Résistance dans l’ombre de la Shoah
Histoire
Publié le 7 août 2026
Sabina Bober (lien internet en bas de page)
Miriam
Résistance dans l’ombre de la Shoah
Table des matières
- La route vers la Shoah
- La Pologne trahie
- Vaincre le destin
- Stratégies de survie
- Même si je te montre mon Izbica
- Izbica, Izbica, capitale juive
- Chez les partisans
- Le retour à la maison
- Comprendre l’inévitable — direction Auschwitz
- Sobibor
- Toujours en chemin
- Dans les ghettos
- Il n’y a plus de Juifs
- Le combat pour l’honneur
- Tulipes jaunes
Lublin 2026
Les Juifs vivaient en Pologne depuis les origines de l’État polonais, bien qu’ils n’aient véritablement commencé à s’y installer qu’à partir du XVIe siècle. Polin était pour eux la terre promise, où ils fondaient des familles, bâtissaient des entreprises et, surtout, contribuaient largement au développement de l’État polonais. Avec le recul des années, on peut affirmer que la présence des Juifs sur les terres polonaises fut une valeur ajoutée. C’est aussi grâce à eux que nous avons bâti une Pologne forte et indépendante. Après les années de partages, la communauté juive prit également part au relèvement de la patrie retrouvée. L’entre-deux-guerres fut une période très difficile. Le pays luttait contre la pauvreté et le chômage, ce qui provoquait parfois des éclats de sentiments antijuifs, qui se manifestaient par la promotion de slogans tels que « n’achetez pas chez le Juif » et par le boycott des commerces qu’ils tenaient. Les Juifs n’avaient pas non plus la vie facile pour accéder aux études ou choisir librement un métier. La misère générale poussait les Juifs à émigrer vers différents pays européens et au-delà de l’océan, tout comme le faisaient aussi de nombreux Polonais. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale fut une surprise totale. Personne n’imaginait qu’en si peu de temps les Allemands mèneraient l’extermination des Juifs de façon industrielle.
Le livre que je remets aujourd’hui entre vos mains est un roman historique. Mon objectif principal était de présenter les formes et les moyens par lesquels les Juifs cherchaient à échapper à la Shoah ; pour que le lecteur s’approprie plus facilement cette matière historique, j’y ai tissé l’histoire de Miriam qui, depuis que je l’ai connue, n’a cessé de me fasciner par son courage. En elle, je me suis reconnue. Tous les événements et toutes les personnes présentés dans ce livre sont réels. Les prénoms et les noms des personnages, ainsi que certains événements, ont été modifiés afin de protéger leur vie privée. Après avoir rencontré Miriam et Andrzej, j’ai su qu’un jour je reviendrais à leur histoire et que j’aurais l’occasion de vous la présenter. L’héroïne principale est une femme qui, simple jeune fille timide, dut, dans les conditions de la guerre, grandir très vite et affronter le mal omniprésent. Andrzej est de ces hommes que toute femme voudrait avoir à ses côtés et près de qui vieillir.
1. Le chemin vers l’Extermination
L’anéantissement systématique des Juifs n’avait rien de surprenant au regard de la politique d’Hitler, qui exploita l’antisémitisme pour s’emparer du pouvoir en Allemagne avec le soutien des citoyens. La politique raciste y était menée depuis de nombreuses années avant l’apparition des nazis. Le Juif fut toujours un élément étranger et un ennemi pour les Allemands. Une telle conviction était façonnée notamment par la littérature populaire, qui représentait le Juif comme un être sans âme, sans racines, avide, toujours à l’affût de la fortune allemande. Le paradigme de leur comportement était retrouvé dans divers passages de l’Ancien Testament et leurs interprétations. Pour les nazis, le judaïsme était un fossile matérialiste, dépourvu de caractère éthique, et, contrairement aux éléments germaniques du christianisme, ne pouvait engendrer des vertus telles que l’honnêteté, la loyauté et la simplicité, propres à la seule âme germanique.
Avec le temps, l’antisémitisme devint une composante indissociable du racisme. Il gagna rapidement tous les domaines de la vie : l’éthique, la culture, le quotidien ordinaire. L’hostilité envers les Juifs était renforcée par l’antijudaïsme profondément enraciné en Allemagne, qui se manifestait notamment par l’accusation portée contre les Juifs de pratiquer des meurtres rituels. Rien qu’en Autriche, de 1867 à 1914, une douzaine de procès pour meurtres rituels eurent lieu. Pour le grand public, ces procès et l’atmosphère de sensationnalisme qui les entourait constituaient une preuve suffisante de l’existence d’un complot juif contre le monde chrétien tout entier.
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale offrait aux Juifs la possibilité de se montrer sous un jour favorable et de prouver qu’en tant que citoyens allemands, ils étaient prêts à donner leur vie pour leur pays ; leur engagement dans la lutte contre l’ennemi qui menaçait l’empire devait changer leur sort. Cependant, les événements tournèrent à leur désavantage. La défaite dans la guerre exacerba encore les tensions sociales. La faim, le manque de travail et l’absence de perspectives d’avenir meilleur renforcèrent les sentiments antisémites. À cela s’ajoutaient les Juifs immigrant de l’Est vers les territoires du Reich, dont le nombre était jugé excessif par rapport à la population autochtone. On rendit les Juifs responsables de la défaite, et la société allemande le crut très facilement.
On exclut les Juifs des corporations étudiantes, on les traitait comme des êtres sans valeur, par exemple on ne se battait pas en duel avec eux (car ils étaient jugés dépourvus d’honneur). Dans les écoles, les enseignants expliquaient en quoi consistait la différence raciale et comment il fallait lutter contre les fidèles du judaïsme.
On représentait le Juif comme dépourvu de traits humains, contribuant ainsi à façonner les esprits en Allemagne de telle sorte que les citoyens acceptaient les meurtres avec apathie ou les soutenaient activement. Les Juifs étaient toujours dépeints de manière caricaturale : privés de beauté, avec des nez caractéristiques allongés, barbus, vêtus de caftans sales et en lambeaux. On affirmait que leur but caché était de s’intégrer à la race aryenne et de conquérir le pouvoir sur le monde. Les craintes des idéologues racistes prenaient la forme d’un délire. On distribuait aux jeunes Allemands des tracts les mettant en garde contre toute union avec une autre race. À cela s’ajoutaient des rumeurs répandues sur de prétendus viols de femmes allemandes par des Juifs. C’est pourquoi les lois de Nuremberg interdisaient aux Juifs d’employer des Aryennes comme domestiques.
Sur l’initiative de Goebbels, on brûlait les livres qui ne convenaient pas aux nazis. Des étudiants participaient à ce processus. De nombreux Allemands éminents durent quitter leur pays natal en raison de leur attitude négative envers le régime en place. Les professeurs juifs furent chassés des chaires universitaires, et il en fut de même pour les avocats et les juges, auxquels on interdit d’exercer leur profession. Une autre mesure de Goebbels fut d’écarter les Juifs des postes de direction, de l’industrie cinématographique ; ils ne pouvaient plus travailler dans les rédactions de journaux. En créant la Chambre de culture du Reich, le ministre de la Propagande prit le contrôle de la culture et de l’art et en exclut les citoyens allemands d’origine juive. Il en alla de même dans l’enseignement.
Le 1er avril 1933, le gouvernement du Reich promulgua une série de lois excluant les Juifs de la vie publique. Il fut interdit aux médecins d’exercer dans les dispensaires publics. L’admission des Juifs dans les écoles et les universités fut considérablement restreinte. On priva de leur citoyenneté ceux qui étaient arrivés en Allemagne après 1918. Parallèlement, les milices de la SA attaquaient et battaient quiconque avait l’apparence d’un Juif. On saccageait les synagogues et les magasins. Les mariages mixtes étaient publiquement stigmatisés. Surtout dans les petites localités, où l’anonymat était plus difficile à préserver, les miliciens traînaient de telles personnes dans les rues. On leur suspendait au cou des pancartes portant des inscriptions injurieuses et on les livrait aux moqueries des passants. La SA parvenait à intimider si efficacement les citoyens que ceux-ci boycottaient non seulement les magasins juifs, mais aussi les cabinets médicaux tenus par des Juifs, ce qui entraînait la fermeture de ces cabinets.
Cependant, la politique des nazis tendait vers l’élimination de tous les Juifs du territoire allemand. Un tel plan fut élaboré en janvier 1937 par le service des affaires juives du SD. Le document, probablement rédigé par Eichmann, les présentait comme les pires ennemis et nuisibles du IIIe Reich. L’auteur estimait qu’il fallait éveiller dans la société une conscience accrue de la menace représentée par les fidèles du judaïsme, afin de les contraindre à quitter le pays, en leur indiquant la Palestine comme destination. Les usines et entreprises juives passaient, pour une fraction de leur valeur, entre les mains des Allemands. On imposait également aux Juifs des taxes considérables. Toute tentative de protestation se soldait, au mieux, par un internement en camp de concentration, et, au pire, par la mort.
Cette campagne de haine eut pour conséquence la Nuit de Cristal du 9 au 10 novembre 1938. Des milliers de miliciens armés s’en prirent aux Juifs avec une brutalité bestiale, pillant au passage tous leurs biens. Les Juifs eux-mêmes durent payer pour les destructions ainsi causées.
La Nuit de Cristal fut en quelque sorte le prélude à ce qu’Hitler fit subir aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale qu’il avait lui-même déclenchée. Le culte de la force et de la violence, l’exigence de Lebensraumet l’extermination des peuples « racialement inférieurs » jetèrent les bases du conflit mondial. La propagande nazie et l’idéologie national-socialiste jouèrent un rôle incontestable dans la préparation morale de la guerre, ainsi que dans la réalisation du crime de génocide, qui toucha d’abord le peuple allemand lui-même, avant d’être perpétré sur les territoires occupés.
2. La Pologne trahie
En préparant le plan de l’Extermination finale des Juifs, Hitler cherchait un lieu où leur extermination totale ne se heurterait pas à l’opposition des puissances occidentales. La Pologne conquise, abandonnée par ses alliés européens, se révéla être le terrain idéal. Les Juifs, qui habitaient les terres polonaises depuis des siècles, en faisaient partie intégrante. Bien que beaucoup ne fussent pas assimilés, l’occupant commun unissait tout le monde sans exception. La minorité juive participa très volontiers à la défense de Varsovie en septembre 1939 ; ensemble, on creusait des tranchées et on récoltait des fonds pour l’armée. Tous étaient convaincus que la guerre ne durerait pas longtemps, et assurément, personne alors n’imaginait que l’Allemagne, nation si cultivée et éclairée, serait capable de créer des camps d’extermination.
Les unités des Einsatzgruppen qui suivaient l’armée massacraient les Juifs. Sans aucun motif, les soldats attaquaient les synagogues et les magasins, causant des destructions massives. Lors du massacre de Będzin, qui dura une dizaine de jours, 500 Juifs furent assassinés. Ils furent traités de la même manière à Przemyśl. Marian Bień décrit comment les Allemands provoquèrent le massacre des Juifs, pillant au passage tous leurs biens ; ils s’approchaient des magasins juifs en camion et en emportaient toute la marchandise. Ensuite, ils commettaient des vols massifs dans les maisons en présence des habitants. À Dynów, dans les Basses-Carpates, dès le début de septembre 1939, ils chassèrent les hommes de leurs maisons et de la synagogue vers la cour de l’école, où ils les assassinèrent. Plusieurs dizaines de Juifs qui s’étaient à ce moment-là cachés dans la synagogue locale furent brûlés vifs. D’autres Juifs furent fusillés en groupes ou individuellement au cimetière juif. Le pillage des biens juifs se poursuivait en parallèle.
Lorsque la politique de déportations massives et rapides se révéla irréalisable, les Allemands décidèrent, du moins dans un premier temps, de les isoler du reste de la société. Ils commencèrent à créer des ghettos.
Depuis que Hitler avait attaqué l’Union soviétique, la situation des Juifs n’avait cessé de s’aggraver. Le 15 octobre 1941, Frank promulgua un décret instaurant la peine de mort pour les Juifs quittant le ghetto sans autorisation. Cette loi était appliquée sans merci. Beaucoup, pour survivre, devaient chercher de la nourriture hors des murs, au péril de leur vie. Les Allemands allaient toujours plus loin et imposaient des règlements draconiens régissant la vie dans le ghetto. Ils ordonnèrent, sous peine de mort, la remise de toutes les fourrures et de tous les vêtements chauds, destinés aux troupes combattant à l’Est.
La solution finale de la question juive mûrit longtemps avant de prendre la forme de normes juridiques. Elle devait concerner 11 millions de Juifs, tant des pays européens conquis que des États neutres ou non belligérants, à savoir la Suisse, la Suède, le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, la Turquie. Les Juifs devaient d’abord être envoyés dans des ghettos de transit, puis plus loin vers l’Est. Le plan d’extermination totale fut élaboré le 20 janvier 1942, lors de la conférence de Wannsee, près de Berlin. Plus tôt encore, dès l’été 1941, Himmler convoqua Höss, commandant du camp d’Auschwitz, et lui déclara qu’Hitler avait ordonné la « solution finale de la question juive » et que les centres d’extermination existant à l’Est n’étaient pas en mesure de mener à bien les opérations prévues. C’est pourquoi Himmler choisit à cette fin Auschwitz, en raison de sa position favorable sur le plan des communications et de la possibilité de dissimuler l’ensemble de l’opération. Lui-même ne pouvait satisfaire seul aux exigences d’Hitler, c’est pourquoi il fallut créer des camps séparés. En exécution de la décision des autorités allemandes, la SS créa sur les territoires de la Pologne occupée — des lieux d’un genre nouveau destinés à l’extermination directe — des camps d’extermination, où les personnes déportées mouraient quelques dizaines de minutes après leur arrivée. Parmi ces camps figurent Chełmno-sur-Ner, Bełżec, Sobibor, Treblinka.
Entre-temps, le chef de la SS et de la police dans le district de Lublin, Odilo Globocnik, mettait en œuvre avec un zèle fanatique le plan d’extermination des Juifs sur le territoire qui relevait de son autorité. Lors de la visite de Himmler à Lublin, le 20 juillet 1941, il fut nommé plénipotentiaire pour la création de centres SS et policiers dans les territoires de l’Est. Il reçut également un mandat spécial pour préparer les bases d’une future colonisation allemande dans la région de Lublin. Himmler ordonna aussi la construction d’un camp de concentration destiné à servir de réservoir de main-d’œuvre. Majdanek joua un rôle important au cours de l’opération « Reinhard ». Le 3 novembre 1943, les Allemands menèrent dans le camp l’opération « Erntefest » (« Fête des moissons »), au cours de laquelle plus de 18 000 prisonniers juifs de Majdanek et d’autres camps situés sur le territoire de Lublin furent massacrés. L’opération « Fête des moissons » constitua l’étape finale de l’opération « Reinhard ».
Parallèlement, des expériences se poursuivaient pour perfectionner de nouvelles méthodes de gazage. C’est alors que l’on tenta d’utiliser le Zyklon B, employé jusque-là comme désinfectant. Il se composait de granulés de terre de diatomées imprégnés d’acide cyanhydrique liquide, ce dernier comptant parmi les poisons les plus violents. Une fois absorbé par l’organisme, il provoquait la mort en quelques minutes. L’initiateur de l’usage du Zyklon B pour tuer des êtres humains fut le SS-Hauptsturmführer Karl Fritsch, chef du service des détenus du camp d’Auschwitz. Sur son ordre, le 3 septembre 1941, eut lieu le premier gazage de prisonniers de guerre soviétiques. Les expériences menées à Auschwitz furent ensuite reproduites dans d’autres camps. Höss décrit dans ses mémoires le fonctionnement du Zyklon B. Une fois la chambre remplie de personnes, les portes étaient hermétiquement fermées, et l’on jetait le Zyklon par des ouvertures pratiquées dans le plafond, d’où s’échappait le gaz. Par une fente dans la porte, on observait les victimes s’effondrer sans vie ; certaines suffoquaient encore pendant plusieurs minutes, puis leurs cris se muaient en un râle, et la mort survenait.
Les camps d’extermination étaient établis sur des surfaces relativement réduites et avaient une finalité différente de celle des camps de concentration. On y procédait à la mise à mort immédiate des prisonniers dès leur arrivée. Les Allemands tenaient à ce que leurs crimes ne soient jamais révélés au grand jour. Les prisonniers eux-mêmes ne devaient pas non plus deviner ce qui les attendait sur place. Depuis le moment de leur arrestation jusqu’à la fermeture de la chambre à gaz, les victimes étaient trompées, tant par ce qu’on leur disait que par ce qu’on leur montrait. Ainsi, par exemple, la gare de débarquement de Treblinka était déguisée en gare de correspondance ferroviaire, avec un horaire et une signalisation fictifs. À Bełżec, sur le bâtiment des chambres à gaz était accroché l’écriteau « Fondation Hacker Holt ». Tout servait un seul et même but. Il s’agissait de faire en sorte que les victimes se rendent d’elles-mêmes, sans se révolter, jusqu’au lieu de leur mise à mort ; c’est pourquoi on veillait aux moindres détails, comme les géraniums en fleurs suspendus aux fenêtres de la gare terminale ou des bâtiments du camp. La seule chose susceptible d’éveiller leur méfiance était l’odeur effroyable des corps humains brûlés, perceptible à plusieurs kilomètres à la ronde du camp.
Les usines de la mort purent fonctionner parce que le monde occidental ne s’y intéressait guère. Les Juifs de Sobibor priaient pour qu’un avion allié de passage largue une bombe, sinon sur les voies ferrées, du moins sur le camp, afin de compliquer la tâche des Allemands dans leur entreprise de meurtre. Ils n’obtinrent aucune aide. Le dénommé Szraga Bielawski, qui dans ses mémoires ne ménage pas de mots amers à l’égard des Polonais, n’épargne pas non plus, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’allié des Juifs — les États-Unis, ou plus précisément les citoyens juifs de ce pays — de la part desquels les Juifs d’Europe n’obtinrent aucune aide. Il rapporte des paroles aussi douloureuses qu’éloquentes, tenues lors d’une conversation avec une Juive originaire de Węgrów, qui avait quitté cette ville avant la guerre et souhaitait connaître la suite de son histoire. Quand il se mit à raconter, elle l’interrompit : « Je ne suis pas capable d’entendre cela ! Je vous en prie, arrêtez ! […] Les Juifs nés et élevés aux États-Unis me disaient qu’ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient. Nous envoyions de l’argent, nous priions. De l’argent, des prières ! Nous avions besoin de votre aide, ai-je dit à l’un de mes coreligionnaires dans la synagogue. Nous avions de l’argent. Eux entraient dans les chambres à gaz avec de l’argent dans les poches. Nous avions besoin que vous agissiez. Nous avions besoin que vous vous souciiez de nous. » Des propos similaires reviennent dans de nombreux témoignages de survivants. L’attente d’une aide extérieure fut un espoir illusoire, qui retarda d’autant la tentative de fuite, laquelle aurait pu offrir une véritable chance de survie.
3. Briser le destin
La défense des Juifs face à la Shoah constitue un véritable phénomène. Après plus de 30 années passées à recueillir des sources sur ce sujet, je dois constater que si les Juifs avaient eu accès aux armes et la possibilité de suivre au préalable un entraînement militaire, ils n’auraient pas été une cible aussi facile pour les Allemands. Les nombreux témoignages de personnes, témoins de ces événements, que j’ai pu recueillir, confirment chez les Juifs une extraordinaire volonté de vivre.
Le thème de l’autodéfense des Juifs pendant la Shoah n’est pas un sujet très étudié. Après la guerre, ils étaient présentés comme des victimes qui ne s’étaient pas défendues, faute d’en avoir vraiment eu la possibilité. Beaucoup de mes interlocuteurs n’étaient pas d’accord avec ce genre d’affirmations et soutenaient sans équivoque que, sans une résistance active ou passive, ils n’auraient jamais survécu. Lors de mes rencontres avec mes lecteurs, on me demande toujours de raconter une histoire qui m’est restée profondément gravée dans la mémoire. Ce qui m’a particulièrement frappée, ce sont les événements auxquels des enfants ont pris part. Imaginez un garçon de cinq ans qui voyage dans un wagon à bestiaux avec sa famille en direction de Sobibor, et qui convient avec sa mère que, lorsque le train ralentira, ils sauteront. C’est ce qu’ils firent, mais la mère mourut, atteinte par une balle allemande. L’enfant dut, en un instant, faire face à la mort de l’être qui lui était le plus proche et décider de la suite de sa fuite. Il sait qu’il ne peut pas emprunter la route principale. Il marche sur le bas-côté, arrive à une chaumière paysanne et raconte que ses parents étaient des partisans polonais et que les Allemands les avaient assassinés. Il parvient à survivre auprès de plusieurs familles polonaises. Finalement, il est caché dans une fosse sous des toilettes. L’odeur était si forte que l’enfant s’évanouit à plusieurs reprises. Puis il s’y habitua, et finit par perdre partiellement l’odorat pendant de nombreuses années. Imaginez aujourd’hui un enfant de son âge, ou même beaucoup plus âgé : serait-il capable de se comporter ainsi ?
Des exemples semblables sont bien plus nombreux, et ce sont eux qui témoignent de l’immense volonté de vivre de personnes condamnées à mort pour la seule raison qu’elles étaient juives. Je me suis confrontée pendant de nombreuses années au thème du combat des Juifs pour survivre pendant la Shoah. C’est surtout de leur extermination que j’ai entendu parler. En dehors des soulèvements de Sobibor, de Treblinka ou du ghetto de Varsovie, aucune autre forme ni aucun autre lieu d’autodéfense n’était mis en avant. Ce sont surtout les entretiens directs avec des survivants des camps d’extermination qui ont enrichi mes connaissances. Une rencontre en particulier a changé ma façon de considérer la Shoah.
4. Stratégies de survie
Les tentatives de sauver sa vie pendant la Shoah prenaient des formes diverses selon la situation et la période de l’occupation. Le plus souvent, les Juifs se réfugiaient du côté aryen, dans des appartements et diverses cachettes. Ils se cachaient aussi dans leurs propres appartements, construisaient différents abris, que ce soit dans la cave, au grenier, ou dans les pièces d’habitation. Si quelqu’un n’avait pas ce qu’on appelait un « aspect aryen », il adaptait sa tenue vestimentaire, essayait de changer par exemple la couleur de ses cheveux (les femmes se teignaient souvent en blond). Pour se fondre dans la foule des Aryens, il fallait parler couramment le polonais. La connaissance des coutumes polonaises, des fêtes et de la religion chrétienne (le plus souvent catholique) était également très importante ; c’est pourquoi de nombreux Juifs munis de faux papiers aryens apprenaient les prières par cœur, au cas où ils seraient arrêtés par des soldats allemands. Il fallait donc tout faire pour ne pas être reconnu. En suivant les témoignages des survivants de la Shoah, il est difficile de trouver un schéma unique selon lequel les Juifs agissaient pour sauver leur vie. Les Juifs assimilés, disposant d’un large cercle de connaissances parmi les Polonais, se trouvaient dans une situation plus favorable — par exemple Janusz Korczak ou Władysław Szpilman. Le premier ne profita pas de la possibilité de se cacher du côté aryen, car il voulut accompagner ses pupilles — des enfants juifs — jusqu’à leur mort dans la chambre à gaz de Treblinka. Tout le système d’adaptation aux réalités de la Shoah peut être illustré par des exemples concrets. Les généralisations seraient une simplification excessive.
Tant que les Allemands n’avaient pas créé de ghettos et n’avaient pas commencé les opérations de déportation, les Juifs n’entreprenaient pas à grande échelle de tentatives pour se cacher hors de leur lieu de résidence habituel. Ce n’est que lorsque les occupants les eurent coupés de la communauté locale et leur eurent imposé des restrictions draconiennes que beaucoup commencèrent à songer à chercher un endroit plus sûr pour eux-mêmes et leur famille. Les Juifs savaient que survivre du côté aryen entraînerait des coûts, et tous ne disposaient pas de ressources financières suffisantes pour subvenir à leurs besoins on ne savait combien de temps. En outre, les Juifs craignaient les maîtres chanteurs et de mettre en danger la vie de ceux qui les cachaient. Ils repoussaient aussi souvent la décision de fuir le ghetto, par crainte de rompre les liens familiaux. Ils ne voulaient pas quitter leurs parents âgés et malades. Il était plus sûr de se cacher seul, car trouver une cachette pour un grand groupe était très difficile, voire souvent impossible. Les enfants étaient placés dans des familles polonaises, ce qui résultait souvent du désespoir. Les parents juifs faisaient des choix très déchirants entre la vie familiale et le salut de certains de ses membres. Ce type de dilemme, ils le vécurent tout au long de l’occupation.
