de Judy lui a demandé comment il avait réussi à sortir de Syrie.
Zaki a répondu qu’une femme du Canada nommée Judy l’avait aidé.
L’homme lui a alors demandé : « Voulez-vous la rencontrer ? C’est ma femme. Elle est assise juste là. »
Zaki ne savait même pas que la femme dont il venait de raconter l’histoire était assise dans la salle depuis le début.