La forme de résistance la plus répandue consistait à chercher refuge du côté aryen. Si une telle personne possédait les documents appropriés et parlait couramment le polonais, elle avait alors de meilleures chances de survie. Il ne fallait en aucun cas montrer de la peur, qui démasquait souvent les Juifs. L’origine était également trahie par la marque de la circoncision, que les Allemands vérifiaient souvent. Les femmes n’avaient pas ce problème. Les hommes, pour sauver leur propre vie, se soumettaient même à une intervention chirurgicale visant à dissimuler la circoncision. Adam Drozdowicz, qui assistait à ce type d’opérations, a décrit toute la procédure complexe dans ses témoignages. Le médecin qui les pratiquait utilisait une technique novatrice offrant cent pour cent de réussite. À l’œil nu, on ne pouvait déceler aucune modification. Il effectuait toute l’intervention à domicile, assisté d’un anesthésiste et sous anesthésie complète. Certes, une fièvre et un gonflement apparaissaient ensuite, mais au bout de quelques jours il n’en restait plus aucune trace. « La convalescence a duré, je crois, environ deux semaines ; c’était avant les antibiotiques et le seul remède employé était, je pense, les sulfamides. Cette partie du corps est sans doute plus sensible que d’autres, car la réaction était forte ; les gonflements étaient importants et, pendant les premiers jours, cela avait vraiment mauvaise allure. Une infection s’y est ajoutée. Les deux frères, sur lesquels l’opération avait été pratiquée séparément, avaient une forte fièvre. Au bout de quelques jours, cependant, la fièvre est tombée, le gonflement a régressé et le résultat obtenu fut tout à fait remarquable, car dans cette partie qui, en règle générale, fait l’objet d’un examen — il n’y avait absolument aucune trace ».
C’est de manière particulièrement intéressante qu’est racontée l’histoire d’Eliasz Bialski, qui avait conscience que sa vie était en danger, et qui quitta pour cette raison la maison familiale à Radom pour décider de partir vers l’Est. Là, il survécut sans grande difficulté aux deux occupations, nullement caché, mais circulant librement du côté aryen ; il travailla dans divers domaines agricoles, détaché en tant qu’expert en agriculture. Il ne fut pas épargné par des situations menaçant de le démasquer, mais même dans ces cas-là, il sut se préserver de la mort. Pour s’occuper de sa nièce orpheline, il engagea une authentique habitante de Lwów, qui tenait son ménage, l’accompagnait aux offices catholiques et organisait des veillées de Noël ouvertes aux voisins.
Leopold Bałaban circulait tout aussi librement. Muni de faux papiers aryens, il quitta Lwów pour Przemyśl, où il devint directeur d’une entreprise de construction dont le propriétaire était un Polonais, notabene qui cachait lui aussi d’autres Juifs. Le prêtre de la paroisse de Michałówka, près de Przemyśl, établit un acte de baptême pour son épouse, afin qu’elle puisse le rejoindre plus tard. Quant à Ewa Turzyńska, elle se réfugia avec son fils au presbytère du père Mikołaj Ferenc. Elle y travaillait comme employée de maison. Sa démasquation la menaça à plusieurs reprises, car la famille du prêtre se doutait de son origine et n’était pas favorable à ce que l’on y cache des Juifs. Le curé la présenta comme l’épouse d’un lieutenant de ses amis. Son apparence aryenne l’aida sans nul doute également.
Se cacher hors du ghetto impliquait de payer pour la cachette. Les sommes consacrées à cela étaient parfois très élevées, mais les fugitifs désespérés payaient. Tous les Juifs n’en avaient cependant pas les moyens ; cette chance profitait surtout aux plus aisés. Les plus pauvres étaient pratiquement condamnés à mort d’emblée. L’essentiel était d’apaiser la faim, omniprésente dans les ghettos. Avant même d’être séparés du reste de la communauté, les Juifs, dépouillés de leurs biens, cherchaient du travail. Il arrivait que des Polonais tentent de glisser un billet dans la main de celui qui mendiait ; beaucoup s’en indignaient, disant qu’ils n’étaient pas des mendiants, qu’ils voulaient travailler non pour de l’argent, mais pour un peu de nourriture. Ils étaient très fiers et ne voulaient pas être perçus comme des parasites avides d’argent.
Pour sauver leur vie, les Juifs se décidaient parfois à se convertir. Cela concernait notamment des personnes qui, après le déclenchement de la guerre, avaient contracté mariage et étaient pour la plupart assimilées. Elles pensaient ainsi échapper aux dispositions restrictives nazies. Emanuel Ringelblum évoqua notamment ces personnes : « On peut poser comme un axiome que, dès lors qu’un Juif avait dans sa famille des parents polonais, il pouvait compter sur leur aide, même si cette famille se composait exclusivement d’antisémites. Les antisémites polonais ne reconnaissaient pas le racisme lorsqu’il s’agissait de leurs proches ou de leurs connaissances. À cet égard régnait la vieille maxime selon laquelle chaque Polonais, même le plus grand antisémite, a « son » Juif, qu’il aime bien ». Des mariages mixtes étaient également contractés avant la guerre, mais cela concernait surtout des Juifs assimilés. Il s’avéra qu’après le déclenchement de la guerre, de telles unions — au regard du droit nazi en vigueur — ne constituaient pas un parapluie protecteur, car les Allemands appliquaient une politique raciste à l’égard de tous les Juifs, sans aucune exception. Aussi la garantie de la sécurité reposait-elle souvent sur les épaules du conjoint aryen. On s’efforçait avant tout, si la conversion n’avait pas déjà eu lieu, d’obtenir de faux actes de baptême. De nombreux prêtres apportaient leur aide en ce sens. En règle générale, de tels couples ne pouvaient rester sur leur lieu de résidence, car ils y étaient trop connus et reconnaissables dans leur entourage immédiat. Avant la guerre, Janina Kalito avait épousé un chrétien. Sachant quel danger représentait le fait d’entretenir des liens avec une Juive, elle lui proposa le divorce. Il refusa cependant. Un curé de leurs connaissances les aida, en lui établissant un acte de baptême. De Lwów, ils s’installèrent à Cracovie. Malgré de nombreuses tentatives de chantage de la part de maîtres chanteurs polonais, elle réussit à survivre à la guerre.
Tous les Polonais n’étaient pas disposés à aider les membres juifs de leur famille. Antoni Przybysz rapporte l’histoire d’un riche Juif, commerçant des environs de Volhynie. Pour sauver sa fille unique, il consentit à son baptême et proposa à un jeune homme pauvre qui louait une chambre chez lui de l’épouser. En échange, il lui offrit la quasi-totalité de sa fortune en or et autres objets de valeur. Sura était une belle femme et plut immédiatement au Polonais. Ils s’installèrent ensemble dans sa maison et, au bout d’un certain temps, la femme tomba enceinte. Le père et le frère du jeune homme le dissuadèrent de ce mariage. Ils le persuadèrent de s’emparer de la fortune et de la livrer aux Allemands. Il finit par céder. La femme, qui portait son enfant, fut abattue par les Allemands. Le dénonciateur ne profita pas longtemps de la fortune volée : à l’été 1943, il fut assassiné par des nationalistes ukrainiens.
Beaucoup de Juifs feignaient également d’être chrétiens, afin d’inspirer confiance aux Polonais qui les cachaient. Ils récitaient chaque jour leurs prières, assistaient aux offices religieux. Pendant près d’un an et demi, une Juive cacha ainsi son origine, ayant trouvé refuge chez une pieuse femme polonaise.
Se cacher du côté aryen n’était pas facile pour les Juifs, notamment à cause de la peur des maîtres chanteurs. La dénonciation des Juifs devint dans une large mesure un phénomène courant. On agissait ainsi pour plusieurs raisons, parmi lesquelles dominaient l’antisémitisme et le désir de revanche lié à la mainmise sur les biens juifs. Les Allemands payaient pour la livraison des Juifs avant tout en victuailles diverses. Les maîtres chanteurs gagnaient doublement : d’abord en extorquant, par le chantage, tout l’argent et les biens qui servaient de garantie aux personnes terrorisées, puis en recevant un paiement des Allemands. Certains dénonçaient aussi par peur, craignant pour leur propre vie, d’autres encore par désir de vengeance, poussés par la jalousie et des préjugés d’avant-guerre.
Eliasz Bialski, qui parvint à survivre à la Shoah, estimait qu’il aurait été possible de se défendre contre cette pratique infâme si les Juifs avaient réagi par des représailles. Une telle forme d’autodéfense aurait dissuadé de nombreux maîtres chanteurs, qui auraient dû tenir compte des conséquences de leurs actes. Pourquoi n’en fut-il pas ainsi ? Bialski commente en ces termes : « Existe-t-il quelque part un mouvement de résistance sans base arrière ? Or les Juifs du côté aryen n’avaient même pas de soutien moral et ne pouvaient même pas en rêver […] ». Il fit lui-même l’expérience personnelle de cet isolement. Un jour, alors qu’il voyageait en tramway, un groupe de Polonais qu’il ne connaissait pas le désigna comme Juif. Alors, désespéré, il se mit à les réprimander d’une voix forte et s’adressa au wattman pour qu’il arrête le véhicule au poste de police le plus proche. La compagnie antisémite descendit précipitamment à l’arrêt suivant. Il arrivait aussi que des Juifs importunés par des maîtres chanteurs provoquent une violente altercation ou attaquent physiquement leurs agresseurs. Ils prenaient de grands risques, mais, chose curieuse, il arrivait que la situation se termine par l’intervention de la police polonaise ou allemande, qui dressait un procès-verbal sans sanction supplémentaire.
Halina Zawadzka, qui se cachait à Starachowice sous un nom d’emprunt (en réalité Kon), se rendit un jour, comme d’habitude, au marché pour faire ses courses. À un moment donné, elle entendit la voix retentissante d’un garçon qui criait dans sa direction : « Une Juive ! ». Elle réagit aussitôt, tout aussi fort, en secouant le garçon par les revers de sa veste et en criant : « Bon sang, où est cette sale Juive, vite, sinon elle va nous échapper ! ». Elle répétait en même temps diverses insultes à l’adresse des Juifs. L’attitude agressive de Zawadzka déconcerta complètement le jeune maître chanteur, qui se mit à nier ses propres paroles et s’enfuit au plus vite. Les passants, intrigués par la scène, l’observèrent en silence. Et Halina Zawadzka, comme si de rien n’était, termina ses courses et rentra chez ses connaissances, où elle vivait sous de faux papiers aryens. Sa présence d’esprit, sa connaissance des réalités de la société polonaise et sa réaction rapide lui sauvèrent la vie. Dans le cas contraire, elle aurait pu attirer le danger sur elle-même et sur les femmes qui la cachaient.
La peine de mort qui menaçait quiconque cachait des Juifs ou leur apportait une quelconque aide paralysait de nombreux Polonais. La peur pour soi-même et pour sa famille était à ce point paralysante que l’on craignait souvent même d’ouvrir la porte à un Juif venu chercher de l’aide. Les Polonais redoutaient qu’un Juif, une fois arrêté par les Allemands, ne les dénonce sous l’effet de la torture ou de promesses illusoires de vie sauve. C’est ce que confirmèrent de nombreux Polonais avec qui l’auteure s’est entretenue à ce sujet. Maria, habitante de Hrubieszów, entendit à maintes reprises ses parents raconter l’histoire de Juifs implorant en vain une quelconque aide. Il y eut aussi des situations inverses, où des Polonais, conscients du danger encouru, aidaient et en payaient le prix le plus élevé.
Une autre question concernait les enfants juifs se cachant dans les ghettos, qui se trouvaient dans la pire situation, tout comme les personnes âgées et malades. C’étaient précisément eux que les Allemands envoyaient en premier lieu à la mort. Une forme d’autodéfense consistait donc, pour les parents juifs, à cacher leurs propres enfants. Motel Frydman, après qu’un contremaître allemand eut abattu dans la forêt son fils de huit ans, décida de protéger à tout prix son cadet de quatre ans. Il le cacha dans une baraque sous une couverture. L’enfant était si bien entraîné à reconnaître les pas qu’il savait qui s’approchait de la pièce et parvenait à garder un calme absolu. Les parents apprenaient à leurs enfants comment se comporter, par exemple pendant les sélections. Quand les Allemands demandaient leur âge, l’enfant répondait automatiquement qu’il était plus âgé qu’il ne l’était en réalité.
Cacher un enfant pour échapper à la déportation vers les centres d’extermination était très difficile. Les opérations allemandes dans le ghetto duraient parfois plusieurs jours, et il fallait non seulement apporter aux enfants dans leur cachette de la nourriture, qui manquait toujours, et en évacuer les excréments, mais ils devaient en plus y rester dans un silence absolu, pour ne pas se trahir eux-mêmes ni trahir ceux qui les aidaient. Rachela, dix-sept ans, se cachait avec son jeune frère dans un réduit pendant la « szpera » (le blocus) dans le ghetto de Łódź. Voici son témoignage : « Papa, un homme très grand et beau, avait très peur qu’on nous emmène, mon petit frère et moi. Nous étions si jeunes, mon petit frère était tout jeune. Nous étions en plus amaigris. Papa nous a donc enfermés dans le réduit de l’appartement, a fermé aussi la porte de l’appartement et s’est présenté à l’appel. Cachés dans le réduit, nous entendions ces voix, ces prières, ces bruits de désordre et de coups. Nous tremblions de tout notre corps. Nous n’avions même pas le droit d’éternuer, car toute la maison était fouillée. Nous sommes restés ainsi assis pendant plusieurs heures. La szpera a fini par passer, les Allemands sont partis ». Pendant les opérations de liquidation des ghettos, des mères, voulant préserver leurs enfants de la chambre à gaz, les déposaient dans des orphelinats. Elles espéraient en effet qu’ils pourraient y survivre ou en seraient dirigés vers des familles polonaises. On connaissait parmi les Juifs des histoires d’enfants sortis du ghetto par tout un réseau de personnes mystérieuses. L’une d’elles était Irena Sendlerowa, qui sauvait des enfants juifs en leur trouvant des lieux sûrs du côté aryen.
Le père d’un petit Fryderyk, âgé de quatre ans, prit une décision courageuse en le cachant chez un paysan polonais pendant une opération de déportation. Le garçon se couvrait d’une couette pleine d’insectes. Le fermier, sans doute lui-même affamé, ne lui fournissait que juste assez de nourriture pour que l’enfant puisse lui aussi survivre. Malgré son jeune âge, le garçon avait conscience de la gravité de toute la situation et savait qu’il ne reverrait plus jamais son père. Ni le désespoir immense ni la faim cruelle ne l’accablèrent. Il avait peur de pleurer, car il savait que les Allemands pouvaient entendre ses gémissements, et les perquisitions dans les maisons polonaises pour rechercher les Juifs qui s’y cachaient n’étaient, une fois encore, pas si rares.
Contraints par les circonstances extérieures, des parents juifs confiaient, ou parfois abandonnaient simplement, leurs enfants à des foyers polonais. Maria Plech décida, avec son mari, de laisser leur nouveau-né à des amis polonais. Cette décision fut extrêmement difficile pour les parents, mais ils savaient qu’en gardant l’enfant auprès d’eux, ils le condamnaient à mort. Ils avaient en effet conscience de n’avoir eux-mêmes aucune chance de survie. La décision se révéla tout à fait juste. Le couple polonais, sans enfant, accueillit sans hésitation l’enfant juif, bien que conscient des conséquences qu’il encourait, car le nouveau-né leur fut confié au moment de la liquidation du ghetto juif de Lubartów. Sulamith Sauerbrun agit de même après une tentative infructueuse de trouver une cachette pour elle et son mari. Elle déposa son enfant de huit mois devant la porte d’une concierge d’immeuble à Cracovie. Elle sauva ainsi l’enfant et put se consacrer à la recherche d’une cachette sûre pour elle et son mari. De même, la famille Pistrąg, de Przemyśl, confia à des Polonais l’une de ses filles, dans l’espoir qu’au moins elle, parmi toute la famille, survivrait.
La mère du petit Roman Einhorn, âgé de onze ans, décida de le placer dans une famille polonaise près de Częstochowa, car — selon elle — il risquait de ne pas survivre à une nouvelle sélection, étant petit et donc inutile aux yeux des Allemands. Des menuisiers polonais qui travaillaient dans le ghetto l’aidèrent à en sortir. Son frère Jerzy, en l’apprenant, ne cacha pas son mécontentement, persuadé que le garçon ne s’en sortirait pas du côté aryen. Leur mère répétait cependant sans cesse : « L’un de nous doit être sauvé ». Le cœur déchiré, des familles juives confiaient souvent leurs enfants à des inconnus, pour qu’ils puissent survivre. C’étaient des choix difficiles, tant à cause de la perte de contact avec son propre enfant que de la nécessité de choisir entre ses propres enfants. Il arrivait en effet que les parents soient si pauvres qu’ils ne pouvaient assurer l’entretien, hors du ghetto, que d’un seul de leurs enfants. En outre, les mères craignaient de confier tous leurs enfants à des mains étrangères, gardant malgré tout l’espoir de survivre dans le ghetto. Existait aussi, dans leur subconscient, la crainte que, si elles survivaient, elles ne retrouvent plus jamais, après la guerre, l’enfant confié à d’autres.
Les Allemands avaient décidé que tous les Juifs devaient être anéantis, et toute tentative de sauver ne serait-ce qu’une seule personne s’opposait à ces plans inhumains. La Polonaise Michalina Janiszewska a décrit une situation dramatique, au cours de laquelle une mère juive se résolut à lui confier son tout petit enfant. La Juive et son mari se cachaient à Varsovie et savaient qu’ils étaient en danger. Elle voulut sauver au moins l’enfant. Le désespoir de la mère était indescriptible ; elle supplia Janiszewska de traiter la fillette comme la sienne. Les parents biologiques, malheureusement, ne survécurent pas. La fillette fut adoptée par cette femme. La décision des parents juifs de confier leur enfant constituait donc une forme de résistance contre les Allemands pendant la Shoah.
Les enfants juifs mûrissaient émotionnellement très vite dans les conditions de la guerre. Ils se comportaient et prenaient des décisions comme des adultes, se cachant seuls du côté aryen. Parfois, ils restaient totalement seuls, livrés au bon vouloir des Polonais. Quand la guerre éclata, Michał Pinkas avait huit ans. Il savait qu’il devait éviter les Allemands et se déplacer de façon à ne pas être reconnu. La cachette où se dissimulaient ses parents et sa sœur fut découverte. Tous y trouvèrent la mort. Lui seul survécut. Le fermier, par peur pour sa propre vie, lui ordonna de quitter la ferme. Le petit garçon erra dans les villages environnants, se nourrissant de fruits sauvages, jusqu’à ce qu’il tombe sur un fermier à Radogoszcz, à qui il mentit en disant que, la guerre ayant éclaté, il s’était perdu et ne savait pas d’où il venait. Le paysan l’engagea à son service et le cacha jusqu’à la fin de la guerre, sans jamais soupçonner son origine juive. Beaucoup d’enfants juifs se retrouvèrent dans une situation semblable. Ils avaient parfaitement conscience que, pour survivre, ils devaient garder leur calme et faire preuve de prudence. Les forêts polonaises étaient pleines de garçons et de filles errants. Ils dormaient dans des huttes creusées dans la terre, se nourrissaient de baies, et l’hiver tentaient de s’abriter dans des granges paysannes.
Maurice Rinde se souvenait de la façon dont sa famille se cachait du côté aryen avec de faux papiers. Ils se faisaient passer pour des chrétiens participant activement à la vie de l’Église. Le père craignait que leur fille de cinq ans ne trahisse leur origine auprès des voisins. Il lui demanda donc de ne répondre à aucune question des adultes, en feignant la timidité. Étrangement, cela fonctionna. Leur voisin essaya à plusieurs reprises d’engager la conversation avec la petite fille, mais elle se taisait toujours et se cachait derrière ses parents, feignant vaillamment d’être intimidée. Quant à leur fils, à peine plus âgé, il jouait souvent avec d’autres camarades en dehors de la maison, et il existait là aussi le danger qu’il les trahisse sans le vouloir. Les occasions ne manquaient pas. Un jour, les garçons allèrent se baigner dans la rivière sans caleçon. Le garçon savait qu’il était circoncis et quel danger cela représentait, mais il ne put résister à la tentation et entra dans l’eau en caleçon. Ses camarades le rapportèrent à sa mère, qui le gronda d’avoir inutilement mouillé son linge, mais, une fois qu’ils furent partis, elle l’embrassa et le félicita d’avoir été très prudent. Le garçon assimilait très vite les connaissances de religion catholique et fut même félicité par le prêtre catéchiste.
Maria Hochberg (Mariańska), une Juive vivant à Cracovie sous de faux papiers aryens, se souvenait d’une fillette juive de treize ans qui venait la voir et lui vendait de la nourriture. Elle était très pauvrement vêtue et affamée. Maria voulut l’aider. Elle commença à lui demander délicatement d’où elle venait et ce que faisaient ses parents. La fillette répondait de telle sorte que son interlocutrice ne pouvait rien apprendre de concret. Quand elle lui demanda directement si elle avait besoin de papiers aryens, la fillette s’enfuit, affolée, et Maria ne la revit plus jamais. Plus tard, Mariańska se reprocha de l’avoir effrayée, alors qu’elle voulait tant l’aider. L’enfant juive avait fait preuve d’une grande maturité et d’une grande clairvoyance : elle ne savait pas à qui elle avait affaire. Dans le cas contraire, elle aurait pu s’exposer, elle et ses proches, à un grand danger, s’il s’était avéré que la femme qui lui parlait avait voulu la livrer aux Allemands.
Karolina Sapetowa, qui recueillit les enfants de ses employeurs juifs, ne pouvait cacher son admiration en voyant comment les deux petits avaient su s’adapter aux conditions nouvelles et très pénibles du ghetto. Elle décida de les sauver. Les enfants vinrent vivre chez elle, dans son village près de Cracovie. Quand les voisins apprirent qu’elle cachait chez elle des enfants juifs, craignant les conséquences, ils exigèrent qu’elle les tue. Sous le couvert de la nuit, elle emmena les deux enfants hors du village, feignant de vouloir les tuer, puis revint et les installa, moyennant paiement, dans le grenier d’une voisine. Les enfants y souffrirent non seulement de la faim, mais aussi de maladies de peau. Leur corps couvert d’ulcères leur causait une douleur immense, et pourtant ils ne se plaignaient ni ne pleuraient jamais. Lors d’une perquisition inopinée de soldats allemands, le garçon se comporta comme s’il faisait partie de la famille. Sous les yeux des hommes de la Gestapo, il s’occupait du bétail qui se trouvait à l’étable. On ne décelait chez lui aucune peur, ce qui trompa les Allemands.
Les enfants placés du côté aryen dans des familles polonaises ou dans des congrégations religieuses féminines devaient avoir une apparence aryenne à peu près convenable. En outre, ils devaient s’approprier tout un répertoire de comportements appropriés. Ils devaient apprendre rapidement le catéchisme et les prières. Ils récitaient sans fin leur nouvelle identité, leurs lieux de résidence fictifs, les noms de leurs parents, de leurs grands-parents. Ils s’exerçaient à répondre à des questions pièges. Ils ne devaient en aucun cas laisser deviner qu’ils avaient quoi que ce soit à voir avec une origine juive. Wicek Rosenberg, que son père avait placé chez une Polonaise âgée, allait chaque jour à l’église avec elle, apprit le catéchisme, communiait même. Il entretenait aussi de très bons rapports avec le curé de la paroisse. Un tel camouflage offrait une quasi-certitude de survie.
Les adultes recouraient à une forme de camouflage semblable — la pratique religieuse des chrétiens polonais. Maurice Linde se souvenait de la façon dont le fait de tenir le rôle d’un catholique pratiquant l’avait aidé, lui et sa famille, à survivre à la Shoah : « Nous aussi, bien sûr, nous devions maintenir les apparences d’être chrétiens et devions aller à l’église le dimanche, et surtout aux fêtes. Avant Pâques, il fallait apporter des produits alimentaires à faire bénir par le prêtre. Là-bas, comme à la campagne, tout le monde vous observait, et il fallait se comporter comme les autres. Un problème se posait : fallait-il apporter l’œuf en coquille ou déjà écalé ? Une telle bévue pouvait avoir de graves conséquences ». De même, Janina Kroch, après sa fuite du côté aryen, ne se séparait jamais de son missel et de son chapelet. Elle récitait toutes les prières par cœur. Cela lui sauva la vie, car les auxiliaires de la Gestapo l’arrêtèrent bien des fois pour lui demander si elle connaissait le catéchisme.
Comme le rappellent les Juifs survivants, ce qui les tourmenta le plus pendant la guerre fut la faim qui régnait dans les camps de concentration et dans les ghettos. Les rations alimentaires que recevaient les familles étaient si maigres qu’elles ne suffisaient pas à survivre. Et, de surcroît, les Allemands interdisaient aux Juifs de s’approvisionner sur le marché libre. Czesław Madajczyk indique que la ration attribuée en 1941 à un habitant polonais de Varsovie s’élevait à 669 calories, celle d’un Allemand à 2613, et celle d’un Juif à seulement 184. Une ration alimentaire aussi faible ne laissait aucune chance de survie à une personne alitée, sans même parler d’accomplir un travail pénible. D’où le caractère généralisé de la contrebande. On faisait passer en fraude, depuis le côté aryen, surtout de la nourriture, payée avec toutes sortes de marchandises, à commencer par les objets de valeur — or, diamants, dollars — jusqu’aux vêtements et à tout ce qui pouvait se vendre. S’en occupaient des contrebandiers isolés ou des groupes organisés. Parmi eux se trouvaient aussi des personnes qui n’avaient auparavant jamais eu affaire au commerce, mais que les circonstances de la vie, surtout la misère et le désir d’aider par exemple leur famille, y avaient contraintes. La contrebande comportait un risque énorme. Même en ayant soudoyé un garde, on n’était jamais tout à fait sûr que ce serait justement cette personne-là qui serait de service. Les Allemands imaginaient sans cesse de nouvelles méthodes pour protéger le ghetto contre la contrebande, mais elles n’y changeaient pas grand-chose. Les Juifs parvenaient à contourner presque toutes les mesures de sécurité. Beaucoup y perdirent la vie. Ce genre d’incidents ne décourageait pas les autres. À la place d’un contrebandier disparu, un autre apparaissait aussitôt. Il ne fait aucun doute que, de cette manière, les contrebandiers protégeaient le ghetto de la mort par la faim, qui se répandait pourtant fortement malgré tout, mais aussi qu’ils s’opposaient, par leurs propres méthodes, à la Shoah planifiée par les Allemands.
On cachait généralement de petites quantités de marchandises sous les vêtements pour les faire passer en fraude dans le ghetto. En plus grandes quantités, elles étaient jetées par-dessus les murs ou acheminées par les égouts. Grâce à cette nourriture, de nombreux habitants purent survivre plus longtemps. Les marchandises de contrebande se vendaient à un prix plusieurs fois supérieur à celui en vigueur hors des murs du ghetto, mais elles trouvaient tout de même des acheteurs. Le prix était gonflé par le fait que leur distribution comportait, pour les contrebandiers, le risque de perdre la vie, ainsi que par la nécessité de payer les gardes pour qu’ils ferment les yeux sur les marchandises introduites dans le ghetto. Bien sûr, les contrebandiers voulaient aussi tout simplement s’enrichir. Les prix, dans le ghetto, étaient très élevés. Pour une bague en diamant, on ne pouvait acheter qu’une miche de pain. Bien que les prix des produits alimentaires fussent exorbitants, les Juifs qui voulaient survivre payaient. Cela concernait les plus aisés ; les plus pauvres n’en avaient pas la possibilité. Il ne fait aucun doute que de nombreuses personnes du côté aryen s’enrichirent également sur la tragédie juive.
Il convient de souligner que beaucoup de ceux qui avaient prévu l’arrivée de temps difficiles avaient amassé un patrimoine sous forme de pièces d’or, de devises américaines et de bijoux. Ils les cachaient en des lieux connus d’eux seuls et disposaient ainsi de moyens pour payer les frais de leur subsistance, ainsi que pour verser des pots-de-vin en cas de chantage. Szraga Bielawski, déjà mentionné, convertit lui aussi en argent, avant la guerre, la quasi-totalité de la fortune familiale. Il achetait des dollars américains à Varsovie et les enterrait, avec les objets de valeur, près de sa maison, de façon à ne laisser aucune trace. Cet argent et ces bijoux l’aidèrent, lui et sa famille, à survivre à l’occupation. Dans la dernière phase de la guerre, lorsqu’il n’avait plus aucune ressource, il céda sa maison au Polonais qui le cachait.
La contrebande n’était pas seulement une forme de survie, mais aussi une occasion de faire des affaires lucratives. Symcha Motyl perdit son emploi après l’entrée des Allemands en Pologne et, pour assurer la subsistance de sa famille, se mit à faire passer en fraude de la nourriture, de l’alcool et des cigarettes. Il tira parti du fait que ses parents habitaient des territoires annexés au Reich. Il pouvait s’arrêter chez eux et y écouler sa marchandise. Après la création du ghetto de Varsovie et le durcissement des restrictions contre les Juifs, poursuivre ce genre d’activité devint presque impossible. Cependant, grâce à l’aide d’amis polonais, il obtint un laissez-passer lui permettant de circuler dans le district de Sochaczew-Błonie afin d’y acheter des matières premières de récupération pour les besoins de l’armée allemande. À cette occasion, il vendait à la population rurale des marchandises sorties du ghetto, convertissant ainsi en argent le patrimoine juif. Selon ses propres mots, ce fut pour lui la meilleure période de son existence dans le ghetto. Grâce à sa débrouillardise, lui et sa famille non seulement ne souffraient pas de la faim, mais fournissaient encore à leur organisme les vitamines nécessaires sous forme de fruits frais, de légumes et de produits laitiers.
Les Juifs vivant du côté aryen aidaient souvent leur famille restée dans le ghetto, qui, sans leur aide, aurait eu peu de chances de survivre. Eugenia Jare, après avoir obtenu un acte de baptême d’un prêtre de ses connaissances à Lwów, travailla un certain temps chez lui comme gouvernante. Cela ne plut cependant pas à la sœur du curé, qui insista pour que Jare quitte le presbytère. Eugenia partit donc et se fit embaucher dans une usine de chaussures, mais là aussi elle fut vite en butte à des persécutions. Malgré cela, sachant parfaitement que sa famille se trouvait dans une situation encore pire au ghetto, elle décida de l’aider. Elle récupérait auprès de sa tante divers objets, lorsque celle-ci se rendait au travail avec d’autres Juives, les vendait et lui achetait de la nourriture. Chaque fois qu’elle l’attendait, des policiers ukrainiens s’approchaient d’elle et vérifiaient ses papiers ; pour rendre crédible son origine aryenne, elle devait en outre réciter des prières catholiques. Cette connaissance du catéchisme lui sauva la vie à de nombreuses reprises.
Renata Trau avait conscience à quel point la contrebande était une activité dangereuse. Un commerçant juif pris en flagrant délit était automatiquement condamné à mort. Les contrebandiers s’en prémunissaient et payaient souvent ceux qui étaient chargés de l’ordre dans le ghetto, pour qu’ils ferment les yeux sur eux. Les tarifs étaient assez élevés, c’est pourquoi la nourriture revendue par la suite coûtait plusieurs fois plus cher que du côté aryen. Dans le ghetto, la demande portait sur presque tout ce qui pouvait être converti en argent. On y vendait non seulement ses propres biens, mais aussi des objets trouvés, restés dans le ghetto après le départ de personnes envoyées au camp d’extermination. Mais là encore, il fallait être très prudent, car le droit d’en disposer revenait d’abord aux Allemands, puis à la police ukrainienne, comme ce fut le cas par exemple dans le ghetto de Przemyśl.
Dans ses notes du ghetto, Ringelblum consacra une large place aux femmes, véritables héroïnes qui s’efforçaient de maintenir en vie les membres de leur foyer. Elles veillaient non seulement à préparer des repas chauds, mais aussi — et peut-être avant tout — à se procurer des denrées alimentaires. L’historien juif rapporta par exemple l’histoire d’une Juive qui, avant la guerre, tenait une boutique dans un quartier de Varsovie habité uniquement par des Polonais. Après le déclenchement de la guerre et la création du ghetto, elle ne put emporter avec elle toute sa marchandise et la laissa donc dans sa boutique, scellée par les Allemands. Dans le ghetto, le spectre de la faim se dressa devant elle et sa famille. Elle décida donc de se lancer dans la contrebande, et, en premier lieu, de récupérer la marchandise de sa boutique. « Elle revêtit une pelisse et un fichu et franchit le poste de gendarmerie à l’angle des rues Elektoralna et de la place Bankowy. Interrogée sur d’où elle venait et où elle allait, elle expliqua qu’elle avait été au service de Juifs comme employée de maison, qu’elle allait chercher le salaire qui lui était dû, et se rendait à présent chez ses nouveaux employeurs — des Aryens ». Ringelblum rapporte ensuite l’histoire de femmes qui, avant la guerre, n’avaient rien à voir avec le commerce ni aucun contact du côté aryen, et qui pourtant se mirent à faire de la contrebande. C’étaient souvent des personnes ayant fait des études supérieures, voire d’anciens chercheurs titulaires d’un doctorat. Ces femmes étaient très intelligentes, ce qui se traduisait par une grande ingéniosité dans la contrebande de marchandises vers le ghetto : « Madame F. sortait chaque matin et ne rentrait que tard, le plus souvent accompagnée d’une connaissance. Elle ne manquait jamais de prétextes pour se frayer un chemin jusque chez elle, ni de moyens pour transporter les marchandises. Parfois elle cachait la marchandise sur son ventre, simulant habilement une grossesse, ou dans un balluchon, bourré en haut de linge sale et de chaussures ; une autre fois encore, elle recourait aux services d’un policier polonais de sa connaissance ». Grâce à leur sang-froid, ces femmes réussissaient à passer maints contrôles. Il va sans dire que chacune de ces expéditions s’accompagnait d’un stress énorme, mais celui-ci finissait, avec le temps, par devenir quotidien, lorsqu’il n’y avait pas d’autre issue et qu’il fallait tout faire pour échapper à la faim.
Les enfants aussi se livraient à la contrebande. C’étaient souvent eux qui, voyant leurs parents effondrés, menaient à leur place le combat pour la survie de la famille, et livraient ainsi héroïquement le combat pour la survie du peuple qu’Hitler avait condamné à mort. La tâche était facilitée aussi par le fait que les enfants de moins de douze ans n’étaient pas tenus de porter le brassard. Ceux qui ne connaissaient pas le polonais et n’avaient pas un aspect aryen — ce qui était pourtant une condition pour se livrer à la contrebande — étaient contraints de mendier afin de se procurer les moyens d’acheter de la nourriture et de la partager avec leurs proches. Ils suscitaient aussi, plus souvent que les mendiants adultes, la pitié des Polonais venus au ghetto pour diverses affaires, mais il arrivait aussi qu’ils soient exploités par des Aryens. Les enfants, cependant, faisaient preuve d’une ingéniosité et d’une astuce peu communes pour se procurer de la nourriture, et savaient juger avec justesse une situation dangereuse. Tous ne réussissaient cependant pas leur contrebande. Dans ce cas, des enfants juifs finissaient leur existence abattus ou battus à mort de façon inhumaine. Les Allemands agissaient ainsi sous les yeux des autres, pour dissuader ce genre d’activité.
Szlama Kutnowski avait 10 ans quand la guerre éclata. Il vivait au ghetto avec ses parents, qui, ayant perdu presque tout leur patrimoine, souffraient de la faim. Le garçon apprit que d’autres Juifs se rendaient à Pułtusk pour se procurer de la nourriture. Il décida donc de se lancer lui-même dans la contrebande. Ses parents l’en dissuadaient, craignant qu’il ne survive pas à cette expédition. Mais la faim régnait à la maison, et Szlama n’avait pas le choix. Il décida donc qu’il se ferait passer pour un Polonais. En essayant de ne pas montrer sa peur, il partit chercher de la nourriture. Il emporta de chez lui tout l’argent disponible. La première expédition fut très réussie ; il acheta plus de nourriture qu’il n’en avait prévu. Cela l’encouragea à repartir. Au cours de ces expéditions, il se rendit compte à quel point étaient particulièrement dangereux ces Polonais qui promettaient leur aide, mais qui en réalité voulaient le voler et le dénoncer à la Gestapo. Quand, un jour, il revint d’une contrebande réussie, il ne retrouva plus ses parents — ils avaient été déportés et assassinés. Le garçon se rendit alors chez un Polonais de sa connaissance et le supplia de l’aider. Celui-ci l’aida d’abord, mais décida, le lendemain, de le livrer aux Allemands, s’appropriant la nourriture que le garçon avait sur lui. Il commença cependant par le rouer de coups. Emmené dans la rue en direction de la Gestapo, le garçon savait que, s’il n’essayait pas de s’enfuir, la mort l’attendait de toute façon. C’est ce qu’il fit.
Les enfants faisaient passer en fraude des marchandises cachées dans leurs propres vêtements ; on leur cousait de grandes poches intérieures pouvant contenir plusieurs kilos de pommes de terre ou d’autres marchandises. Jurek Erner, comme Szlama Kutnowski, avait 10 ans le jour où la guerre éclata. Avant la création du ghetto de Varsovie, il travaillait avec son père au chargement du charbon. Dans le quartier fermé, une période très difficile commença pour eux. Le père tomba malade, et tout le poids de l’entretien de la famille retomba sur le garçon. Grâce à son apparence aryenne, il n’avait pas trop de difficultés à circuler du côté où vivaient les Polonais. Mais, avec l’aggravation de la faim, sortir du ghetto devenait de plus en plus difficile, en raison du renforcement des contrôles des services allemands et de l’étanchéité accrue des portes. Jurek s’associa avec un garçon polonais, et ils firent du commerce ensemble. Il s’approvisionnait dans une boutique polonaise amie. Voici comment il en parlait : « Avec la marchandise, il fallait faire attention à quelle relève de police c’était. Il y en avait à qui on payait, d’autres ne se laissaient pas approcher, ils vous attrapaient tout de suite, ou tiraient sans pitié. Souvent, toute la marchandise « brûlait » — deux fois on m’a tout pris, et j’avais alors de la marchandise chère : du seigle et du sucre. J’ai perdu tout mon argent et il fallait tout recommencer. Quand ça allait bien, je gagnais 1000 zlotys et plus par jour, mais il fallait aller plusieurs fois par jour de l’autre côté des barbelés. Pour 1 kg de pommes de terre, je gagnais 3 zlotys — pour vivre il en fallait 5. Il y avait de petits garçons juifs qui n’avaient pas beaucoup d’argent pour le commerce ni beaucoup de force pour porter les charges. Ils sautaient sous les barbelés et par-dessus le mur comme des écureuils. Ils prenaient des pommes de terre ou du grain dans leur giron, sous leur chemise, et les transportaient ainsi. Moi, je pouvais transporter d’un coup 20 kg de pommes de terre ou d’oignons ». Le garçon lutta vaillamment pour la survie de sa famille, dont les membres tombèrent gravement malades du typhus. Comme il l’affirma lui-même, il n’avait pas d’autre choix, il devait aider, pour ne pas céder à la mort, qui guettait dans le ghetto à chaque pas.
Les Juifs firent preuve d’une ingéniosité extraordinaire dans la construction de toutes sortes de cachettes et d’abris, dans le ghetto comme à l’extérieur. Ils creusaient des tunnels sous les maisons, les rues et les cimetières. Ces lieux étaient créés en un temps relativement court. Ils étaient si bien camouflés qu’ils étaient pratiquement impossibles à repérer de l’extérieur. Malgré cela, même des cachettes aussi parfaitement organisées dans les ghettos pouvaient être démasquées par la police juive, qui disposait dans le ghetto d’un réseau d’informateurs. Les habitants aménageaient aussi des cachettes dans leurs propres appartements, dans les greniers, dans les caves, ainsi qu’en divers autres endroits du ghetto. Il importait de ne pas mettre trop de personnes dans la confidence. Cela augmentait les chances de succès d’une telle entreprise. Il arrivait même qu’on n’en informe pas sa propre famille. Ce n’est qu’au moment du danger que celle-ci apprenait l’existence du lieu de refuge préparé. On s’efforçait d’approvisionner la cachette en nourriture et en eau. Il fallait aussi penser à un système d’évacuation des excréments. Beaucoup de cachettes furent aménagées dans les cimetières, dans des caveaux déjà existants. On creusait aussi des galeries sous les tombes, où les Juifs se cachaient en cas de danger. Sara Fac racontait l’histoire de sa mère, qui s’était cachée avec sa famille dans l’un des cimetières des Basses-Carpates. Le grand-père avait creusé une galerie reliant un caveau à un autre, ce qui permettait d’entasser dans l’un d’eux les excréments en cas de séjour prolongé.
Henryk Schönker se cacha dans un tel endroit camouflé, sur le territoire du ghetto. Un habitant de l’immeuble révéla en secret à son père où, au grenier, se trouvait une cachette bien protégée. De l’extérieur, elle était impossible à découvrir. Même les habitants de cet immeuble n’en connaissaient pas l’existence, car rares étaient ceux qui montaient au grenier. Quand parvint l’information de la déportation, les personnes concernées se précipitèrent au grenier. Une douzaine de personnes environ entrèrent par une étroite fente entre les poutres. Tous restèrent assis dans un silence total pendant de longues heures. Peu après, la cachette fut découverte, et leurs regards se posèrent sur le groupe d’ordre juif. Ils veillaient scrupuleusement à ce que tout le monde sorte de l’abri et ne tente pas de s’enfuir. « Notre bunker du 4 rue Lwowska a été trahi et livré par des Juifs, pour remplir le contingent exigé par les Allemands. Il m’est difficile d’écrire cela, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Je ne sais pas combien d’autres cachettes ont été livrées, mais celle-ci était certainement l’une des plus grandes et des mieux faites. Sans cette trahison, toutes les personnes cachées au grenier auraient survécu ». De telles situations se produisirent bien plus souvent. Pendant les opérations de liquidation, les Allemands exigeaient un contingent, c’est-à-dire un nombre déterminé de Juifs devant se présenter à la déportation ; ceux-ci se défendaient, pressentant le sort qui les attendait. La police juive, par crainte pour sa propre vie, collaborait très étroitement à la traque des habitants du ghetto. Certains pensaient qu’en satisfaisant les exigences des Allemands, ceux-ci les laisseraient tranquilles. Il n’en fut cependant rien, mais cela — du moins au début des opérations de liquidation des ghettos — on ne s’en rendait pas compte.
Szraga Bielawski aménagea une cachette parfaitement protégée au grenier de sa maison, qui jouxtait sa boutique. La réussite de cette entreprise dépendait du maintien d’un secret absolu ; c’est pourquoi il la construisit lui-même, avec les matériaux restés après la rénovation de la maison. La cachette, qui abritait sa famille, était introuvable — cela n’aurait pu se produire qu’après la démolition de tous les murs de la pièce. On y accumula progressivement de la nourriture et de l’eau. Lors d’une des opérations de déportation des Juifs de Węgrów vers Treblinka, la famille Bielawski, quatre personnes, s’y cacha précisément. Par une étroite fente, ils observèrent les Allemands, accompagnés d’un Polonais du coin, fouiller toute leur maison. De l’extérieur parvenaient les cris des gens et les pleurs des tout petits enfants transportés vers le camp d’extermination. Ils restèrent cachés 49 jours, presque tout le temps allongés. Entre-temps, Szraga sortait chercher de la nourriture chez des voisins polonais, car ce qu’ils avaient accumulé était depuis longtemps épuisé. Il construisit un abri camouflé de façon semblable au grenier du paysan chez qui il se cacha par la suite.
Le père de Szewach Weiss construisit un abri de construction semblable. La famille, composée de neuf personnes, qui se cachait derrière un double mur, n’en sortait absolument jamais. Une Ukrainienne amie leur apportait la nourriture. Dans cette cachette, en position allongée, ils survécurent huit mois. La situation était d’autant plus dramatique que le fils de l’Ukrainienne, policier, était au service des Allemands et traquait les Juifs cachés. Tous devaient être extrêmement prudents, pour qu’il ne commence pas à avoir des soupçons.
Les Juifs n’avaient pas leur pareil pour construire des abris. Ils se caractérisaient par une ingéniosité et une débrouillardise immenses. Ils les créaient longtemps avant les opérations de déportation, quand les Allemands rassemblaient massivement les Juifs pour les envoyer dans les camps d’extermination. Beaucoup avaient conscience que, n’ayant pas de contacts hors du ghetto, ils devaient se débrouiller seuls pour survivre. La cachette était souvent précédée d’une pièce ressemblant, par son aspect, à une pièce déjà fouillée par les Allemands. Une telle mise en scène laissait espérer que les Allemands ou leurs auxiliaires ne fouilleraient pas une pièce qui semblait déjà avoir été vérifiée un peu plus tôt.
Les Juifs aménageaient des cachettes aussi dans des établissements qui leur avaient appartenu avant la guerre. Il arrivait ensuite qu’ils y travaillent comme simples ouvriers. Ils connaissaient donc très bien les lieux et savaient parfaitement où l’on pouvait construire un abri permettant de survivre. Il fallait auparavant soudoyer le surveillant de l’occupant, ce qui ne garantissait nullement un succès à cent pour cent. En outre, une fois la cachette construite, il arrivait que ces mêmes personnes fassent chanter les propriétaires des abris, en exigeant des sommes toujours plus élevées. Bien qu’ils les reçoivent, il leur arrivait quand même parfois de livrer les gens qui s’y cachaient. Les Juifs recouraient à une telle solution, ne fût-ce que pour prolonger momentanément leur vie. Marian Bień, propriétaire d’avant-guerre d’une fabrique de carton bitumé à Przemyśl, décida, en accord avec le gardien polonais qu’il avait employé auparavant, de construire sur le site de l’usine un bunker où sa famille devait se cacher pendant les rafles. Il y cacha aussi tout son patrimoine et ses réserves de nourriture. Le gardien Jan Ilnicki, généreusement rémunéré, devait leur fournir de la nourriture. Celui-ci, cependant, n’avait nullement l’intention de tenir parole, et, lors d’une des opérations de traque des Juifs vers Bełżec, interdit à son ancien employeur de s’approcher du bunker. Il changea toutefois d’avis après avoir reçu une bague de valeur. Finalement, tous les biens furent tout de même dérobés par ce Polonais et son complice ukrainien qui, pour mettre fin sans conséquences à leur infâme méfait, décidèrent de livrer les Juifs aux Allemands. Marian Bień parvint cependant à soudoyer un homme de la Gestapo et c’est ainsi qu’il eut la vie sauve.
Se cacher, dans les conditions de la guerre, représentait un défi de taille pour les Juifs. Ils ne savaient jamais combien de temps ils devraient passer cachés. Ils souffraient de grandes privations. Avec de très maigres réserves de nourriture ou d’eau potable, ils parvenaient à survivre très longtemps. Mosze Merin se cacha avec sa famille pendant cinq semaines dans un bunker du ghetto de Będzin. La nuit, ils faisaient frire des galettes de pommes de terre et les arrosaient d’eau de pluie sale qu’ils avaient recueillie. Peu avant que la police juive ne découvre la cachette, ils réussirent à passer hors du ghetto, et là, pendant plus de deux ans, jusqu’à la fin de la guerre, ils se cachèrent chez des Polonais. Les pièces où ils séjournaient se trouvaient dans une vieille bicoque, si basses qu’ils devaient rester allongés en permanence. Avec une nourriture réduite au minimum, dans des conditions où ils n’avaient aucune possibilité de veiller à leur hygiène de base, ils atteignirent la fin de la guerre. Ces gens voulaient très fort survivre, ce qui les motivait à supporter les pires conditions. C’est de façon semblable que se cacha Leon Trau avec sa petite fille. Ils vivotaient sous les combles d’une maison de plain-pied ; il y avait si peu de place qu’ils pouvaient seulement s’asseoir. Pendant plus d’une année, ils n’eurent aucune possibilité de se laver, et les poux dévoraient leur corps couvert de sang. Ils n’avaient pas d’argent pour payer leur nourriture, et la logeuse ne leur donnait que juste assez pour qu’ils ne meurent pas de faim. Comme il l’affirmait lui-même, la seule chose qui le maintenait en vie était la présence de sa fille, dont il s’occupait, et la pensée de sa femme et de son autre fille, qu’il devait retrouver après la libération.
Les Juifs, en supportant des conditions aussi difficiles, vivaient aussi de l’espoir de revoir leur famille après la guerre. Ils parvenaient à endurer une faim de plusieurs mois, voire de plusieurs années, à se passer de produits d’hygiène, à vivre dans des conditions misérables, sans sanitaires ni vêtements chauds, dans l’attente de jours meilleurs. L’espoir les maintenait en vie et leur donnait aussi des idées pour survivre. Symcha Motyl, dans une conversation avec sa femme, lorsque, après un long temps d’errance, il parvint à revoir sa famille, déclara : « […] à présent, aucune force ne me contraindra plus à quitter la maison, car je n’ai plus peur de la mort. J’ai senti qu’une force jusqu’alors inconnue de moi était entrée en moi, dont le moteur était le mépris de la mort ».
Les Juifs cachés hors du ghetto faisaient preuve de beaucoup d’ingéniosité pour trouver sans cesse de nouvelles méthodes de camouflage. Se faire passer pour une Aryenne était une pratique répandue. La femme médecin juive Olga Goldfajn, originaire de Prużana en Polésie, se cacha du côté aryen déguisée en religieuse. C’est une sœur qui lui prêta l’habit. Lorsque les Allemands décidèrent de liquider le ghetto, la doctoresse s’échappa en chemin, du convoi qui la menait au camp d’extermination. Elle se dirigea vers son amie, sœur Genowefa Czubak, qui lui offrit refuge dans sa propre chambre. En raison du danger qui menaçait non seulement Goldfajn mais aussi les autres sœurs, Czubak décida de la placer chez sa famille, dans les environs de Łowicz. L’habit religieux assura à la doctoresse juive un voyage sûr. Les paysans polonais accueillaient volontiers les deux femmes. Sœur Czubak, ayant auparavant occupé la fonction de supérieure, était connue dans la région et très appréciée des habitants, en particulier des enfants. Le seul problème sérieux était l’absence de papiers d’identité attestant l’origine aryenne de Goldfajn. Pour ne pas éveiller de soupçons, sœur Genowefa décida également de détruire sa propre carte d’identité. En cas de contrôle, les deux femmes devaient dire qu’on leur avait volé leurs Ausweis. Elle prit, pour la doctoresse, une carte de l’Arbeitsamt laissée dans le bâtiment du couvent par sœur Helena Wysocka. C’est sous ce nom que la doctoresse juive arriva à Łowicz. Aux paysans chez qui elles s’arrêtaient, sœur Czubak disait que sa compagne était une supérieure venue de Pińsk, et qu’elles se rendaient ensemble chez la mère générale, à Białystok. Goldfajn se glissa admirablement dans son nouveau rôle. Elle assistait aux offices religieux, gagnait la sympathie des paysans chez qui elles passaient la nuit, d’autant qu’elle leur donnait des conseils médicaux. Même une fois arrivée à destination et installée chez la famille de sœur Czubak, personne ne se douta jamais de qui elle était réellement.
Une Juive, Sara Bauman, originaire des environs de Przemyśl, fit preuve d’ingéniosité pour dissimuler efficacement l’identité de son petit garçon. La femme voyageait avec son fils déguisé en fillette. Le garçon avait de belles boucles blondes et longues, que ses parents n’avaient jamais coupées depuis sa naissance. La mère, avec l’argent qu’elle avait pu réunir, décida de trouver un logement pour son fils de trois ans. Une famille polonaise accepta de prendre l’enfant, à condition que ce soit une fille. La Juive, n’ayant pas d’autre choix, mais désirant ardemment sauver son unique enfant, gardait l’espoir que cette famille accepterait de prendre son fils. Elle dut d’abord préparer le garçon à cette nouvelle situation ; celui-ci se glissa sans la moindre difficulté dans son nouveau rôle. Après avoir habillé son fils en fille, elle se mit en route pour un voyage plein de dangers. Pleine d’assurance, elle monta avec l’enfant dans le train en direction de Varsovie. Les voyageurs furent si charmés par la beauté de la petite blonde que personne ne soupçonna même qu’il s’agissait d’un garçon, ce qui conforta la mère dans la justesse de sa décision. Sara craignait par-dessus tout la réaction de la famille polonaise, et l’idée qu’elle refuse son enfant ou l’abandonne. Il n’en fut rien cependant. Le petit garçon, devenu la petite Marysia, survécut à la guerre.
Ce ne fut pas un cas isolé. Les Juifs déployaient beaucoup d’efforts pour adapter au mieux leur apparence à celle des Aryens. Les femmes se décoloraient les cheveux ; les unes s’habillaient avec soin, pour ressembler à des citadines, d’autres revêtaient des costumes paysans, pour ressembler à des femmes de la campagne. Elles devaient veiller, en jouant les paysannes, à ne pas parler un polonais trop correct. C’est ce que fit Fela Szechter, quinze ans, se faisant passer, pendant l’occupation, pour une paysanne. Pour donner le change, elle portait sur elle un petit panier, qui, selon elle, était l’accessoire indispensable d’une fille de la campagne. Elle ne devait pas non plus se trahir par un polonais trop pur. Cela produisit l’effet recherché : elle put voyager avec une relative sécurité et survivre à la Shoah. Des femmes se déguisaient aussi en hommes, se coupaient les cheveux, dissimulaient leurs formes féminines sous des bandages. De cette manière, elles cherchaient à échapper à la déportation hors du ghetto et se réfugiaient dans les camps de travail destinés aux hommes, où elles vécurent un certain temps dans la perspective de survivre, puisqu’un travail — et donc un répit momentané — leur était garanti.
Les Juifs se cachaient en des lieux inhabituels pour nous. Szewach Weiss se souvenait que, lors du premier pogrom à Borysław, il s’était caché sous un lit chez une Polonaise, puis avait été caché, avec sa mère et sa sœur, par une amie polonaise de sa mère, dans une petite chapelle. « À l’ombre des bras du Crucifié, nous trouvâmes refuge grâce à une Polonaise, une catholique, madame Góral ». Les Juifs changeaient très souvent de lieu de résidence, pour ne pas éveiller de soupçons et, ce faisant, ne pas trahir les personnes qui leur avaient offert un refuge. C’est ainsi que fonctionna, du côté aryen, Symcha Rotem, participant à l’insurrection du ghetto de Varsovie et responsable, entre autres, de la recherche de logements dans la partie aryenne de Varsovie pour les anciens insurgés du ghetto. Lui-même, muni de faux papiers aryens, changea d’adresse à de nombreuses reprises. Trouver un logement à Varsovie n’était pas chose facile, mais ce n’était pas non plus impossible. On recourait souvent, tout simplement, à des stratagèmes. On faisait croire que les logeurs cacheraient chez eux, non pas des Juifs, mais des membres de la résistance de l’AK ou de l’AL, selon les sympathies politiques des logeurs. Ceux-ci se sentaient valorisés à l’idée d’aider à combattre l’occupant allemand tant haï.
Tous les Juifs qui cherchaient refuge du côté aryen ne parvinrent pas à s’assurer un toit. Beaucoup survécurent à la Shoah dans les forêts, dans divers bunkers, mais souvent à la belle étoile, recouverts de tas de branches, ou dans des conditions encore moins confortables, comme des toilettes publiques dans un immeuble. C’est ce dernier type de refuge qu’utilisa un certain temps, avec un camarade, Ignacy Bierzyński-Burnett. Après s’être évadé du camp de Bliżyn en décembre 1943, ils décidèrent de se réfugier chez un ami à Varsovie. Avant d’arriver jusqu’à lui, ils durent se contenter d’un abri dans les toilettes situées près d’un immeuble d’habitation. À l’intérieur se trouvaient des cabines séparées par des murs de briques. De temps à autre, ils devaient en changer, pour ne pas éveiller de soupçons en laissant croire qu’une cabine était occupée en permanence. Ils eurent recours à cette forme de refuge de nombreuses fois encore, jusqu’à la fin de la guerre. Sous les toilettes, on creusait aussi des pièces qui se révélaient être des cachettes efficaces. D’un côté, c’était un endroit peu confortable, mais de l’autre, l’odeur pestilentielle qui s’en dégageait repoussait les Allemands venus fouiller les lieux. Pour entrer dans une telle cachette, il fallait passer par le trou destiné à l’évacuation, après avoir soulevé la trappe. Il ressort des entretiens menés avec des survivants de la Shoah que ce type de cachette était assez répandu, et impossible à repérer de l’extérieur. Un grand avantage était que le problème d’évacuer discrètement les excréments s’en trouvait résolu. On pouvait, disaient-ils, s’habituer à l’odeur âcre qui y régnait.
Dans les villes comme dans les campagnes, les Juifs pouvaient profiter de cachettes déjà existantes, ou bien aménager divers locaux de façon à les rendre invisibles. La situation était différente pour la construction de bunkers forestiers, qu’il fallait le plus souvent bâtir à partir de rien. Il fallait ici bien connaître la nature du sol, afin d’éviter son effondrement sous l’effet des conditions météorologiques changeantes, du travail du bois, etc. Se débarrasser habilement de la terre extraite, qui pouvait révéler la trace des fugitifs, posait également problème. Il fallait aussi une ventilation adéquate et un moyen d’évacuer les excréments, sans même parler de la possibilité de préparer des repas dans un tel espace. Il arrivait que des Juifs construisent de telles cachettes et les vendent ensuite, afin de se procurer de l’argent pour vivre. Gina Wieser se souvenait qu’il existait, dans les environs de Borysław, un grand nombre d’abris de ce genre. On les construisait de façon similaire : une entrée depuis un talus, une taille de quatre mètres sur six. On faisait les planchers et les couchettes avec du bois jeune. On rapportait des casernes voisines de l’équipement supplémentaire et de la nourriture.
Se cacher dans les forêts offrait, d’un côté, un plus grand sentiment de sécurité, car les Allemands, par crainte des partisans et faute de connaître le terrain, avaient peur de s’y aventurer profondément. De l’autre côté, il arrivait que des paysans du coin retrouvent des Juifs cachés dans les forêts et les livrent aux Allemands. Les conditions de vie y étaient très difficiles, et il fallait absolument s’y adapter pour survivre. L’aide des paysans des villages voisins offrait sans aucun doute de meilleures chances de survie. L’hiver et le début du printemps empêchaient de cueillir les fruits des sous-bois, si bien que de nombreux fugitifs juifs devaient recourir à l’aide des Polonais, qu’elle soit payante ou désintéressée. Dans les cas extrêmes, il arrivait qu’ils volent dans les champs ou les fermes paysannes.
Dans ces conditions difficiles, les Juifs parvenaient à survivre de nombreux mois. Icchok Sznajman passa tout l’hiver dans les forêts de Zagórz. Lorsque, par imprudence, il se retrouva sans le moindre argent et risqua de mourir de faim, des paysans du coin l’aidèrent. Ils lui apportaient de la nourriture et, plus tard, lui offrirent même un abri dans des bâtiments agricoles. Il eut beaucoup de chance : bien que plusieurs personnes l’aient aperçu à diverses reprises, il réussit à survivre. Il contracta à cette époque une pneumonie, dont la conséquence fut une tuberculose qu’il soigna après la libération.
Vivre dans un bunker forestier était, à la longue, très pénible. La construction rudimentaire ne permettait pas d’allumer un feu à l’intérieur pour se réchauffer et cuisiner un repas chaud, d’où la nécessité de l’aide des paysans des environs. Beaucoup de Juifs cherchèrent aussi refuge chez eux. Les bâtiments agricoles, notamment les étables abritant des porcs, étaient un lieu de refuge fréquent. Un tel endroit pouvait être d’autant plus sûr que le problème de l’évacuation des excréments disparaissait. C’est précisément par ces traces trop visibles, laissées dans les forêts, que les maîtres chanteurs découvraient les cachettes juives. En outre, la proximité des animaux protégeait du froid. C’est dans de telles conditions que vécut la jeune Fryda Einsiedler. Après que les Allemands eurent assassiné toute sa famille, elle trouva refuge chez un paysan, à la campagne. Celui-ci la logea dans la porcherie et lui apportait chaque jour de la nourriture. Elle ne se plaignait pas de ses conditions de vie ; elle était heureuse, après ses précédents échecs à se cacher où que ce soit à la campagne, de pouvoir enfin passer la nuit relativement tranquille, sans plus ressentir la faim.
Comme l’ont montré les expériences vécues par les Juifs pendant la guerre, la capacité à s’adapter à la situation du moment pouvait garantir, sinon la survie, du moins un prolongement de la vie. C’est ce but que beaucoup poursuivirent, et que beaucoup atteignirent.
5. Viens, je vais te montrer mon Izbica. Rencontre avec des survivants de l’enfer de Sobibor
Sobibor, le 14 octobre, il y a de nombreuses années… À un moment donné, un monsieur âgé s’est approché de moi et m’a demandé si j’avais de la famille ici. Puis il s’est présenté : Je suis Tomasz Blatt, et là-bas se trouve ma famille, dit-il en désignant de la main la forêt qui avait repoussé. Pendant la modeste cérémonie, je me tenais en retrait et regardais avec attention les visages emplis de souffrance des derniers participants encore vivants du Grand Soulèvement. Tomasz a commencé à parler d’Izbica. Je n’y étais jamais allée, la conversation devenait de plus en plus intéressante. Tout le monde s’était déjà dispersé, et moi je continuais à écouter ce récit poignant. Au bout d’un moment, Tomasz m’a proposé : Viens, je vais te montrer mon Izbica.
Dans la voiture qui nous transportait se trouvaient aussi d’autres personnes. Elles ne parlaient pas de la situation tragique des prisonniers dans le camp d’extermination, mais de leur lutte pour survivre. Un rescapé de Treblinka voyageait avec nous ; il a longuement raconté comment, après son évasion, il avait dû se cacher du côté aryen. J’ai commencé à demander des détails sur l’extermination… Ce n’est pas important, vous n’écrivez tous que sur cela, pour vous nous ne sommes que des moutons dociles menés à l’abattoir. Pourquoi ne montrez-vous pas au monde que nous avons lutté non seulement pour la vie, mais aussi pour l’honneur du peuple juif ? J’en ai assez d’entendre à quel point nous avons été maltraités, je veux lire sur notre héroïsme. Il a commencé à énumérer les révoltes dans les ghettos, décrivant comment ils s’en sortaient du côté aryen, dans la résistance armée, etc. J’ai été bouleversée par les récits d’enfants sans défense maltraités et condamnés à mort par l’occupant allemand. Ils se souvenaient des gardiens ukrainiens (Wachmänner) comme pires encore que les Allemands. Ils parlaient aussi des judenrat corrompus, de la police juive, dont les membres, à leur manière, luttaient eux aussi pour survivre. Des mères abandonnaient leurs enfants sur le seuil de maisons au hasard, espérant ainsi sauver au moins cet enfant. Certaines étaient contraintes de leur ôter la vie, de peur que leurs pleurs ne trahissent les autres personnes cachées dans un abri ou une cachette en forêt. Il ne manquait pas non plus de belles attitudes de la part de Polonais, qui mettaient en danger leur propre vie et celle de leur famille pour sauver un inconnu.
***
Izbica était une ville exclusivement juive. Au milieu du XVIIIe siècle, l’alors starosta de Tarnogóra, Antoni Granowski, obtint du roi Auguste III de Saxe le privilège de fonder une ville à Izbica et d’y installer des Juifs. C’était un cas exceptionnel à l’échelle du pays tout entier, où une ville n’était habitée que par des adeptes de la religion mosaïque. Ils possédaient une synagogue, un mikvé, un abattoir, un moulin à eau, une scierie, une maison d’étude (bet midrash). Ils vivaient principalement du commerce et de l’artisanat. Le mouvement hassidique y était très développé. Avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la population juive avait quelque peu diminué et s’élevait à 84 %. En 1924 fut fondée la Banque coopérative juive ; existaient également la Société de crédit mutuel et la Société d’épargne et de prêt. La vie sociale et culturelle se développait, de même que les partis politiques juifs. Des associations caritatives venaient en aide aux habitants les plus pauvres. Les Allemands occupèrent Izbica en septembre 1939. Après quelques jours, les troupes allemandes se retirèrent, laissant les troupes soviétiques occuper la ville pendant quelques jours. Fin septembre 1939, les troupes soviétiques se retirèrent d’Izbica. Une partie des habitants juifs, surtout de jeunes hommes, partit avec l’armée soviétique. Fin 1939, les autorités allemandes interdirent aux Juifs de pratiquer le commerce, qui constituait leur principale source de subsistance. En raison de sa position favorable sur la ligne de chemin de fer et de son caractère juif, les Allemands y créèrent un point de rassemblement pour les Juifs venus de toute la Pologne et de l’étranger. Des fusillades massives s’ensuivirent. Izbica joua un rôle très important dans l’extermination des Juifs pendant l’Aktion Reinhardt. En mars 1942, après le début de celle-ci, les Allemands transformèrent Izbica en le plus grand ghetto de transit du district de Lublin. Jusqu’à la fin du mois de mai, plus de 10 000 Juifs originaires de Tchéquie, de Slovaquie, d’Autriche et d’Allemagne y furent déportés. Ils y arrivaient avant leur déportation finale vers un camp d’extermination. Rien qu’entre mars et mai 1942, environ 12 000 à 14 000 personnes furent transférées à Izbica. Le plus grand nombre de transports vers les camps d’extermination eut lieu en octobre et novembre 1942. Le 2 novembre 1942, Izbica fut encerclée par un détachement de SS-men ukrainiens de Trawniki et par la police bleue (granatowa) d’Izbica. Les Juifs furent envoyés à Bełżec et à Sobibor. Plusieurs milliers de personnes furent rassemblées dans le bâtiment de la caserne des pompiers, puis conduites au cimetière juif et fusillées. Après la liquidation du ghetto de transit, on créa ce que l’on appelait un ghetto résiduel. Les derniers Juifs d’Izbica furent déportés par les Allemands à Sobibor en janvier et en avril 1943. La liquidation définitive du ghetto eut lieu le 28 avril 1943. Les derniers Juifs furent envoyés à Sobibor.
***
Quand nous sommes arrivés à Izbica, l’après-midi était déjà bien avancé. Bien que le soleil brillât encore, comme s’il voulait nous montrer le chemin vers les maisons juives d’avant-guerre, j’avais l’impression que l’obscurité allait bientôt nous surprendre. La voiture s’est arrêtée sur la place du marché, entourée de vieilles maisons intactes. C’est là, sur place, que j’ai compris qu’on ne pouvait pas s’échapper du ghetto d’Izbica. Les habitants reconnaissaient Tomasz et venaient l’un après l’autre le saluer. Occupée par les conversations, j’ai remarqué une femme qui nous observait de loin. Au bout d’un moment, curieuse, je me suis approchée d’elle moi-même.
—Bonjour, vous êtes d’ici ?
—Les gens d’ici, il n’y en a plus depuis longtemps. Les Allemands les ont enterrés là-bas, dit-elle en désignant du doigt le cimetière juif, où des exécutions avaient été perpétrées pendant la guerre. Mes parents sont venus s’installer dans les maisons vides, et c’est ainsi que nous sommes restés. Elle me parlait tout en regardant sans cesse en direction de l’un de mes compagnons.
—Antek, c’est toi ? demanda la femme. Soudain, Aron se retourna et s’approcha de nous. Comment m’as-tu reconnu, Aniela ? À tes yeux, tu as les yeux bleus, ça ne ressemble pas à des yeux de Juif. Ainsi commença le récit de la survie d’Aron, qui avait changé de nom pour devenir Antek en se cachant dans les forêts voisines. À un moment donné, la dame s’approcha de nous et invita tout le monde dans une salle qui se trouvait, si je me souviens bien, dans la maison de la culture.
6. « Izbica, Izbica, capitale juive », septembre 1939
Les vacances des habitants de cette petite ville proche de Lublin s’écoulèrent à se demander si Hitler mettrait à exécution ses plans diaboliques d’invasion de la Pologne. Izbica était un shtetl presque exclusivement juif. Le 1er septembre fut une surprise totale pour ses habitants. Les Allemands décidèrent de faire de la petite ville un ghetto de transit, où ils rassembleraient des Juifs venus même de pays européens lointains avant leur déportation vers les camps d’extermination.
La famille d’Aron possédait une petite boutique, et son père l’envoyait dans les villages environnants pour y vendre les marchandises qu’ils ne pouvaient écouler sur place. C’est au cours de ces déplacements qu’il rencontra la famille d’Aniela, qui allait contribuer à sa survie.
—Papa, les gens dans les villages disent que les Allemands vont tous nous massacrer, il faut fuir — dit Aron
—Que dis-tu là, mon fils, ces soldats n’ont pas l’air d’être des brutes, alors si nous respectons l’ordre, nous survivrons — répondit le père d’Aron.
Aron savait que son père voulait le rassurer, mais il ne pouvait accepter que sa famille bien-aimée soit assassinée, bien qu’au début il n’ait pas cru lui-même qu’une chose pareille pût arriver. De mois en mois, les soldats allemands devenaient de plus en plus agressifs. Ils frappaient au hasard les personnes qu’ils croisaient. Les Juifs devaient payer de lourdes contributions. À Izbica, les Allemands instituèrent un Arbeitsamt (office du travail) chargé de veiller à la fourniture de travailleurs. Étaient dispensées de cette obligation les personnes qui avaient les moyens de verser un pot-de-vin. Nabel Henoch racontait avec quelle facilité on pouvait corrompre les Allemands. Contre de l’argent ou des objets de valeur, on s’achetait une tranquillité provisoire jusqu’à la prochaine rafle. Lui-même y échappa à de nombreuses reprises. Il se cachait dans la forêt, faute de moyens financiers suffisants. Par ailleurs, le Judenrat, avec l’accord d’Allemands corrompus, fournissait de la nourriture aux travailleurs qui construisaient le camp de Bełżec ; grâce à cette aide, ils purent sauver leur vie pour un temps. Cela illustre aussi la solidarité du Judenrat avec les habitants d’Izbica. Menche Chaskiel racontait que le Judenrat s’était fortement engagé pour éviter que la communauté juive d’Izbica ne soit envoyée dans les camps. Il versait à la Gestapo une contribution très élevée, mais cela n’aidait guère. Les Allemands exigeaient un nombre toujours croissant de travailleurs.
En mars 1939, les Allemands créèrent à Izbica un ghetto de transit. Le sort des Juifs qui y vivaient était scellé. Aron n’avait pas l’intention de se soumettre à la volonté des occupants, d’autant plus que le chef local de la Gestapo, Kurt Engels, était une crapule hors du commun. Il assassinait des Juifs pour le moindre prétexte.
—Papa, il est temps pour nous de fuir, j’ai parlé avec la famille d’Aniela, ils vont nous aider à nous cacher.
—Mon fils, il n’en est pas question, je ne laisserai pas grand-père et grand-mère, et eux ne sont plus en état de fuir. D’ailleurs grand-père dit que cela passera, on nous a toujours persécutés.
—Mais papa… silence, ne discute pas avec moi, le sujet est clos — trancha le père.
Un jour, Aron était assis sur les marches de la maison quand il entendit la voix d’Aniela. Il courut vers elle aussitôt. Heureusement, il ne croisa aucun Allemand sur son chemin, car une telle rencontre aurait pu très mal se terminer.
—Aron, vous devez fuir, mon père a entendu à l’auberge, de la bouche d’un Allemand ivre, qu’on allait vous déporter à Bełżec. À cet instant, le garçon entendit des voix venant de loin, il sut que c’était déjà la fin de leur vie. En un instant, il prit la décision de fuir. Cette pensée d’avoir abandonné ses parents allait le hanter jusqu’à la fin de ses jours, comme d’ailleurs bien d’autres survivants. Plus tard, il apprit que les Allemands avaient fusillé ses grands-parents au cimetière. Comme il le dit des années plus tard :
—Au moins, j’avais un endroit où poser une pierre et prier, parce qu’à Bełżec, je n’aurais même pas su dans quelle direction me tourner. Des larmes coulèrent sur son vieux visage.
Ils coururent, avec Aniela, jusqu’à sa maison de toutes leurs forces.
—Maman, papa, ça a commencé. Aniela n’en put plus et se mit à crier. Sa mère l’enferma aussitôt dans la cave pour qu’elle s’y calme et n’attire pas chez eux des voisins curieux.
—Aron, commença la mère d’Aniela. Tu es maintenant Antek Kowalski, le fils d’un partisan assassiné, ta mère a été tuée par les Allemands en septembre. Assieds-toi et apprends le catéchisme. Ne sors pas de l’étable tant que personne ne viendra te chercher.
Le garçon se mit rapidement à assimiler le contenu du petit livre de prières. Il n’avait même pas le temps de penser à ce qui était advenu de sa famille. Chaque jour, Aniela lui apportait à manger dans un seau destiné aux cochons et l’interrogeait sur ses prières.
—Antek, j’ai surpris mes parents en train de dire que tu ne pourrais pas rester chez nous, parce que les voisins soupçonnent quelque chose. Ils veulent t’envoyer dans la forêt.
Quelques jours plus tard, le fermier vint trouver le garçon caché.
—Mon garçon, tu vas rejoindre nos partisans. Tu n’as pas le droit de dire qui tu es réellement. À partir d’aujourd’hui, tu oublies ta famille. Le lendemain, Antek se mit en route avec le fermier pour un long trajet jusqu’à la forêt. À un moment donné, deux partisans armés sortirent des fourrés.
—Ah, c’est vous, bien, je vous conduis tout de suite au commandant. Devant le garçon apparut la haute silhouette d’un homme qui inspirait un grand respect à ses autres compagnons.
—Bon, alors, mon garçon, que sais-tu faire? La question resta sans réponse, après quoi le commandant, que tout le monde appelait « Mietek », dit que le garçon irait avec les autres en reconnaissance du terrain avant les actions.
7. Dans la résistance partisane
***
Beaucoup de Juifs évadés du ghetto et des camps perfectionnaient leurs aptitudes au combat au sein de groupes de partisans. S’ils ne trouvaient pas de cachette dans des maisons polonaises, ils formaient généralement des camps familiaux dans les forêts. Ceux-ci apparurent à partir du printemps 1942, principalement en Galicie orientale et dans le district de Lublin, plus rarement en Pologne centrale. C’est là que se rassemblait surtout la jeunesse juive désireuse d’opposer une résistance armée à l’occupant allemand. Les forêts n’étaient pas seulement un refuge pour ceux qui fuyaient les ghettos, mais représentaient aussi une grande menace de la part de partisans polonais. Les Juifs rapportaient des exemples d’agressions et de meurtres commis par ceux-ci. Les femmes et les enfants comptaient également parmi les victimes.
Beaucoup de fugitifs s’engageaient volontiers dans la résistance soviétique, non tant pour des raisons idéologiques que dans l’espoir qu’il leur serait ainsi plus facile de sauver leur propre vie et celle de leurs proches. Les évadés des camps d’extermination ou des ghettos voulaient se sauver à tout prix et cherchaient n’importe quel refuge. Parfois, peu leur importait dans quelle unité ils atterrissaient, pourvu qu’ils survivent. La résistance communiste avait besoin de volontaires. De plus, un ennemi commun et le désir de vengeance pour les meurtres les unissaient. Chasser les Allemands des territoires occupés était donc dans l’intérêt de tous.
Les Juifs formaient eux aussi leurs propres unités. L’une des plus connues fut celle des frères Bielski, active dans la forêt de Naliboki, aux environs de Nowogródek, entre 1941 et 1944. Cette unité sauva plus de 1200 Juifs, évadés des ghettos environnants, qu’elle aidait à passer du côté aryen puis à rejoindre la forêt.
C’est dans les Confins orientaux (Kresy) que le plus grand nombre de Juifs trouvèrent refuge au sein d’unités de partisans. C’est là également qu’opérait la résistance soviétique, qui accueillait volontiers dans ses rangs les Juifs évadés des ghettos. Les personnes possédant déjà une arme étaient les plus recherchées, mais son absence ne posait pas non plus de problème.
***
C’est vers cette résistance qu’Antek voulait se diriger, sachant que son « origine » pouvait facilement être découverte. La chance lui sourit alors, car l’une des premières missions d’Antek fut de se rendre, avec un autre partisan, dans les Kresy, jusqu’à l’unité polonaise qui s’y trouvait.
—Antek, tu iras avec Felek à Lwów, là-bas vous récupérerez un document important, trancha « Mietek ». Vous vous ferez passer pour frère et sœur, dont les parents ont été tués par les Allemands. Le garçon craignait d’abord de ne pas être à la hauteur de ce voyage difficile. D’un autre côté, il y voyait une chance de survivre parmi les siens. En chemin, il fut témoin des tentatives de nombreux Juifs pour échapper aux Allemands lancés à leurs trousses. La plupart du temps, cela se terminait pour eux par la mort. C’était l’époque où les Allemands menaient l’Aktion Reinhardt.
Par un après-midi ensoleillé, les partisans, nourris par les paysans chez qui ils avaient pu aussi compter sur un gîte pour la nuit, reprirent leur route. À un moment donné, leurs yeux tombèrent sur une jeune fille qui courait, vêtue de haillons. Antek reconnut aussitôt qu’elle était juive, sans doute évadée de quelque ghetto, bien qu’elle eût de longs cheveux blonds et des yeux bleus. Une beauté typiquement slave. Malgré cela, son comportement trahissait immédiatement qu’elle n’était pas polonaise. Le manque d’assurance, la peur dans le regard, la tête baissée — autant de gestes qui trahissaient aussitôt les Juifs.
—Arrête-toi, ne cours pas si vite, plaisanta Felek, tu vas perdre tes pantoufles comme Cendrillon. La jeune fille trébucha et tomba devant eux. Il l’aida à se relever, sortit de sa poche un morceau de pain, puis, d’un geste réflexe, la repoussa
— Tu es juive, siffla-t-il entre ses dents, d’où t’es-tu enfuie?
— Je suis catholique, Miriam, Marysia— bégaya la jeune fille, et elle se mit à réciter, dans un dernier effort, le « Notre Père… ». Antek était complètement bouleversé, il ne pouvait laisser paraître sa compassion. Felek décida de la conduire au poste le plus proche. Il craignait que, s’il la relâchait, elle ne fût arrêtée par les Allemands et ne leur racontât leur rencontre.
—Mais qu’est-ce que tu racontes, laisse-la tranquille. Si on l’emmène à la Gestapo, nous non plus, on n’en ressortira peut-être pas. Mieux vaut qu’elle vienne avec nous. En chemin, on trouvera bien un moyen de s’en débarrasser. Il persuada Felek de changer d’avis. Ils voyagèrent tous les trois jusqu’à Lwów. Marysia, comme ils l’appelèrent, leur raconta en chemin comment les Allemands avaient un jour exterminé tous les habitants de sa localité.
Kraśniczyn, région de Lublin, printemps 1942.
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Les Juifs de Kraśniczyn sont attestés dès le XVIIe siècle. Ils possédaient une synagogue, un bain rituel (mikvé) et un cimetière. Dans l’entre-deux-guerres, ils représentaient plus de 80 % de la population. Ils dominaient surtout le commerce du bois, du bétail et des céréales. Les Juifs possédaient la plupart des magasins et des ateliers artisanaux, ainsi que l’abattoir, la boulangerie, la fabrique de kacha et une petite fabrique de meubles. À Kraśniczyn fonctionnait aussi l’Union des petits commerçants, et la vie politique s’y développait. Des organisations de jeunesse, éducatives et culturelles, etc., y étaient actives. Après l’occupation de Kraśniczyn par les Allemands, un ghetto fut créé en 1940. Il servit également de point de rassemblement pour les Juifs amenés de Pologne et d’Europe. La plupart des convois provenaient des territoires du IIIe Reich. Dans la localité voisine de Surhów, les occupants créèrent un camp de travail pour des Juifs originaires de Pologne, d’Allemagne, d’Autriche, de Slovaquie et de Tchéquie. Il fut liquidé en 1942 et les détenus furent déportés à Bełżec. En juin 1942 eut lieu la liquidation du ghetto, où se trouvaient plus de deux mille personnes. Au même moment, les Allemands assassinèrent au cimetière local environ 200 Juifs. Les survivants furent poussés à pied jusqu’à Izbica. En octobre 1942, les Allemands fusillèrent plus de 30 Juifs qui travaillaient dans les villages voisins. Après la liquidation du ghetto, les Allemands détruisirent la synagogue et d’autres bâtiments publics.
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À Kraśniczyn vivait une nombreuse communauté juive, dont la famille éloignée de Miriam, chez qui ils avaient décidé de se cacher avant la guerre. Les parents y avaient ouvert une petite boutique ; au début, rien ne leur manquait. Miriam était la cadette de quatre enfants. Lorsque les Allemands créèrent le ghetto, deux familles juives venues du IIIe Reich furent également installées de force dans leur logement ; elles ne parvenaient pas à s’entendre et de fréquentes disputes éclataient. Un jour, une connaissance qui aidait à la cuisine des SS vint les voir et leur dit que les Allemands allaient bientôt liquider le camp de travail et le ghetto. Les Juifs venus d’Allemagne étaient persuadés qu’ils seraient envoyés vers l’est, dans un autre camp de travail. La réalité se révéla tout autre.
—Père, accourut, essoufflé, le frère de Miriam, il faut fuir, les Allemands vont liquider le ghetto d’un instant à l’autre. Le père décida que ses deux fils s’enfuiraient. Les filles devaient rester auprès des parents. Les parents leur remirent toutes leurs économies et leur ordonnèrent de fuir vers Lwów, du côté soviétique. Miriam ne savait pas ce qu’il allait advenir d’elle. Elle voulait vivre, mais ne pouvait abandonner ses parents.
Les Allemands rassemblèrent tous les Juifs sur la place. Ils choisirent un groupe de personnes qu’ils poussèrent en direction du cimetière. Les parents de Miriam se trouvaient parmi eux. Peu après, des coups de feu retentirent. La sœur de la jeune fille fut prise d’hystérie ; un homme se tenant à côté d’elle tenta de la calmer. À un moment donné, un Allemand s’approcha d’eux, sortit son pistolet et l’abattit. Miriam savait que si elle ne s’enfuyait pas, elle rejoindrait bientôt sa famille assassinée. Elle réussit, dans la confusion, à quitter la place et courut devant elle aussi vite qu’elle put. Elle espérait retrouver ses frères.
—Les pensées de Miriam s’envolèrent vers Lublin, sa ville natale, qu’elle avait dû fuir avec sa famille. Elle espérait alors trouver la tranquillité chez son oncle et sa tante à Kraśniczyn.
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Les premières informations sur la présence des Juifs à Lublin remontent au règne du roi Casimir le Grand. Une communauté autonome se forma probablement dès le XVe siècle et fut l’une des plus actives de Pologne. Le XVIe siècle vit l’essor dynamique de la communauté juive. Une célèbre yeshiva fut fondée dans la ville. Des imprimeries hébraïques virent le jour, où l’on imprimait des ouvrages religieux. À la même époque fut édifiée une synagogue en pierre, appelée synagogue Maharshal, rue Jateczna. Tout un complexe synagogal se développa autour d’elle. La ville accueillait également les séances du Conseil des Quatre Terres. La période de grand essor économique fut interrompue par l’invasion des troupes de Khmelnitski et des troupes suédoises. À la fin du XVIIIe siècle, Lublin devint un centre important du mouvement hassidique, grâce au tsadik Jacob Isaac Horowitz, dit le Voyant de Lublin. Des Juifs du monde entier se rendent aujourd’hui encore en pèlerinage sur sa tombe. Au XIXe siècle, les Juifs représentaient environ 60 % de la population. Ils possédaient leurs propres écoles, maisons de prière, presse, diverses associations culturelles et éducatives, ainsi que des clubs sportifs. De nombreux partis juifs y étaient actifs. Les Juifs prenaient aussi une part active à la vie de la ville et siégeaient au conseil municipal. En 1930 fut fondé un établissement supérieur talmudique — la Yeshiva des Sages de Lublin. Lublin joua un rôle particulier dans la Shoah : c’est là que se trouvait l’état-major de commandement de l’Aktion Reinhardt. Au moment du déclenchement de la guerre, la population juive représentait environ 30 % de la population (environ 42 000 personnes). Des Juifs fuyant les territoires occidentaux commencèrent à affluer vers la ville, espérant y trouver refuge. En novembre 1939, tous les Juifs furent transférés à Podzamcze, dans le quartier juif alors en cours de création. La grande action de déportation eut lieu dans la nuit du 16 au 17 mars 1942. Les Allemands entreprirent la liquidation du ghetto. Le point de rassemblement était la synagogue Maharshal, d’où les Juifs furent chassés à pied jusqu’à la rampe ferroviaire près de l’abattoir municipal, à Kalinowszczyzna. Au cours d’une déportation qui dura un mois, environ 30 000 personnes furent transportées à Bełżec. Les Juifs survivants furent déportés vers le nouveau ghetto de Majdan Tatarski. La liquidation définitive du ghetto de Majdan Tatarski s’acheva le 9 novembre 1942. Les quelque 3 000 survivants furent transférés à Majdanek. Ceux qui restaient en vie furent assassinés le 3 novembre 1943 lors de l’Aktion Erntefest, au cours de laquelle les Allemands assassinèrent environ 18 000 Juifs. Au même moment, dans les camps de travail de Poniatowa et de Trawniki, environ 40 000 personnes furent assassinées.
***
Miriam adorait jouer dans les souterrains de Lublin. La jeunesse s’y retrouvait en l’absence des parents et échafaudait de grands projets d’avenir. Beaucoup d’écoliers buissonniers s’y cachaient aussi. Les cancres avaient la priorité pour raconter leurs histoires, car ils devenaient des héros ayant réussi à déjouer la vigilance des maîtres. Que les histoires fussent vraies ou inventées, tout le monde les écoutait volontiers. C’était un endroit si sûr que même la police avait peur d’y descendre, ce dont la jeunesse se réjouissait fort. C’est là aussi qu’avaient lieu des « duels » avec les garçons du vieux quartier.
—Je vous ai amené le « nouveau » — dit-il au groupe de jeunes gens, parmi lesquels se tenait aussi Miriam — Pikuś, tel était le surnom du fils du cordonnier, célèbre pour sa phrase répétée sans cesse : ça, pour moi, c’est de la gnognote. Le jeune garçon prénommé Andrzej, à la chevelure abondante et aux manières irréprochables, semblait à Miriam un garçon d’un autre monde. Certes, sa famille à elle ne comptait pas parmi les pauvres, mais les vêtements du « nouveau » devaient coûter très cher. À cela s’ajoutait une belle prononciation polonaise, sans le moindre accent.
—Je m’appelle Andrzej. Le contremaître de mon père m’a emmené avec lui pour que j’apprenne le métier, un jour je dois hériter de son cheval et de sa charrette — dit le garçon en riant, et tous les autres avec lui. Heureusement, personne, hormis Miriam, ne remarqua que la famille d’Andrzej devait être très fortunée ; elle-même avait eu l’occasion de recevoir l’enseignement des meilleurs professeurs, y compris à l’étranger. C’est là qu’elle avait appris plusieurs langues étrangères, qui lui sauvèrent maintes fois la vie pendant la guerre. Andrzej ne quittait pas Miriam des yeux. Pour la première fois, il voyait une Juive aux cheveux blonds et aux yeux bleus aussi beaux. De plus, la jeune fille avait en elle quelque chose qui ne permit pas au garçon de l’oublier. Dès lors, Andrzej fut un hôte assidu des souterrains de Lublin.
—Où étais-tu passée tout ce temps, ta mère t’a attendue pour le dîner, j’ai fini par la faire donner à notre Ciapek — dit le père, énervé, en désignant le chien.
—Mais papa, ne te fâche pas, j’étais avec les garçons hors de la ville, j’apprenais à faire du vélo — mentit Miriam. Le père n’aimait pas que Miriam descende dans les souterrains.
—Il ne manquait plus que le vélo. Les filles bien élevées restent à la maison, étudient et aident leur mère — répondit la mère de Miriam.
—Toi, tu n’es jamais là. Tu crois que parce que tu es douée, tu n’as pas besoin d’un savoir supplémentaire — continua la mère
—Et à quoi bon savoir cuisiner, je ne veux pas de mari, ça n’apporte que des ennuis, je n’aime pas les enfants qui hurlent — dit la jeune fille, et elle se retira au plus vite dans sa chambre.
Le lendemain, Miriam resta à la maison pour aider sa mère à préparer le dîner du shabbat. Elle espérait, une fois cela terminé, pouvoir s’éclipser et retrouver Andrzej. Les ruelles étroites et pavées du Lublin d’avant-guerre bruissaient d’une vie fébrile en ce matin de vendredi. Par les fenêtres ouvertes des maisons s’échappait déjà une odeur de sucre brûlé, de levure et d’oignons frits. Miriam était occupée à pétrir la pâte de la hallah. Ses mains, couvertes d’une pellicule blanche de farine, tressaient sans faute les brillantes nattes de pâte. Sur le fourneau à charbon bouillonnait une grande marmite de bouillon. Juste à côté, dans le vestibule frais, attendait déjà un pot en terre de tcholent — généreusement garni de poitrine grasse, de haricots et d’orge mondé. Quand le soleil commença à descendre au-dessus des toits de la synagogue, le temps s’accéléra. Sur le marché, les commerçants repliaient précipitamment leurs étals, et au-dessus de la petite ville s’élevait la voix traînante du chamash annonçant la fermeture des boutiques. Le père et les frères de Miriam revinrent du mikvé, sentant l’humidité et le savon gris. Ils revêtirent le kaftan noir de fête, en satin brillant. Soudain, quand le disque du soleil toucha la ligne d’horizon, la petite ville se figea. La circulation dans les rues cessa, comme sous l’effet d’un sortilège. La mère de Miriam s’approcha de la table couverte d’une nappe de lin. D’une allumette tremblante, elle alluma les deux mèches de cire dans le chandelier de laiton. Elle se couvrit le visage des mains, et de ses lèvres s’échappa le murmure de la bénédiction. Quand elle découvrit ses yeux, son visage fatigué rayonnait dans la chaude lueur. Le soir, au retour des hommes de la synagogue, la maison se remplit du chant du Shalom Aleichem. L’homme posa les mains sur la tête de ses fils et de ses filles, murmurant la bénédiction des patriarches. Un instant plus tard, il souleva la coupe d’argent, héritage familial, remplie d’un vin de Pessah épais et doux. Les paroles du kiddouch résonnèrent, fortes et mélodieuses, coupant leur monde des soucis et du quotidien. Moshé, le père de Miriam, retira solennellement le linge brodé qui couvrait les deux hallot, rompit la mie dorée et moelleuse, la trempa dans le sel et la tendit à sa femme.
Le matin du samedi apporta un silence si profond qu’on n’entendait que le bruissement du vent dans les rares arbres. Pas une fumée de cheminée, pas un claquement de sabots sur le pavé. Après les prières à la synagogue, la famille s’attabla devant une carpe en sauce et le tcholent fumant, que le plus jeune fils avait rapporté — encore fumant, à l’arôme profond et épicé. L’après-midi se passa, pour Moshé et ses fils, dans la lecture silencieuse du Talmud près de la fenêtre, tandis que la mère et les filles se racontaient des histoires de famille. Ce jour-là fut une île sacrée dans le temps, encore intacte face aux tempêtes de l’histoire qui approchaient.
Miriam ne revit pas Andrzej pendant plusieurs semaines. Elle l’avait presque oublié quand, un dimanche après-midi, un homme vêtu d’une tenue impeccable frappa à la porte de sa maison.
—J’ai un message pour mademoiselle Miriam Goldberg — répondit le messager.
Miriam se précipita vers la porte et arracha le billet, puis s’enferma dans sa chambre, où elle ne laissa entrer même pas sa sœur. « Chère Miriam, j’ai dû partir pour la France. Mon père m’a envoyé pour que je reçoive une bonne formation militaire. On dit qu’il y aura la guerre. Hitler se prépare à conquérir le monde entier. Ma tante vit en Allemagne et a confirmé mes craintes. Le plus important, c’est que rien de bon n’attend les Juifs. Ils y sont déjà persécutés. Les plus riches fuient à l’étranger, et les autres restent et doivent subir toutes sortes de vexations. On chasse les Juifs de nombreuses professions, les étudiants juifs sont contraints d’interrompre leurs études. Sur les magasins, on peut lire des inscriptions « n’achetez pas chez les Juifs ». Je sais, Miriam, que cela peut sembler irrationnel, mais je crains que ce ne soit la vérité. Tu dois, avec ta famille, songer à fuir. Je ne sais pas quand je reviendrai en Pologne, mais dès que je le pourrai, je viendrai te voir aussitôt. Ton Andrzej»
Miriam resta encore un long moment assise, pensive, avec ce billet, puis elle frappa à la porte du bureau de son père :
—Père, est-ce vrai que les Allemands vont nous attaquer et nous tuer ? — demanda la jeune fille, bouleversée.
—Mon enfant, qu’est-ce que tu racontes. L’Allemagne, un pays si magnifique. Certes, ce Hitler est un peu dérangé, mais je t’assure que nous n’avons rien à craindre d’eux — le père, un peu à l’encontre de ce qu’il savait, essayait de rassurer son enfant. Il voyait venir des temps difficiles, certainement pour les Juifs. Mais alors, personne ne pouvait imaginer que les Allemands les gazeraient et les brûleraient dans des fours crématoires.
Les semaines suivantes, Miriam les passa à étudier et à mener une vie insouciante. Un jour, en rentrant de chez sa tante, une surprise l’attendait à la maison.
—Andrzej, quel plaisir — la jeune fille ne put cacher sa joie en voyant le garçon. Son bonheur se lisait dans son sourire radieux. La jeune fille invita son hôte au salon. Une fois le thé infusé et la délicieuse charlotte aux pommes de la grand-mère posée sur les assiettes, Andrzej se mit à raconter son séjour à l’étranger, et surtout le fait qu’une guerre se préparait. Certes, en Occident, on pensait que Hitler se contenterait d’un seul pays, et l’on croyait discrètement que ce serait l’Autriche.
—Père, père — se mit à crier David depuis la cour. Le cri était si perçant que tous se levèrent d’un bond et coururent à la fenêtre ; peu après, le frère de Miriam fit irruption dans l’appartement comme une torpille.
—Écoutez, Hitler a occupé l’Autriche — tous pâlirent, et la mère de la jeune fille s’affaissa sur le canapé, complètement sans force. Andrzej prit congé peu après et regagna le domaine familial. Les jours suivants se déroulèrent tout à fait paisiblement. Chacun s’habitua à la nouvelle situation, chacun se persuadait à sa manière que les Allemands s’en tiendraient à l’Autriche. Un dimanche après-midi, Miriam sortit se promener avec une amie. Les Juifs qui vivaient au voisinage de Polonais catholiques s’efforçaient de ne pas accomplir de travaux pénibles le dimanche, qui auraient pu gêner leur célébration. Les Polonais se comportaient de même le jour du shabbat.
—Regarde, ce n’est pas ton Andrzej, là, avec une fille, bras dessus bras dessous, habillés comme pour un mariage — Nastka secoua le coude de Miriam.
—Mais c’est la comtesse Zakrzewska, je l’ai déjà vue à la boutique de notre oncle. Il nous a présentées l’une à l’autre. Miriam n’arrivait plus à reprendre son souffle, elle ne comprenait rien à cette situation. Andrzej venait la voir, et voilà qu’une telle scène se déroulait avec une comtesse. Au même instant, Andrzej aperçut les jeunes filles et s’avança vers elles d’un pas rapide.
—Miriam, permets-moi de te présenter ma sœur Anna — dit Andrzej à la jeune fille abasourdie.
—Qu’est-ce que tu racontes, je ne comprends rien, mais c’est une comtesse, ça veut dire que toi…, La jeune fille était si abasourdie que, si Nastka ne s’était pas tenue à ses côtés, elle se serait effondrée sur le sol.
—Pardonne-moi de ne pas t’avoir dit tout de suite qui j’étais, mais tu sais, tout le monde me juge toujours d’après la fortune de mon père — répondit le garçon.
—Je ne suis pas tout le monde, et d’ailleurs, tu n’avais nullement l’obligation de me dire quoi que ce soit sur toi — dit Miriam, vexée, quand le garçon lui demanda de s’écarter avec lui.
Les deux couples échangèrent des politesses, puis les jeunes filles rentrèrent à la maison. Miriam était si bouleversée qu’elle n’adressa la parole à personne jusqu’au soir. Le lendemain matin, sa mère lui demanda ce qui s’était passé pendant la promenade.
—Tu sais, maman, j’ai rencontré Andrzej — continua la jeune fille
—Alors tu sais déjà — elle regarda sa fille. Elle ne la laissa pas placer un mot. Elle se mit elle-même à raconter une histoire digne d’un mélodrame. Vos pères font des affaires ensemble. Ils se connaissent depuis longtemps. Je n’ai jamais rencontré sa famille. Il paraît que la comtesse n’aime pas les Juifs, alors cela ne valait pas la peine de s’imposer. D’ailleurs, mon enfant, vous n’avez aucun avenir ensemble. Lui, catholique, toi, juive. Tu le sais toi-même. Le sujet semblait clos, n’eût été la visite d’Andrzej, qui tenait absolument à expliquer toute la situation à Miriam.
—D’accord, j’accepte tes explications. Oublions tout répondit poliment Miriam au garçon visiblement nerveux. Les jeunes gens passèrent un peu de temps ensemble, puis Andrzej rentra chez lui, et ils ne se revirent pas pendant plusieurs mois. Durant cette période, le garçon aida à développer les affaires familiales hors de Pologne, en prévision de la guerre, qui approchait à grands pas. Au cours de l’été 1939, par un beau dimanche, Andrzej se présenta au seuil de la maison de Miriam. Il était désormais certain que Hitler attaquerait la Pologne, seule la date exacte restait inconnue.
—Miriam, vous devez fuir Lublin. J’ai des informations secrètes venant de l’état-major militaire allemand. Les Allemands vont d’abord bombarder les grandes villes. Le père de la jeune fille s’était déjà préparé à une éventuelle fuite chez la famille, à Kraśniczyn. Il espérait qu’ils y seraient en sécurité. Fin août, la famille quitta Lublin. Auparavant, le père avait converti en argent liquide tout son patrimoine, à l’exception de l’immeuble où ils habitaient, et l’avait caché en divers endroits dans les souterrains de Lublin. Il savait que, pour survivre, ils auraient besoin de fonds. Il se rendait compte que, si la guerre éclatait, Hitler ne la terminerait pas de sitôt. Il garda ces informations pour lui, ne voulant pas trop effrayer la famille de la jeune fille. Les Allemands commencèrent à bombarder la ville dès le début de la guerre, mais l’attaque la plus puissante eut lieu le 9 septembre ; ce jour-là, la famille Goldberg se trouvait en lieu sûr.
—Miriam, comment t’es-tu débrouillée après ta fuite du ghetto de Kraśniczyn, est-ce que quelqu’un t’a aidée ? — demanda Antek.
—Je savais que je devais me faire passer pour une paysanne. Je me suis glissée près d’une chaumière et j’ai pris des vêtements de femme qui séchaient dehors. Ils étaient bien trop grands pour moi, mais peu importe, l’essentiel était que je ne ressemblais plus à une Juive. La jeune fille rit, laissant voir un beau sourire, comme si elle parlait de quelque innocente aventure de jeune fille de l’époque d’avant-guerre.
En chemin, ils croisaient des camions chargés de Juifs, qui les emmenaient vers le lieu de l’extermination finale. Ce spectacle finissait par devenir familier pour nos héros. Ils regardaient ces gens avec une indifférence totale. Telle était la guerre. À force de regarder la souffrance, les gens devenaient indifférents. Lorsqu’ils parvinrent enfin aux abords de Lwów, Antek devenait de plus en plus nerveux. Il savait qu’il ne pouvait pas simplement s’enfuir, pour ne pas exposer la famille d’Aniela à des ennuis. Il attendait un miracle. Ils durent traverser les derniers kilomètres de forêt, et c’est alors que, sortis de nulle part, ils aperçurent un groupe de soldats allemands venant vers eux. Felek donna le signal de la fuite. Il savait que si les Allemands trouvaient une arme sur lui, c’en était fini de lui. Des coups de feu retentirent ; après une dizaine de mètres, Antek et Miriam se jetèrent dans un ravin. La douleur leur fit perdre connaissance. Les Allemands les dépassèrent, persuadés qu’ils étaient morts, et se lancèrent à la poursuite de Felek.
—Antek, tu es vivant ? demanda Miriam. Je suis vivant, et j’espère tenir jusqu’à la fin de cet enfer. Même en ce moment, l’humour ne t’abandonne pas — elle regarda le garçon d’un air enjôleur
—Que nous reste-t-il d’autre, répondit-il à la jeune fille.
—Dis-moi, demanda le garçon, pourquoi n’es-tu pas restée à Lublin, puisque la même chose vous est arrivée à Kraśniczyn ? — demanda Antek après un moment de silence
—Je suis revenue après les bombardements. Il y restait nos parents éloignés, qui n’avaient pas de famille. Je voulais les aider, et j’avais aussi reçu une bonne formation d’infirmière. J’ai souvent assisté mon oncle chirurgien pendant ses opérations. Mon père revenait de temps en temps chercher l’argent caché, il fallait bien vivre de quelque chose, et les Allemands nous logeaient sans cesse de nouvelles personnes. Je travaillais à l’hôpital juif, où se cachaient diverses personnes pour échapper à la déportation. Nous étions certains que les Allemands ne toucheraient pas aux malades, du moins jusqu’à un certain temps. La voix de Miriam se brisa.
***
L’hôpital juif, situé rue Lubartowska, fut fondé en 1886 à l’initiative de la communauté juive de Lublin. Avant la guerre, c’était l’un des hôpitaux les plus modernes de Pologne. Y exerçaient d’éminents médecins juifs qui, avant la guerre, venaient également en aide à la population non juive, comme par exemple Jakub Cynberg ou Marek Arnsztajn. Pendant la guerre, l’hôpital apparaissait pour beaucoup comme un refuge contre la déportation, si bien que certains Juifs payaient même pour y séjourner, persuadés que les Allemands n’oseraient pas le liquider. Au moment de la liquidation du ghetto de Lublin, les Allemands décidèrent avant tout de liquider l’hôpital et de se débarrasser des patients qui s’y trouvaient. « À cette époque eut également lieu la liquidation de l’hôpital juif : de nombreux vieillards juifs s’y cachaient, car l’hôpital semblait être un asile pour cette catégorie de personnes. Un jour, des Allemands se présentèrent à l’hôpital et exigèrent que les malades leur soient livrés ; on emmena même des femmes enceintes avec la sage-femme, madame Meerach, censée devoir leur porter assistance pendant le transport. On emmena toutes les infirmières, et seuls les médecins réussirent à rester ».
L’hôpital fut encerclé le 27 mars 1942 par des Ukrainiens, de sorte que personne ne puisse s’échapper au-delà de ses murs. Les personnes en bonne santé qui s’y cachaient en se faisant passer pour des patients tentèrent alors, en vain, d’en sortir. Aux premières heures du matin, les Allemands amenèrent plusieurs camions qui les conduisirent au lieu d’exécution. Le même jour fut liquidé l’hôpital juif des maladies épidémiques, situé rue Czwartek 4, dans la maison Peretz. Les gardes ukrainiens (Wachmänner) se distinguèrent par une brutalité particulière, jetant les patients de force dans les camions. L’hôpital ne disposait que de 380 lits. La réalité montra qu’on y soignait près du double de malades. Tous les patients furent emmenés dans la forêt, aux environs du village de Niemce, où l’exécution eut lieu.
Le déroulement des meurtres commis sur les Juifs est connu grâce aux témoignages de personnes qui furent contraintes de creuser les fosses de la mort et qui entendirent, de près, les coups de feu et les cris des victimes assassinées. La veille de l’exécution, les Allemands ordonnèrent au chef (sołtys) du village de Niemce de désigner des hommes pour creuser les tombes. Celles-ci furent également creusées par des prisonniers amenés du château de Lublin. Ensuite, les SS sécurisèrent le lieu du massacre, de sorte que personne ne puisse s’en approcher. L’un des témoins de cet événement fut le cheminot Kazimierz Szalast : « Je me souviens que le 26 mars 1942, les Allemands fermèrent toutes les routes menant de Lublin à Lubartów. Sur chaque route ainsi qu’au passage à niveau se tenaient des Allemands qui ne laissaient passer aucun civil. » Il décrit ensuite que des camions chargés de victimes furent amenés tout au long de la journée. On entendait des coups de feu d’armes automatiques et des explosions de grenades, que les Allemands jetaient en plus dans les fosses de la mort pour s’assurer que tous étaient morts. Le garde forestier Józef Szymanek confirma les mêmes faits. Sa maison se trouvant à proximité des fosses de la mort, il confirma également le fait qu’une exhumation des victimes qui y étaient enterrées eut lieu après la guerre. Du témoignage du garde-chasse Stanisław Piasecki, nous apprenons qu’il y eut plusieurs exécutions et que l’une d’elles fut survécue par un homme d’environ 40 ans. « Il me semble que, lors de la deuxième exécution, alors que je me trouvais dans la forêt, à environ 1 kilomètre de l’endroit où les Allemands fusillaient leurs victimes, j’ai rencontré un homme qui courait. Il courait depuis la direction d’où venaient les coups de feu. Quand il est arrivé près de moi, il m’a demandé par où l’on pouvait le plus vite atteindre Wólka Rokicka. Il n’était vêtu que d’un short et d’un maillot. Il n’avait pas de chaussures aux pieds. Nous lui avons indiqué le chemin et lui avons donné un pantalon et une veste d’uniforme. (…) Je ne sais pas s’il est encore en vie. Cet homme d’environ 40 ans qui s’enfuyait nous a dit qu’il avait réussi à échapper aux Allemands, qui avaient fusillé avec lui 16 personnes, dont une femme. Il a dit qu’il venait du district de Radzyń. Nous n’avons parlé qu’un court instant, car la sécurité ne permettait pas davantage. Je n’ai plus jamais revu cet homme et je ne sais pas s’il a réussi à s’échapper. Le lendemain, quand je me suis rendu sur le lieu de l’exécution, j’ai vu des traces de sang et une tombe fraîche (…) ».
La liquidation des hôpitaux et l’exécution des Juifs furent également décrites par Szymon Fajersztajn : « Le 26 mars 1942, les Allemands déportèrent, au cours d’une action, 600 Juifs de l’hôpital du quartier juif et les emmenèrent dans la forêt, à Niemce, près de Lublin. Voyant la fosse creusée et sachant ce que cela signifiait, les Juifs refusaient de descendre des camions. Les Allemands choisirent alors les hommes les plus robustes et leur ordonnèrent d’aider à faire descendre les gens des camions, en promettant en échange de leur laisser la vie sauve. Une fois tout le monde à terre, les Allemands ouvrirent le feu à la mitrailleuse, puis finirent par abattre les Juifs qui les avaient aidés. Je sais tout cela par des codétenus polonais (…) qui prirent part à l’exécution. Mes compagnons enterraient les cadavres. Ils rapportèrent divers objets et de nombreuses photographies des victimes. » L’auteur confirma que des prisonniers du château de Lublin étaient présents lors de l’exécution, dont les témoignages ont survécu dans la mémoire de nombreux habitants de la commune de Niemce.
Les événements de cette période ont également été consignés dans la Chronique de Witalis Grochowski. Il se réfère notamment au témoignage de Michał Tkaczyk, désigné pour creuser les fosses de la mort. « Selon l’ordre reçu, nous devions avoir creusé les fosses avant 7 heures du matin, car c’est à cette heure-là que les Allemands arrivaient, et après avoir vérifié que les fosses étaient prêtes, ils nous ordonnaient de rentrer rapidement chez nous. Les fosses avaient les dimensions suivantes : longueur — 10 m, largeur — 2 m, profondeur — 3 m. » Plus loin, l’auteur de la Chronique écrit : « Toute la journée, on transporta des Juifs en camion et on les fusilla. Le terrain était bouclé dans la forêt, ainsi que dans les champs à partir des villages de Zalesie et de Niemce. Pendant ce temps, un cortège funèbre se dirigeait vers le cimetière paroissial de Niemce. La défunte était la fille d’un médecin de Nasutów — Izabela Halecka. Le cortège fut arrêté par les Allemands, et seuls le prêtre, le sacristain et le charretier conduisant le corbillard avec la défunte furent autorisés à se rendre au cimetière. Un gendarme allemand assista à l’inhumation du cercueil. Le cimetière se trouvait à environ 1 km du lieu d’exécution des Juifs. Les habitants des environs entendaient des pleurs et des coups de feu — en rafales et isolés. Une fois l’exécution terminée, les mêmes hommes qui avaient creusé les fosses vinrent recouvrir de terre les corps des assassinés. Ils étaient saupoudrés de chaux. Ils portaient des vêtements d’hôpital et des vêtements civils ; certains donnaient encore des signes de vie. Quelque temps après, des événements identiques se reproduisirent. Cette fois, des policiers polonais participèrent au bouclage du lieu d’exécution. Dès l’arrivée des victimes sur le lieu d’exécution, les Allemands ordonnèrent à la police polonaise de se replier dans la forêt. Cette manœuvre intrigua les hommes qui creusaient les fosses pour les fusillés, à savoir M. Tkaczyk et les frères Kasperek. Ils demandèrent aux policiers ce que signifiait le fait que les Allemands leur ordonnent de se retirer au fond de la forêt. Un policier leur répondit alors que, lorsqu’on amenait aussi des Polonais pour être fusillés, les Allemands ordonnaient à la police de se retirer. Après ces exécutions, la population locale venait visiter les fosses communes. Elles étaient aplanies au niveau du sol. À côté gisaient des lambeaux de vêtements et de nombreux objets personnels, et dans les troncs des arbres étaient plantées d’innombrables aiguilles de seringues. » Au sujet des seringues abandonnées aux abords de la fosse, des habitants ayant une connaissance directe de cet événement, ou l’ayant tenue de leur famille proche, l’ont également confirmé à l’auteure.
En 1970 fut ouverte une enquête sur les crimes commis sur le territoire décrit. Dans une lettre adressée par le procureur régional, Stanisław Kostka, à la Commission principale d’enquête sur les crimes hitlériens en Pologne, à Varsovie, on peut lire : « J’ai l’honneur de vous informer qu’une enquête a été ouverte concernant l’exécution d’environ 1650 personnes de nationalité polonaise et juive, perpétrée par les Allemands entre le 17 décembre 1940 et le 26 mars 1942 à Niemce, dans le district de Lubartów. Il ressort des documents recueillis que, le 17 décembre 1940, les Allemands amenèrent dans la forêt de Niemce environ 50 personnes de nationalité polonaise — des prisonniers politiques de la prison de Lublin — et les exterminèrent à l’arme automatique. Les corps furent inhumés dans une fosse commune. La fois suivante, environ une semaine avant Pâques 1941, les Allemands ramenèrent à nouveau près de la fosse environ 50 personnes, qu’ils fusillèrent également, et les corps furent inhumés dans une tombe commune. Le 26 mars 1942, à proximité de ce même lieu, les Allemands amenèrent environ 1500 personnes de nationalité juive et les assassinèrent. L’exécution dura toute la journée. L’enquête aura pour tâche d’établir les noms des auteurs de ces crimes. »
***
—Les Ukrainiens ont encerclé l’hôpital, pour que personne ne puisse en sortir — continuait de raconter la jeune fille. Ils ont amené des camions, et on a perdu leur trace. On les a emmenés quelque part au-delà de Lublin, dans une clairière entourée de forêt. Toute ma famille éloignée se trouvait dans ce convoi. J’espérais qu’ils s’en sortiraient. Les Allemands ont tiré toute la journée sur les malades. Mon cousin a réussi à s’enfuir dans la confusion, complètement nu, à travers la forêt ; des gardes forestiers lui ont donné leurs vêtements, et c’est ainsi qu’il a atteint Kraśniczyn. Personne ne pouvait croire ce que les Allemands avaient fait. Les yeux de Miriam étaient pleins de larmes.
Après un long repos, ils reprirent la route. Par une sorte de miracle, en dehors de quelques bleus, il ne leur était rien arrivé. Ils espéraient rejoindre la résistance juive.
—Je suis juif moi aussi, dit le garçon, alors qu’ils se préparaient à repartir.
—Je l’ai tout de suite deviné, tu as l’air un peu benêt, comme mon frère. Il paraît que tous les Juifs ont cet air-là quand ils se sont fait botter les fesses — plaisanta-t-elle.
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La résistance juive était très active dans les Kresy, où les Juifs remportèrent de nombreux succès spectaculaires. Ainsi, la mission de l’unité de Mendel Kotlar consistait à détruire les voies ferrées, ainsi que les usines et les entreprises appartenant aux Allemands. En trois mois, ils détruisirent au total 43 trains militaires. Il rapportait que la plupart de leurs actions se soldaient par un succès. Le groupe de partisans de Borszczów, sous le commandement de Wolf Aszendorf, Joel Weintraub et Kalman Schwarz, libéra le 17 novembre 1943 cinquante détenus de la prison de Borszczów, dont vingt Juifs. En outre, en 1943, des combattants juifs menèrent plusieurs actions de représailles contre les Allemands.
Pour survivre dans la forêt et opposer une résistance efficace, les Juifs avaient besoin d’armes. Dans ce domaine aussi, ils remportèrent des succès. Un groupe de partisans opérant dans la forêt de Knyszyn mena une action audacieuse au cours de laquelle il s’empara de 40 armes diverses dans un arsenal allemand. Il y eut bien d’autres actions de ce genre, ce qui témoigne du courage, et avant tout de la détermination, de gens pourtant condamnés à mort.
Benjamin Dombrowski décrivit une série d’escarmouches, et même de véritables batailles rangées, que menait un groupe de partisans juifs contre des unités allemandes aux environs de Dereczyn. Lui-même, travaillant avec ses frères à proximité de la gendarmerie allemande, dérobait dans leurs entrepôts des armes et des munitions. Le butin était dissimulé en divers endroits secrets du ghetto. Un groupe de combat d’une douzaine de personnes fut constitué, prêt à tout moment à opposer une résistance à l’occupant allemand. Ils n’avaient qu’un seul plan : En cas de massacre, incendier la maison, ouvrir le feu et se battre jusqu’à la dernière goutte de sang. Le but était de venger les victimes juives. Les combattants établirent également le contact avec d’autres groupes de partisans. Ils se distinguèrent par des actions réussies contre des postes de la police allemande, notamment à Dereczyn. Les attaques contre la police allemande avaient aussi un aspect de propagande : il s’agissait de montrer la force avec laquelle les occupants devaient compter. On peut dire que ce type d’actions armées ne changea pas le cours de l’histoire, dans laquelle les Juifs étaient voués à la mort, mais elles montrèrent au monde qu’ils étaient capables d’opposer une résistance active.
Les partisans juifs prirent aussi une part active à la lutte contre les bandéristes, qui attaquaient les villages polonais et en massacraient les habitants. Szlojme Katz s’engagea dans une unité de partisans opérant dans la région de Równe et de Rokitno. Le groupe de combat était assez nombreux. Il comprenait, outre des Juifs, des Polonais et des Russes. Les combattants menèrent à leur actif de nombreuses actions spectaculaires dans la lutte contre les unités bandéristes.
***
—Cela fait déjà plusieurs jours que nous marchons, et on ne voit âme qui vive, dit Antek à Miriam.
—Sois patient, et voilà, je te l’avais bien dit — au loin, ils aperçurent un groupe de personnes.
La joie fut immense, car ils virent devant eux des Juifs.
—Où allez-vous ? demanda l’inconnu
—Nous cherchons une unité des nôtres, pour la rejoindre — répondit Antek
—Il y en a une composée uniquement d’hommes, donc toi, tu peux aller avec nos camarades. Moi, avec ma femme et ta compagne, nous irons vers notre unité « des femmes » — plaisanta Pinkas. Il faisait allusion à l’unité des frères Bielski.
Antek se sépara de Miriam, en promettant qu’ils resteraient en contact. Miriam avançait avec Pinkas et Basia dans une direction qui lui était inconnue, quand un homme armé surgit devant eux. Il suivait le couple depuis leur fuite du ghetto de Stołpy. Cet homme décida de leur prendre tout ce qu’ils avaient réussi à emporter du ghetto.
D’un seul geste, il terrassa Pinkas et se mit à le frapper sans pitié ; lorsque celui-ci perdit connaissance, il rattrapa Basia et Miriam, qu’il maltraita également de façon bestiale. Il arracha les dents en or du Juif inconscient. Il emporta avec lui tous leurs biens. Il était persuadé de les avoir tous tués. Dans un dernier effort, Basia aperçut une personne au loin et cria « au secours ». Elle se réveilla le lendemain dans une grange ; à côté d’elle était assise une paysanne qui lui faisait boire du lait.
—Où est mon mari, où est Miriam ? — demanda Basia d’une voix brisée.
—Repose-toi tranquillement, tu as vécu des épreuves terribles. Reste tranquille, sinon on va tous se faire fusiller ici.
Miriam se réveilla bien plus tard ; c’était déjà la nuit, et elle ne voyait rien autour d’elle, sinon les étoiles dans le ciel. Elle n’avait plus la force de marcher. Elle abandonna sa vie au destin. Elle en voulut à Dieu et se dit qu’elle ne lui demanderait plus jamais rien. Au même instant, elle se reprocha cette pensée : ce n’est tout de même pas Dieu qui a déclenché la guerre. Ses pensées s’envolèrent vers ses parents perdus, qui devaient sans doute se trouver quelque part dans un monde meilleur.
—Je ne peux pas abandonner, pas maintenant. Quelqu’un de notre famille doit survivre — soupira-t-elle, puis elle sombra dans un sommeil profond, dont le vrombissement d’un moteur la tira. Endolorie, elle se traîna hors de la meule de foin et aperçut une petite femme qui nourrissait des poules. Celle-ci détourna le regard et fit signe à Miriam de se cacher.
—Tu ne peux pas te montrer, sinon nous mourrons tous. Il y a par ici beaucoup de maîtres chanteurs (szmalcownicy), prêts à dénoncer leur propre mère pour une bouteille de vodka. Tu peux rester encore quelques jours ici, et mon fils te conduira jusqu’à votre unité — répondit la fermière.
— Où sont Basia et son mari ? demanda-t-elle.
—Basia est vivante, cet homme malheureusement non. Vous devrez continuer à vous débrouiller seules. Ce soir, je te conduirai jusqu’à elle.
—Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre, comme si elles étaient des sœurs qui s’étaient longtemps cherchées.
—Basia est déjà au courant ? Elle jeta un coup d’œil du coin de l’œil à la fermière
—Je sais. J’ai laissé notre enfant dans le village, ou plutôt je l’ai déposé devant le seuil d’une maison. Nous savions que nous n’y arriverions pas dans la forêt avec un enfant ; d’ailleurs, sous nos yeux, des partisans ont tué toute une unité composée d’enfants et de femmes.
—Nous ne pouvons pas retourner chercher l’enfant maintenant, car qu’en ferions-nous. Nous devons d’abord nous sauver nous-mêmes — répondit Miriam.
La paysanne leur apporta un morceau de papier couvert d’écriture.
—Tenez, lisez, mon fils a dit que c’était pour vous — répondit-elle. Hitler a l’intention de tuer tous les Juifs d’Europe […] N’allons pas comme des moutons à l’abattoir. Nous sommes peut-être faibles et sans défense, mais la seule réponse possible aux agissements de l’ennemi, c’est la résistance, signé Abba Kovner, 1er janvier 1942. L’auteur faisait référence aux plans de Hitler, qui voulait éliminer tous les Juifs d’Europe. Il appelait à ne pas attendre passivement la mort, mais à engager une lutte active.
Les jeunes filles reçurent des informations sur un groupe mixte de partisans opérant aux environs de Stryj. Elles décidèrent de s’y rendre. Basia, avec la bague en diamant qu’elle avait reçue de son mari, acheta deux pistolets. Elles voulaient ainsi s’attirer les bonnes grâces du commandant, afin de pouvoir venger la mort de leurs proches.
Le commandant de l’unité était un Juif entré dans la police ukrainienne dans le seul but de se procurer des armes. Il aida également une amie à sortir de prison, et ensemble, avec d’autres évadés du ghetto, ils formèrent un groupe de partisans que rejoignirent d’autres fugitifs. Ils se distinguèrent notamment par une attaque contre la prison, dont ils libérèrent leurs camarades. Avec le temps, le groupe s’agrandit considérablement, accueillant des Polonais, des Russes et des Ouzbeks. Ils s’attirèrent auprès des paysans locaux un tel respect que ceux-ci craignaient d’attaquer des Juifs isolés, ou de les dénoncer, sachant qu’il pouvait s’agir de partisans.
Les jeunes filles apprirent à tirer et à monter diverses embuscades. Elles collaborèrent également avec d’autres unités. Elles se portèrent volontaires pour éliminer les maîtres chanteurs. Un jour, elles devaient conduire une famille jusqu’à la forêt. À un moment donné, une des femmes se souvint qu’elle avait laissé chez elle l’enfant de ses proches. Elle décida d’aller le chercher. Elle prit l’enfant et se dirigea d’un pas rapide vers la forêt. Un paysan du coin le remarqua, courut vers elle, lui arracha l’enfant et la jeta à terre. Il alerta par ses cris des gendarmes allemands qui passaient. La femme et l’enfant furent tués sur place. Miriam et Basia assistèrent à toute la scène. La nuit venue, les jeunes filles pénétrèrent dans la maison de ce maître chanteur et tirèrent un coup de feu bien ajusté.
Les partisans incendièrent en outre sa maison. Ces mêmes partisans exécutèrent la sentence de mort contre d’autres paysans qui avaient assassiné à coups de fourche un vieux Juif. Les partisans de l’unité des jeunes filles exécutèrent des sentences de mort similaires contre d’autres maîtres chanteurs. Leurs agissements se répandirent très vite dans la région, et les habitants craignirent désormais de dénoncer ou d’assassiner des Juifs, de peur d’en subir les conséquences.
Les actions de représailles contre les dénonciateurs servaient aussi à dissuader de futurs imitateurs. Aux environs de la petite ville de Manevytchi, en Volhynie, des paysans livrèrent aux Allemands plusieurs Juifs venus demander de la nourriture. En représailles, un des partisans, à la tête d’un groupe de plusieurs hommes, se rendit au lieu de résidence des dénonciateurs pour exécuter la sentence de mort contre eux. À cette occasion, ils incendièrent plusieurs chaumières, ce qui devait servir d’avertissement pour les autres.
8. Le retour au pays
Miriam n’avait cessé de rechercher ses frères ; elle était certaine de finir par les retrouver. Toutes les pistes indiquaient qu’ils étaient revenus quelque part dans les environs de Lublin. Elle décida donc de retourner dans sa région natale. Basia resta sur place ; elle voulait, au moment opportun, revenir chercher son enfant. À Lublin, après la liquidation du ghetto, une organisation de combat agissait de façon dispersée, cherchant, au moins au début, à garder le contact avec l’Organisation juive de combat (ŻOB) dans le ghetto de Varsovie. Miriam apprit que ses frères pouvaient se trouver dans les forêts de Parczew.
C’est là aussi que se trouvait le plus grand camp familial, qui opérait sous le commandement de Jechiel Grynszpan. En janvier 1943, il comptait 50 membres, et à la fin de son activité – 120. Le camp familial qu’il protégeait abritait au départ 1000 personnes, et à la fin de la guerre – 200. Y trouvaient refuge des femmes avec de jeunes enfants et des personnes âgées.
À Lublin, Miriam se procura des provisions adéquates, reconstitua sa réserve de munitions et partit à la recherche de ses frères. Elle n’eut aucun mal à se déplacer du côté aryen. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus trompaient chaque maître chanteur. Elle avait en outre appris à se comporter comme il fallait de l’autre côté du ghetto. Alors qu’elle traversait les forêts environnantes, elle aperçut à un moment donné un garçon errant.
—Petit, que fais-tu ici? demanda la jeune fille. Le garçon, très effrayé, se mit aussitôt à réciter une prière. Elle sut immédiatement que c’était un enfant juif.
—Arrête, arrête, tu n’as pas besoin de jouer la comédie devant moi. Où vas-tu ?
—Je ne sais pas moi-même. J’étais chez une famille polonaise à Radzyń, mais le maître de maison était très méchant avec moi, il me battait sans arrêt. Sa femme essayait de me protéger, mais elle n’en pouvait plus.
—Quel âge as-tu ? demanda-t-elle au garçon.
—10, répondit-il, Miriam ne put s’empêcher de rire, plutôt cinq ans de moins, sans doute. Smul, car tel était son prénom, ne put se retenir et se mit à pleurer.
—Allons, ça va, ne pleure pas. Elle enlaça le garçon effrayé.
— Si tu veux, tu peux me dire ce qui s’est passé, pourquoi tu es seul ici.
—Je ne me souviens pas exactement quand c’était, mais quand on a liquidé le ghetto de Radzyń Podlaski, ils nous ont tous entassés dans des wagons. Ils disaient qu’on allait au camp de travail de Treblinka. Mes grands-parents ont été abattus sur place par les Ukrainiens qui nous gardaient. Mon père est allé cacher mon frère, et moi je suis resté avec maman. Dans le wagon, les gens disaient qu’on allait nous brûler vifs. Ma mère m’a serré très fort contre elle et m’a dit qu’il fallait qu’on se sauve, et que dès qu’il ferait nuit, à son signal, on sauterait du train. J’avais très peur, mais je savais que je devais lui obéir. À son signal, j’ai sauté le premier, et ma mère m’a suivi. Je n’ai entendu que des coups de feu, et quand je me suis réveillé, le train n’était plus là. J’ai commencé à chercher maman dans le noir. À un moment donné, j’ai heurté quelque chose de grand et je suis tombé. C’était ma mère. Je n’oublierai jamais son odeur. J’ai commencé à la secouer et à crier, elle ne m’a rien répondu. Je savais qu’elle était partie pour toujours. Je l’ai laissée là. Je voulais retourner auprès d’elle, mais quelque chose me chuchotait à l’oreille qu’il fallait que j’avance. Je ne me souviens plus combien de temps j’ai marché ainsi, jusqu’à ce que j’aperçoive une chaumière. Je savais que je ne pouvais pas dire qui j’étais. Maman m’avait toujours dit de ne jamais baisser mon pantalon.
—Loué soit Jésus-Christ…, je m’appelle Jasiek Sroka, mes parents étaient des partisans polonais, les Allemands les ont tués récita Smul. Je vais à Radzyń chez ma tante. Je crois que je me suis perdu. La vieille femme regarda le garçon et l’invita dans la cuisine. Elle versa de la soupe dans une écuelle. Smul avait si faim qu’il voulait l’avaler tout de suite. Il ne pouvait pas se trahir en montrant qu’il n’avait rien mangé depuis plusieurs jours.
—Je vais te laver de toute cette saleté, et mon vieux te conduira à Radzyń, c’est un bon bout de chemin. Tu n’y arriveras pas tout seul. Le garçon savait qu’il ne pouvait pas baisser son pantalon. Il eut un peu peur. D’une voix calme, il répondit.
—Je ne veux pas vous causer d’ennuis. Je vais dormir dans la grange et demain matin votre mari me conduira. La femme y consentit. Smul savait qu’il devait continuer à fuir. Il se reposa quelques heures, puis, à l’aube, reprit sa route. Il marchait simplement devant lui. Il veillait à ce que personne ne le voie. Un jour, il s’endormit dans un fossé et fut réveillé par un bruit de roues. Un homme de haute taille s’approcha de lui et lui demanda ce qu’il faisait là. Le garçon récita la même histoire, puis se préparait déjà à s’enfuir.
—Attends, je sais qui tu es, je ne te ferai aucun mal. Je vais te conduire à Radzyń, et si tu n’as nulle part où aller, reviens au même endroit. Je passe par ici tous les jours, et je t’aiderai. Smul le remercia. Le brave homme le conduisit à l’adresse indiquée, chez la Polonaise qui gardait les biens de leur famille.
***
Les informations les plus anciennes sur les Juifs vivant à Radzyń Podlaski remontent au XVIe siècle. Il n’est pas exclu qu’ils s’y soient installés bien plus tôt. La communauté possédait une synagogue, des maisons de prière, un cimetière, etc. Les habitants vivaient de la production et de la vente d’alcool, du commerce et de l’artisanat. Au début du XXe siècle, les Juifs représentaient près de 60 % de la population. Ils jouaient un rôle important dans le développement économique de Radzyń. Ils possédaient de nombreux magasins ainsi que des usines de produits métalliques, des teintureries, des huileries, des moulins. Le mouvement hassidique s’y développait. La vie politique y était florissante. De nombreuses organisations caritatives venaient en aide aux plus démunis. Les jeunes étudiaient dans des écoles publiques et privées. En 1928 fut fondée l’Union des commerçants juifs ainsi que la Banque coopérative juive, qui accordait des crédits à faible taux d’intérêt. Les Juifs prenaient aussi une part active à la vie de la ville. Ils avaient leurs représentants au conseil municipal. Ils se sentaient patriotes polonais et participaient volontiers aux collectes en faveur du Fonds de défense nationale. Lors du bombardement allemand de Radzyń en septembre 1939, une grande partie des bâtiments juifs fut détruite. Au début de la guerre, les Soviétiques entrèrent brièvement dans la ville. Avec le retrait de leurs troupes vers l’est, de nombreux jeunes Juifs s’enfuirent. Les unités de la Wehrmacht qui entrèrent ensuite commencèrent à persécuter les habitants. Ils furent chassés de leurs maisons, que les Allemands destinèrent à leur propre logement. Ils furent déportés notamment vers Wisznice, Międzyrzec et Sławatycze. En 1940 fut créé un ghetto ouvert, où furent également envoyés les habitants des villages voisins. Sa liquidation eut lieu à l’automne 1942. Les Juifs de Radzyń furent envoyés notamment vers le ghetto de Międzyrzec, puis vers Treblinka. Les Allemands procédèrent aussi à de nombreuses exécutions, y compris au cimetière. Un groupe de plus de 200 personnes fut fusillé hors de la ville.
***
—C’est toi, Smul, tu es vivant ? s’étonna madame Leokadia.
—Entre. Sois silencieux, car mon vieux est encore couché, ivre mort. Il faut que je te cache quelque part. Wacek, le mari de Leokadia, reprit ses esprits deux jours plus tard. Il n’était pas content que sa femme cache chez eux un enfant juif. Il déchargeait très souvent sa colère sur lui. Après quelques mois, Smul s’enfuit.
—Quelle histoire incroyable. Tu plaisantes en disant que tu as cinq ans. Presque cinq ans et demi — dit fièrement le garçon. Alors qu’ils étaient assis ainsi dans cette forêt sur des souches en décomposition, Miriam aperçut un petit groupe d’enfants. Elle courut doucement vers eux pour ne pas les effrayer.
—Que faites-vous ici ? demanda-t-elle. N’ayez pas peur de moi, je dois me cacher moi aussi. Malgré mes cheveux naturels.
—Nous nous sommes enfuis du ghetto de Międzyrzec et de Parczew. Nos parents nous ont cachés chez des Polonais de leur connaissance, mais ceux-ci ont eu peur quand les Allemands ont commencé à traquer les Juifs en fuite, et ils nous ont dit de nous enfuir dans la forêt, et c’est ainsi que nous sommes arrivés ici, répondit l’aîné des garçons.
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Les Juifs apparurent à Międzyrzec Podlaski probablement dès le XVe siècle. Ils fondèrent l’une des premières imprimeries juives de Pologne. Au XVIIIe siècle, ils possédaient notamment une synagogue et un mikvé. Ils représentaient alors plus de 60 % des habitants. Au cours des siècles suivants, leur proportion augmenta, et juste avant la Seconde Guerre mondiale, ils représentaient plus de 70 % de la population. Au fil des ans, non seulement le nombre de maisons de prière augmenta, mais aussi une école juive et un hôpital furent créés. Le commerce se développait. Le nombre de tailleurs, de tanneurs, de fourreurs, de meuniers, etc., augmentait. Les Juifs dirigeaient aussi des usines florissantes. Au début du XIXe siècle, la ville possédait sa propre centrale électrique, dont le courant était produit par les frères Finkelsztajn. La vie culturelle se développait, des concerts avaient lieu, la vie théâtrale était florissante. Le premier cinéma apparut également. Une presse juive était publiée. Des organisations politiques étaient actives. Durant l’entre-deux-guerres, de nombreux chederim ainsi que des écoles pour filles et garçons fonctionnaient également. En septembre 1939, la ville fut d’abord occupée par les Allemands, puis par les Soviétiques. En octobre, les Allemands y entrèrent de nouveau et commencèrent aussitôt l’extermination des Juifs. Avec le retrait des troupes soviétiques, un groupe important d’hommes s’enfuit au-delà du Bug. Les Allemands expulsèrent les Juifs vers le quartier juif le plus pauvre, appelé Szmulowizna, où fut créé un ghetto. Le ghetto de Międzyrzec servait aussi de ghetto de transit. Les occupants commencèrent à y concentrer des Juifs venus de différentes régions de la Pologne occupée, ainsi que de Slovaquie. La ville comptait également un camp de travail. À partir de mai 1942, les déportations vers Treblinka commencèrent. La liquidation du ghetto eut lieu en 1943. Aux côtés des Allemands, des Ukrainiens venus du camp de Trawniki participèrent également à cette liquidation.
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—Est-ce que quelqu’un de vos proches a survécu ? demanda Miriam. Les garçons se regardèrent et baissèrent la tête.
—Il faut qu’on trouve un moyen de rejoindre une unité plus importante, nous n’y arriverons pas seuls. Tandis qu’ils traversaient ensemble la forêt, l’aîné des garçons, prénommé Berek, raconta à Miriam comment se déroulait la vie dans son ghetto et comment s’y était organisée la résistance face aux Allemands.
—À Parczew, la moitié des habitants étaient juifs. Nous vivions côte à côte, personne ne gênait personne, jusqu’à ce que la guerre éclate. La plupart ne croyaient pas que les Allemands allaient nous massacrer ; nous pensions plutôt qu’ils nous utiliseraient pour le travail. Il est vrai que des informations nous parvenaient, selon lesquelles nos gens étaient déportés vers des camps d’où personne n’était encore revenu. Nous espérions simplement, jusqu’au jour où un rescapé de Sobibor est arrivé chez nous. Aucun des anciens ne voulait croire ce qu’il racontait. Les jeunes, eux, le croyaient. C’est pourquoi nous avons voulu organiser la résistance. Berek s’interrompit un instant, serrant fort la main de Miriam, comme s’il voulait que sa bonté de femme le protège de ce qu’il allait dire ensuite.
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Les premiers colons juifs commencèrent à s’installer à Parczew dès le XVe siècle. C’étaient des familles isolées. Un afflux plus important eut lieu au XVIe siècle. Ils se consacraient principalement au commerce et à l’artisanat. Ils possédaient une synagogue, une maison de prière, un cimetière. Leur quartier se trouvait hors de l’enceinte de la ville. Après les invasions des troupes cosaques de Chmielnicki, la ville fut presque entièrement détruite. Elle ne fut reconstruite que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les Juifs représentaient alors 40 % des habitants, et au début du XXe siècle – 50 %. C’est grâce à eux que la ville se releva économiquement. Le mouvement hassidique jouissait d’une grande popularité. À Parczew, la vie culturelle et éducative était florissante. Des associations se créèrent, menant une vaste activité éducative. Des organisations caritatives œuvraient aussi en faveur des habitants les plus démunis. Les Allemands occupèrent Parczew au début du mois d’octobre 1939. De nombreuses exécutions eurent lieu. L’une des plus importantes se déroula en novembre 1939. D’autres exécutions eurent lieu en 1942. Les Juifs furent également exploités pour le travail au service de l’économie du IIIe Reich. Les Allemands créèrent un ghetto dans la ville, où furent également envoyés des Juifs des localités environnantes, ainsi que de Lublin et de Cracovie. Sa liquidation eut lieu en octobre 1942. Une partie fut assassinée sur place, le reste fut déporté vers le ghetto de Międzyrzec Podlaski et vers Treblinka. De nombreux Juifs se réfugièrent dans les forêts de Parczew et y formèrent des unités partisanes. Environ 100 à 200 personnes survécurent probablement à la guerre, principalement au-delà de la frontière orientale et dans la résistance partisane. Une dizaine de personnes réussirent à se cacher chez des familles polonaises.
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Miriam se souvint du cas de Mordechaj Kleinman, âgé de 12 ans. Le garçon s’était enfui du ghetto de Ludwipol et s’était caché pendant plusieurs mois chez un Polonais de sa connaissance. Il fut ensuite dénoncé par des Ukrainiens vivant à proximité, et le garçon dut fuir dans la forêt. C’est là que des partisans juifs le trouvèrent alors qu’il se cachait. Le garçon prit part, entre autres, à une attaque contre le poste de la gendarmerie ukrainienne de Ludwipol, au cours de laquelle de nombreux Ukrainiens furent tués, et un Allemand fut également blessé. Les partisans incendièrent le bâtiment de la gendarmerie et, à cette occasion, vidèrent les entrepôts allemands de leurs vivres.
—Berek, je te comprends, dans ma ville natale aussi, les anciens ne croyaient pas que les Allemands pouvaient nous exterminer, mais nous, les jeunes, c’était différent dit Miriam
—Nous avons réussi à acheter un pistolet, poursuivit le garçon son récit. Nous pensions qu’avec ça nous allions vaincre tous les Allemands, tant nous étions pleins d’optimisme, jusqu’au jour où l’un d’entre nous s’est confié à son père, qui en a informé les anciens, et notre « combat » a pris fin. Nous ne nous sommes pas rendus si facilement, nous avons recommencé à nous organiser, mais cette fois dans un groupe de garçons plus restreint et plus sûr. Nous avions aussi des filles, qui s’entraînaient auprès de notre médecin aux gestes de premiers secours. Un jour, nous avons volé de l’argent à un Juif riche, venu on ne sait d’où de l’Ouest, je ne me souviens plus exactement d’où il était, et avec cet argent nous avons acheté quelques pistolets.
— Et vous les avez encore, ces pistolets ? demanda Miriam ?
— Disons que nous savons où ils sont, dit Berek d’un air mystérieux.
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Il était incroyable de voir des gens qui, sous leurs propres yeux, perdaient tous leurs proches, être capables de se relever rapidement et de se mobiliser pour continuer le combat, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour l’honneur de tout le peuple juif. Chez beaucoup, c’est le désir de vengeance qui donnait l’élan de vivre. La perte des êtres chers était aussi une force qui poussait à résister à l’occupant allemand ; c’est pourquoi nombre d’entre eux cherchèrent refuge dans des unités partisanes, où ils pouvaient combattre activement pour l’honneur du peuple juif : Nous jurons, libres, de venger le sang innocent de nos frères, c’est notre dette et notre devoir. Tels étaient les mots du serment prêté par un groupe de Juifs qui décidèrent de combattre dans des unités partisanes. Cela fut confirmé également par des soldats de l’Armia Krajowa (AK) qui combattirent aux côtés de partisans juifs. Jacek Wilczur soulignait leur dévouement extraordinaire dans la lutte contre l’occupant allemand. Selon son témoignage, dans les groupements de Jan Piwnik « Ponury » servaient quatre Juifs âgés d’environ 20-21 ans, originaires de la région de Sainte-Croix (Świętokrzyskie). Ils survécurent à la guerre et furent décorés de la Croix de la Vaillance. Ils jouissaient d’une très grande sympathie et du respect de leurs camarades. C’étaient des soldats exemplaires, disciplinés, courageux, et lors des actions de combat ils allaient en première ligne. Il me semble qu’ils voulaient régler leurs comptes avec les Allemands pour l’extermination de leurs familles. Le 28 octobre 1943, lors d’une rafle allemande à Wykus, dans le massif de Sainte-Croix, dans une situation très difficile pour nous, sous une menace mortelle, ces quatre hommes firent preuve d’une belle attitude, marchant en première ligne, celle qui rompit le puissant anneau de l’encerclement. […] Les commandants des groupements partisans du Kedyw de l’AK, district « Jodła » […] considéraient les quatre soldats en question comme des Polonais de nationalité juive.
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Après plusieurs jours de recherches, Miriam finit par retrouver l’unité de Grynszpan. Malheureusement, elle arriva trop tard : ses frères avaient quitté l’unité peu avant son arrivée pour se rendre dans les environs de Lubartów, afin d’y persuader des Juifs de se cacher dans les forêts. La jeune fille laissa les garçons sous la protection des partisans et reprit sa route à la recherche de ses frères.
Le jour déclinait déjà vers le soir quand elle aperçut une chaumière isolée. Elle voulait savoir où elle se trouvait et à quelle distance était Lubartów. Elle s’approcha et vit une femme en pleurs sur le seuil de la maison.
—Que s’est-il passé, pourquoi pleurez-vous ? demanda Miriam. Je m’appelle Maria, je voulais boire un peu de l’eau de votre puits, je cherche mes frères, qui errent quelque part par ici. La jeune fille inspirait confiance à ses interlocuteurs, c’est pourquoi beaucoup s’ouvraient à elle.
—Mon homme est parti à Kock, il va encore revenir ivre, que vais-je faire, pauvre de moi répondit la femme.
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Les premiers Juifs apparurent à Kock probablement au XVIe siècle. En 1648, les troupes de Chmielnicki massacrèrent la majorité des habitants juifs. Au début du XVIIIe siècle, la communauté commença à se reconstruire, et les Juifs représentaient plus de 40 % des habitants. Au XIXe siècle, Kock commença à se développer démographiquement, notamment grâce à l’installation en 1829 du tsaddik Menachem Mendel Morgenstern. Il fonda dans la ville un centre hassidique. De ce fait, Kock était également visitée par des Juifs venus de l’étranger. Au début du XIXe siècle, les Juifs représentaient plus de 60 % de l’ensemble des habitants. Ils se consacraient principalement au commerce et à l’artisanat. Ils possédaient leur propre yeshiva. La communauté administrait une synagogue, un abattoir rituel, un mikvé, des maisons de prière, une école pour filles. Les enfants étudiaient aussi dans l’école publique. La plupart des magasins et des ateliers artisanaux étaient entre des mains juives. De nombreuses coopératives, corporations artisanales et syndicats juifs étaient également actifs, ainsi que des banques et des caisses de crédit. De nombreux partis politiques, organisations socioculturelles et éducatives étaient actifs, y compris une bibliothèque dynamique qui organisait divers événements culturels. Les habitants prenaient aussi une part active au conseil municipal. Les Allemands occupèrent Kock au début du mois d’octobre 1939. La ville devint un point de rassemblement pour les Juifs des localités environnantes, notamment de Firlej et de Lubartów, ainsi que de Nasielsk, Serock, Nowy Dwór Mazowiecki et Suwałki. Fin 1940, un ghetto fut créé. Les Allemands procédèrent à de nombreuses exécutions. Les Juifs furent astreints au travail forcé au service de l’économie allemande dans des camps de travail qui leur étaient destinés. En août 1942, eut lieu l’une des plus importantes déportations vers Treblinka. Environ 200 personnes furent transférées à Parczew, puis vers le camp d’extermination. Une nouvelle déportation d’environ 2 000 personnes eut lieu en septembre 1942. Début novembre 1942, le ghetto de Kock fut liquidé. Les survivants furent probablement transportés vers le camp d’extermination de Treblinka.
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—Si je peux t’aider en quelque chose, je le ferai répondit précipitamment Miriam.
La femme essuya avec un mouchoir son visage baigné de larmes et se tourna vers elle.
—Cela fait deux jours que mon mari n’est pas rentré, il boit à l’auberge de Kock, s’il se met à parler une fois soûl, c’en sera fini de nous gémit la femme.
Miriam ne posa plus de questions. Elle demanda seulement à quoi ressemblait le mari et partit à sa recherche. Ses yeux découvrirent un bas quartier de maisons. Elle s’approcha de l’une d’elles et demanda où se trouvait l’auberge, expliquant qu’elle cherchait le mari d’une de ses connaissances.
—Ah, vous cherchez le vieux charretier, il vient ici en charrette toutes les quelques semaines, et chez les Stefan ils boivent pendant plusieurs jours, puis c’est le cheval qui le ramène à la maison, la femme fit un geste de la main en direction d’une des chaumières. Miriam la remercia et frappa à l’adresse indiquée.
À l’intérieur régnaient l’obscurité et une odeur d’alcool, et sur une paillasse étaient allongés deux hommes.
—Zyga, lève-toi, il est temps de rentrer. Au bout d’un moment, l’homme reprit connaissance et se leva.
—Il s’est passé quelque chose à la maison demanda-t-il.
—Ta femme devient folle d’inquiétude à se demander où tu es. Viens, on rentre. Le charretier se mit à suivre Miriam d’un pas lent.
—Je suis Marysia pour les amis se présenta la jeune fille.
—Laisse, je vais conduire proposa-t-elle.
—Si tu veux, mais je dois encore me rendre à un endroit. Nous reviendrons demain répondit le charretier.
—Qu’est-ce que tu faisais chez ma vieille ? demanda-t-il
—Je cherche mes frères, par hasard j’ai aperçu votre chaumière, et c’est ainsi qu’a commencé notre connaissance sourit Miriam en direction du charretier. Au loin, on apercevait des gens. Miriam rendit aussitôt les rênes à son compagnon, sauta elle-même de la charrette et se cacha dans un fossé.
—Où allez-vous ? demanda le soldat allemand dans un polonais hésitant.
Chez mon cousin vétérinaire, chercher des médicaments pour le cheval, son poil tombe terriblement, dit-il en montrant du doigt la croupe de l’animal.
—Tu as de la chance de prendre soin de ton animal répondit le soldat, et il le laissa passer. Zyga commença à chercher lentement des yeux sa compagne. Au bout d’un moment, elle sauta sur la charrette.
—Pourquoi t’es-tu enfuie, de quoi as-tu peur, tu n’es tout de même pas juive, avec des cheveux pareils rit le charretier. Eh, attends. Mon voisin était un Juif roux, alors..?
—Puisqu’on se connaît déjà un peu, je confirme. Je me suis enfuie, non pas parce que je n’ai pas de papiers, mais parce que j’ai ceci dit-elle en montrant le pistolet caché.
—Voilà, maintenant nous savons tout l’un de l’autre conclut Miriam. Au bout d’un moment, elle voulut elle-même engager la conversation, elle avait besoin de se confier à quelqu’un, mais le charretier la devança
—Moi, je vais te raconter mon histoire. Nous avons chez nous 12 Juifs. Ils sont cachés dans un trou sous la porcherie. Ils sont venus chez nous une nuit, c’était, si je me souviens bien, après la liquidation du ghetto local. Ils ont dit qu’ils n’avaient plus de quoi payer. Ils avaient dépensé toutes leurs économies pour se cacher jusque-là. Sans trop réfléchir, je les ai conduits à la grange. Le lendemain, nous avons creusé ensemble un abri sous la porcherie. Ils ne sortaient que la nuit. Ma femme fait des miracles pour cuisiner pour une si grande troupe. Les voisins se doutaient sans doute que nous cachions des Juifs, ils demandaient parfois pourquoi il y avait tant de nourriture dans la marmite. Je ne le supporte plus psychologiquement, et pour me détendre, une fois par mois, je vais me soûler jusqu’à en perdre connaissance. La mienne a peur qu’ivre, je finisse par tout dévoiler, mais je ne peux pas faire autrement. Si je les chassais, la patrouille allemande leur arracherait aussitôt des informations, et moi j’ai une famille que je dois protéger.
Le lendemain, ils rentrèrent à la maison. Miriam profita de leur hospitalité et resta quelques jours. Elle eut aussi l’occasion de connaître les Juifs qui se cachaient chez eux. La plus jeune fillette avait environ trois ans et ne parlait presque pas. Elle n’avait plus vu le soleil depuis plus d’un an. Ils ne pouvaient sortir que la nuit, à condition que ce soit sans danger.
—Quand nous sommes arrivés ici, nous n’avions plus rien à donner, on nous chassait de toutes les maisons. Nous étions sur le point de nous livrer nous-mêmes aux Allemands pour mettre fin à ce calvaire, nous voulions déjà mourir. C’est alors que quelque chose s’est éclairé en moi, répondit Mosze. Nous n’allons pas nous rendre si facilement. Si nous croisons des Allemands sur notre chemin, nous nous défendrons, peut-être réussirons-nous au moins à en blesser un. C’est alors qu’une chaumière est apparue à nos yeux. On essaie une dernière fois. Ça a marché.
Miriam avait déjà vu de nombreuses cachettes, mais celle-ci était géniale. On y descendait sous une fosse à purin. L’odeur était si forte qu’aucun Allemand n’aurait eu envie d’y jeter un coup d’œil.
—Mais comment tenez-vous tous là-dedans, à 12 personnes ? demanda Miriam
—La plupart du temps, nous sommes allongés, ou éventuellement assis, autrement ce n’est pas possible. Je n’aurais jamais cru que la volonté de vivre était si grande, que je serais capable de rester allongé une bonne dizaine d’heures dans une puanteur étouffante. Tu sais, je crois que j’ai perdu l’odorat, parce que ma femme me demande sans cesse si je sens ceci ou cela — il rit d’un air désarmant. Mais je vais te raconter une meilleure histoire, Miriam. Il y a chez nous une fille originaire d’une petite ville près de Kielce. Elle s’était cachée à sept dans la grange d’un fermier. Un jour, le maire du village est venu leur dire que quelqu’un les avait dénoncés à la gendarmerie et qu’ils allaient avoir une rafle. Très vite, ils ont creusé une fosse où ils ne pouvaient que rester allongés, il n’était pas question de s’asseoir. La fermière leur versait, une fois par jour, une soupe claire à travers un tube. Ils sont restés ainsi allongés deux semaines.
—Qu’est-ce que tu racontes, et… tu sais…,
—Ils restaient couchés dans leurs excréments répondit Mosze.
Pour Miriam, cette histoire était tout simplement incroyable ; elle-même avait beaucoup enduré, mais là, elle aurait sans doute renoncé — pour finir, ses pensées revinrent à ses frères. Elle se demandait si, par hasard, eux aussi ne se cachaient pas dans de telles conditions.
9. Comprendre l’inéluctable – cap sur Auschwitz
Le temps de Miriam touchait déjà à sa fin ; elle remercia ses hôtes pour leur hospitalité et partit à la recherche de ses frères. Tout au long du chemin, elle se demandait si les Juifs auraient dû se préparer plus tôt à la guerre. Si sa famille avait su qu’elle allait bientôt périr, elle aurait certainement résisté. Mais nous ne savions pas nous défendre, mes frères et moi n’avions jamais tenu une arme entre nos mains. Je n’aurais jamais tué un homme…, ses pensées s’arrêtèrent comme la première fois, près de Lwów, quand elle avait pressé la détente et tué un maître chanteur. En traversant la forêt, elle aperçut un abri aménagé, qui se révéla vide. Elle décida de s’y reposer ; elle ne sut même pas à quel moment elle s’endormit et se transporta dans un espace sûr. Elle rêva de sa grand-mère, qui à ce moment-là faisait cuire une savoureuse hallah pour le Shabbat.
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Les gens que Miriam rencontrait sur son chemin ne croyaient pas au déclenchement de la guerre. Les Juifs interprétaient le comportement des Allemands de façons très diverses. Moshe Oster rapporte le récit de son oncle qui, avant la guerre, était venu d’Allemagne en Pologne et avait exposé à tous la situation dans le IIIe Reich. Selon lui, il fallait fuir la Pologne au plus vite. Comment réagissaient à cela les Juifs polonais? Après ces conversations, nos voisins en étaient venus à la conclusion que l’oncle était fou. Selon eux, le monde ne laisserait jamais se produire un génocide, l’extermination de peuples entiers. Ils soulignaient qu’Hitler ne représentait pas tout le peuple allemand. Puis la grand-mère lui demanda de ne plus raconter ces sottises, car il effrayait tout le monde inutilement. La vieille dame jouissait dans la famille d’une grande autorité ; confiant toute la famille à la volonté de Dieu, elle croyait fermement qu’il ne leur arriverait rien.
Les Juifs vivaient aussi dans la conviction que la guerre ne durerait au maximum que six mois, et c’est pourquoi ils ne faisaient pas d’efforts particuliers pour sauver leur vie. Calek Perechodnik décrivait comment ses connaissances mettaient soigneusement leurs biens à l’abri, achetaient des vêtements chauds pour l’hiver, constituaient des réserves de nourriture, tout au plus pour quelques mois. On pouvait observer un remboursement massif des dettes hypothécaires, afin de commencer l’après-guerre sans charges financières. Ils craignaient que l’argent ne perde de sa valeur. Lui-même régla ses dettes, payant un très fort pourcentage supplémentaire. Or, après l’entrée des Allemands, tous leurs comptes furent bloqués, et l’espoir de disposer un jour de leurs biens après la guerre n’était déjà plus qu’une chimère.
Après leur entrée en Pologne, les Allemands, du moins au début et dans certains cas, donnaient l’impression de personnes disposées à respecter le droit. La réalité était tout autre. Diana Grinbaum se souvenait de la façon dont les Allemands occupant Łańcut assuraient aux Juifs qu’il ne leur arriverait rien s’ils se contentaient d’exécuter leurs ordres et de travailler pour le bien du peuple allemand. Beaucoup de Juifs crurent à ce genre de promesses. Il s’agissait surtout d’endormir leur vigilance. Cela produisait un certain effet, car nombreux étaient ceux qui renonçaient à s’enfuir ou à se cacher. Ils payèrent le prix fort pour ce type de décisions, car les Allemands ne tenaient jamais leurs promesses.
À l’incrédulité s’ajoutait encore la peur d’entreprendre des démarches radicales pour sauver sa vie. C’est ce qui se produisait justement lors des transports vers les camps. Marian Berland racontait comment, pendant une déportation en direction de Lublin, quelqu’un s’était mis à exhorter bruyamment les autres à sauter du train, après avoir forcé la porte solidement verrouillée. Les jeunes se rallièrent volontiers à cette proposition. À un moment donné, on entendit des appels de plus en plus forts pour qu’ils cessent de forcer la porte, car tous en répondraient de leur vie. C’est de nos propres têtes que nous paierons pour leur folie. Une telle attitude s’expliquait aussi par le fait que les Juifs croyaient aux assurances des Allemands qui, en les faisant monter dans ces wagons, les persuadaient qu’ils allaient au travail et que, s’ils obéissaient aux ordres, il ne leur arriverait rien. La réalité montra cependant un tout autre dénouement à ces histoires.
***
Un violent coup de pied dans le ventre tira Miriam d’un profond sommeil. Au-dessus d’elle se tenaient deux hommes qui la raillaient.
—Tiens, une petite Juive teinte en blonde — l’un d’eux la tira si fort par les cheveux qu’elle hurla de douleur.
—Je ne suis pas juive, et c’est ma couleur de cheveux naturelle — cria-t-elle
—Debout, on y va. Alors qu’elle essayait de tenir debout, un pistolet glissa de sa cachette. Elle voulut le dissimuler avec sa jambe, mais malheureusement l’un des hommes l’aperçut.
—Eh bien, on a une partisane, tant mieux, on en tirera davantage pour toi.
Les hommes traînèrent la jeune fille jusqu’au poste allemand.
—Mon commandant, on a une partisane armée. L’Allemand félicita les maîtres chanteurs, qui allèrent à l’arrière-boutique toucher leur récompense.
—Comment t’appelles-tu ? demanda l’Allemand
—Maria, aïe, pourquoi tu me frappes. La jeune fille n’eut pas le temps de finir de donner son nom de faux papiers qu’elle reçut une gifle de la part du second Allemand qui se tenait à côté.
—Elle fait encore de la résistance. Il te manque de l’humilité. Tu vas l’apprendre dans un certain endroit, tu pars en vacances — ricana le gestapiste.
Miriam fut chargée dans un camion, puis, environ une heure plus tard, des hommes la firent monter dans un wagon à bestiaux. Elle y fut surveillée dans un wagon à part par un Ukrainien. Après plusieurs heures de trajet entrecoupées d’arrêts, Miriam aperçut par les fentes du wagon une rangée de SS avec des chiens. L’air y était irrespirable. Le verrou sauta avec un claquement assourdissant, et la lourde porte du wagon bascula sur le côté. À l’intérieur, avec une bouffée d’air froid, se déversèrent une lumière aveuglante de projecteurs et un hurlement : « Raus ! Los ! ». Miriam sentit une décharge d’adrénaline qui, un instant, étouffa sa faim effroyable. Quelqu’un la poussa dans le dos. Elle tomba sur le gravier de la rampe, s’écorchant les mains, tandis qu’un berger allemand aboyant passait en trombe au-dessus de sa tête, tenu en laisse courte par un SS. Tout se déroulait trop vite pour la pensée humaine. Les hommes à droite, les femmes à gauche ! Un officier à l’uniforme impeccablement coupé, l’ennui dans le regard, agita sa cravache. Miriam alla à droite. Une petite fille ne parvenait pas à tenir debout par ses propres forces et voulut l’aider, mais la crosse d’un fusil la frappa si fort qu’elle perdit connaissance un instant. Elle leva les yeux, comme pour implorer Dieu de l’aider dans une situation qui, pour elle, semblait sans espoir.
Derrière elle, les SS commencèrent à chasser les autres personnes hors des wagons. Une grande confusion s’ensuivit, car les nouveaux arrivants ne connaissaient pas l’allemand et n’entendaient pas les ordres.
—Où est Kurt, demanda le commandant du camp
—Il s’est cassé la jambe, le médecin est en train de la remettre, répondit l’Ukrainien qui se tenait à côté de lui.
—Amenez-moi un interprète, sinon…, il n’acheva pas sa phrase lorsque Miriam sortit du rang et dit qu’elle pouvait traduire. Le commandant ne lui accorda même pas un regard, puis un autre SS, qui venait d’arriver, lui chuchota quelque chose à l’oreille.
Le commandant s’éloigna de la place, puis le SS, d’un geste de la main, ordonna à la jeune fille de s’approcher.
—Tu vas leur traduire mot pour mot, si tu déformes quoi que ce soit, c’en est fini de toi — hurla-t-il
Miriam comprit aussitôt où elle se trouvait ; elle avait entendu parler de cet endroit depuis longtemps — Auschwitz. L’inscription sur le portail disait tout : « Arbeit Macht Frei ».
Miriam traduisait chaque mot, et l’adjoint du commandant commença par ces mots : Vous voyez cette cheminée, c’est votre seul chemin vers la liberté. Puis il dit ce qui les attendait dans le camp, en désignant l’inscription au-dessus du portail.
Miriam voyait la terreur sur de nombreux visages, puis elle ajouta de son propre chef, à la fin :
—Ne croyez pas ses paroles, personne n’ôtera la liberté aux fiers Polonais. Nous nous défendrons. Dieu nous aidera. En entendant ces mots, les prisonniers polonais debout dans les rangs levèrent la tête vers le ciel, comme pour demander à Dieu de leur donner la force de lutter pour survivre. Miriam ferma les yeux une fraction de seconde et prononça la prière que sa mère lui avait apprise Écoute, Israël… elle la prononça avec toute la ferveur dont elle était capable. Dans le chaos et le froid inhumain, ces mots devinrent le seul foyer qui lui restait. Elle savait que, pour survivre, elle devait se soumettre à Sa volonté et Lui faire entièrement confiance. Au loin, on entendait de faibles gémissements : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné.
Miriam fut amenée au camp avec un groupe de Polonais qui avaient été envoyés, entre autres, depuis la prison du château de Lublin pour purger une peine pour activité antiallemande. Dans ce groupe se trouvaient des personnes qui avaient œuvré dans la clandestinité, mais aussi d’autres qui n’avaient pas livré leur contingent. Après « l’accueil » réservé à tous les prisonniers, ceux-ci furent chassés vers l’un des baraquements. Là, ils durent se déshabiller et se soumettre à une désinfection. Tous, sans exception, eurent la tête rasée. Miriam attendait elle aussi dans la file. Elle ne ressentait aucune peur, comme si elle savait qu’elle était venue ici avec une mission précise. Autour d’elle se jouaient des scènes dantesques : les femmes devaient défiler nues devant des Allemands qui les regardaient et se moquaient de leur apparence. Les hommes formaient un groupe à part ; dès le début, ils furent séparés des femmes et placés dans des baraquements distincts. Heureusement, il n’y avait pas d’enfants dans ce transport.
—Halte, dit le SS en désignant Miriam. Elle se leva précipitamment et s’approcha de lui.
— Tu vas venir avec moi— fit-il d’un signe de la main. La jeune fille marcha à travers de longues allées entre les baraquements de brique, puis tous deux entrèrent dans une pièce qui, pour les conditions du camp, avait l’air tout à fait convenable. L’Allemand sortit en refermant la porte derrière lui.
—Assieds-toi, dit l’homme qui se tenait en face de la jeune fille.
—Ici, je suis responsable de procurer du plaisir à nos supérieurs, mais aussi aux prisonniers qui se comportent bien. Tu sais que tu ne vivras pas longtemps ici. Tu dois être interrogée, et ce que tu as connu au commissariat, c’était des caresses comparé à ce qui t’attend ici. Miriam ne savait que penser de toute cette situation.
—Tu as une bonne silhouette, tu n’es pas trop maigre, et tu as de belles boucles blondes. Tu feras l’affaire pour le bordel.
—Quoi demanda la jeune fille, eh bien, le bordel, tu vas satisfaire les clients. Si tu ne veux pas, tu peux aller tout de suite à l’interrogatoire. Miriam ne laissa rien paraître de sa peur. Elle savait que si elle s’y opposait, elle périrait aussitôt dans d’atroces souffrances ; certes, elle portait toujours sur elle une capsule de cyanure, bien cachée dans ses vêtements, mais elle avait dû laisser ces vêtements avant le bain.
—Bien, j’accepte — répondit-elle, sûre de sa décision. Alors qu’elle passait vers le bâtiment suivant, elle attira le regard de l’un des Allemands, qui, après un instant, s’approcha du kapo qui l’escortait et ordonna qu’on les laisse seuls.
—Marysia, qu’est-ce que tu fais ici ? — comment vont tes parents ? tes frères sont-ils vivants ? La jeune fille était si abasourdie qu’elle ne savait que répondre. Devant ses yeux se tenait le fils de l’homme qui, avant la guerre, faisait des affaires avec son père. C’étaient des Allemands de Bavière qui venaient souvent dans la région natale de Miriam. Ses frères s’étaient liés d’amitié avec Hans ; sans la guerre, cette amitié aurait sans doute perduré.
—Hans, je n’arrive pas à croire que je te rencontre ici — répondit la jeune fille.
—Je n’y crois pas moi-même, on entendait de l’amertume dans sa voix. Ils m’ont enrôlé dans l’armée, mais je n’avais aucune envie de me battre pour cet Hitler détraqué. J’ai été légèrement blessé et j’ai décidé de ne plus jamais retourner au front. J’ai commencé à simuler une maladie, et malheureusement, ils s’en sont aperçus tout de suite. Dans le cadre d’une « rééducation », ils voulaient m’envoyer quelque part en première ligne. Ma mère a fait une crise de nerfs à l’idée de perdre son fils, et c’est mon oncle qui est venu à la rescousse. Il m’a arrangé une « rééducation » ici. Je ne sais pas comment je vais tenir, parce que le front, c’est de la rigolade comparé à ce que tu vas voir ici. Tu vois ces fumées, là-bas au loin, c’est Birkenau, là-bas on brûle les Juifs, presque tout de suite. Tu vois ce bloc-là. Ici, le docteur Mengele fait ses expériences sur des jumeaux. Miriam ne pouvait plus supporter d’entendre cela, elle se sentit défaillir.
—J’ai vu que le chef des bordels te conduisait. Tu ne tiendras pas là-bas psychologiquement. J’ai vu des femmes se porter volontaires, pensant que cela prolongerait leur vie — physiquement, oui, mais elles en ressortaient des épaves psychiques. À moins que tu ne sois une prostituée de métier. Je vais essayer de t’obtenir un autre poste, pour l’instant retourne à ton baraquement. Pendant un mois, Miriam apprit comment se comporter dans le camp. Les prisonnières plus anciennes lui furent d’une grande aide. Chaque jour, elle regardait la fumée s’échapper du four crématoire et savait qu’elle ne pouvait pas se rendre sans combattre.
Au bout d’un mois, Hans vint la trouver et lui dit qu’elle travaillerait pour l’instant à la cuisine, puis plus tard dans le jardin du commandant.
—Tu seras très bien traitée. Si l’on découvre que tu es juive, c’en sera fini de toi. La femme du commandant ne supporte pas d’avoir des Juifs autour d’elle — répondit Hans
—Hans, attends. Je cherche mes frères, ils sont peut-être dans des camps, tu pourrais vérifier ?
—Ma fille, les Juifs, on les envoie tout de suite au gaz, personne ne les enregistre, à moins qu’ils ne se soient camouflés comme toi, alors peut-être, peut-être… l’Allemand se plongea dans ses pensées.
—Je verrai ce que je peux faire — répondit Hans.
Entre-temps, Miriam décida qu’elle devait faire quelque chose, s’opposer d’une manière ou d’une autre au mal qui régnait ici. Elle ne savait pas encore exactement comment. Elle engagea la conversation avec le cuisinier, qui lui paraissait un homme sensé et qui n’était guère attaché à son travail. Avant la guerre, il cuisinait pour l’aristocratie italienne ; plus tard, il s’était enfui dans la forêt, chez les partisans, pour combattre les Allemands.
—J’ai une question à te poser. Peut-on sortir d’ici, d’une manière ou d’une autre ? — demanda Miriam
—Oui, bien sûr, par cette cheminée — rit l’Italien, qui parlait couramment le polonais.
—Je vais devancer ta seconde question. J’avais une femme polonaise, malheureusement elle est morte d’un cancer au début de la guerre. Elle m’a forcé à apprendre le polonais, et aussi l’allemand, qu’elle connaissait également. Comme si elle avait su que cela me servirait un jour — répondit le cuisinier.
—Pourquoi personne ne se défend ici ? demanda la jeune fille
—Avec quoi veux-tu qu’ils se défendent, avec des gamelles ? ricana-t-il.
—La première chose que font les Allemands, dès l’arrivée des prisonniers au camp, c’est de tuer en eux l’esprit de combat, de les briser psychologiquement. Et surtout, ils leur donnent de l’espoir : si tu exécutes leurs ordres, tu survivras. Des sottises, tout ça. Si tu veux te battre, je peux t’emmener voir quelqu’un, mais seulement après l’appel. En attendant, il faut qu’on lutte ici contre la faim. Tu peux te joindre à nous — dit le cuisinier.
***
Le problème de la faim concernait avant tout les camps et les Juifs qui y étaient détenus. Les rations alimentaires attribuées aux prisonniers étaient insuffisantes, et sans ce que l’on appelait « l’organisation », la survie était impossible pour beaucoup. Les Juifs, en dehors des camps d’extermination, ne pouvaient que rarement espérer obtenir un poste de fonction, ce qui offrait pourtant davantage de possibilités de se procurer de la nourriture. C’est pourquoi, afin d’augmenter ses chances de survie, il fallait coopérer avec les autres prisonniers. Alter Fajnzylberg, ancien membre du Sonderkommando à Auschwitz-Birkenau, décrivait comment un groupe d’orfèvres juifs fondait en lingots l’or pris aux prisonniers. On y fondait non seulement les dents en or arrachées aux victimes, mais aussi des colliers, des montres, des bagues. Ceux-ci étaient envoyés à une banque du Reich. Les orfèvres faisaient passer les lingots en fraude jusqu’au baraquement de couchage, où ils étaient remis à d’autres prisonniers, qui les échangeaient contre de la nourriture auprès des SS.
L’ingéniosité des détenus juifs pour se procurer de la nourriture n’avait pas d’égale. Fritz Kleinmann travaillait comme tapissier à Auschwitz-Birkenau. Au milieu de l’année 1944, son kommando fut transféré au sous-camp de Buna-Werke. Comme il devenait de plus en plus difficile de trouver de la nourriture supplémentaire, deux Juifs hongrois eurent l’idée de coudre et de vendre des manteaux. Le tissu, auparavant utilisé pour les rideaux d’occultation, était épais et bien imperméabilisé. Il convenait parfaitement pour des imperméables. Les tailleurs parvenaient à coudre de quatre à six manteaux par jour sans éveiller de soupçons de vol de tissu usagé. Les manteaux étaient livrés à deux Polonaises amies, qui travaillaient dans l’atelier de tissage voisin, où ils étaient vendus à d’autres ouvriers. Le reste allait aux civils des usines. Le prix d’un manteau était d’un kilogramme de lard et d’un demi-litre d’alcool, que l’on échangeait ensuite contre de la nourriture. Les manteaux gagnèrent très vite en popularité, mais il existait un danger : que les hommes de la Gestapo remarquent un trop grand nombre d’ouvriers portant des manteaux identiques. Lorsque des employés allemands s’intéressèrent eux aussi à leur acquisition, le risque d’être découvert diminua, car il était dans leur intérêt de fermer les yeux sur ce commerce illégal. Fritz put ainsi venir en aide à un plus grand nombre de prisonniers en proie à la faim. Comme il le rappelait par la suite, la nourriture supplémentaire garantissait la survie, mais se la procurer était extrêmement risqué. Le prisonnier pris sur le fait recevait vingt-cinq coups de fouet. Lui-même prenait beaucoup de risques en cachant un morceau de pain supplémentaire dans sa boîte à outils. Son père Gustaw agissait de même : lorsqu’il vit sur la liste des nouveaux détenus un nom juif familier, il l’associa aussitôt à la famille chez qui sa mère avait travaillé. Le rescapé de la sélection se révéla effectivement être le fils de son ancienne employeuse. Il s’occupa aussitôt de lui. Outre de la nourriture supplémentaire, il lui obtint un poste sûr à l’hôpital.
La vie dans les conditions extrêmes du camp allemand, contraires à la dignité humaine, obligeait les prisonniers à se défendre eux-mêmes, et cette autodéfense prenait diverses formes : actes d’entraide individuels et collectifs, recherche d’un meilleur poste de travail, soins à l’infirmerie, partage de repas obtenus par « organisation ». Ces actions naissaient d’un besoin de solidarité entre prisonniers et donnaient l’espoir de survivre. Les contacts avec des employés civils, qui risquaient bien souvent leur propre vie pour leur apporter de la nourriture, constituaient une aide précieuse pour nourrir les prisonniers juifs. Dans l’une des filiales du camp de concentration de Gross-Rosen, située près des voies ferrées des monts de Sowie, une Juive travaillait comme dessinatrice. Son poste était séparé des autres employés allemands par de grandes armoires, de sorte que tout contact était pratiquement impossible. On enfermait de la nourriture dans l’une de ces armoires. Pendant cette opération, on montait la garde par mesure de sécurité. Les conséquences de la découverte de ce trafic auraient été tragiques pour elle.
***
— Pawlo, je t’amène une partisane un peu folle qui veut se battre. Vous pourriez peut-être lui apprendre à tirer à la fronde, plaisanta le cuisinier en s’en allant.
Après de brèves présentations, la jeune fille prit la fronde et tira droit sur le toit du mirador. Les hommes qui se tenaient à côté furent stupéfaits de voir son œil si sûr.
— Eh bien, j’avais des grands frères et il fallait bien lutter pour survivre dans la cour. Si vous avez une arme, je vais vous montrer quelque chose — répondit la jeune fille, satisfaite d’elle-même.
—Qu’est-ce que tu racontes, on n’a pas ce genre de jouets pour des bêtises. Après les présentations préliminaires, le chef du groupe raconta à Miriam la révolte prévue dans le camp.
—Nous avons un contact avec les Juifs du Sonderkommando, qui garde entre autres de la poudre livrée par des Juives du kommando extérieur. Comment elles s’y prennent, je n’en sais rien, mais ce sont de vraies championnes. Nous avons déjà assez de poudre pour faire sauter tout ce bordel — il montra les bâtiments des SS, puis son regard se dirigea vers les fours crématoires.
—Nous avons un problème. Il faut aussi convaincre les femmes de se joindre à cette révolte. Ce sera ta tâche. Souviens-toi, si l’on te surprend, tu dois avaler ceci — et il lui tendit une capsule de cyanure. Miriam noua aussitôt connaissance avec les Juives qui livraient la poudre au camp.
***
La révolte du Sonderkommando, qui eut lieu presque à la fin de la guerre, fut le plus grand acte de résistance active mené par des prisonniers composés exclusivement de Juifs venus de différents pays. Le kommando avait été créé pour assurer le service du premier crématoire et avait participé aux premiers essais de gazage au Zyklon B de prisonniers politiques et de prisonniers de guerre soviétiques dans les caves de l’un des blocs. Les membres du kommando savaient cependant que, témoins de la Shoah, ils seraient les premiers à être tués. Ils savaient donc qu’ils n’avaient rien à perdre et beaucoup à gagner en opposant une résistance active.
Tous ces espoirs d’organiser une révolte ne restèrent pas à l’état de projets. Les Juifs furent les seuls à concrétiser leur intention d’organiser une résistance armée. Les autres prisonniers, regroupés dans diverses organisations clandestines, ne se joignirent pas à eux. La peur pour sa propre vie et l’espoir de tenir jusqu’à la fin sans s’exposer soi-même y furent sans doute pour beaucoup. La peur pour sa propre vie paralysait, et l’entretenir était l’un des moyens de garder la mainmise sur la masse des prisonniers. Les organisateurs de la révolte agissaient au sein du Groupe de combat d’Auschwitz, né de l’union de diverses organisations en mai 1943. Ce groupe avait un caractère international. Il comptait aussi des Juifs du Sonderkommando, bien que les Allemands les tinssent isolés du reste des prisonniers. Le but était un soulèvement commun, et dans le cadre de sa préparation, les membres du groupe juif travaillant aux usines Union-Werke devaient faire passer en fraude des explosifs destinés à la fabrication de bombes et de grenades. De jeunes Juives, qui y travaillaient entre autres, furent recrutées pour cette tâche. La principale instigatrice fut Róża Robota, qui persuada ses codétenues d’accomplir la dangereuse mission de faire passer les explosifs en fraude. Elles devaient être extrêmement prudentes lors des contrôles à l’entrée du camp, pour que les SS ne s’en aperçoivent pas. Róża remettait ensuite les matériaux aux prisonniers du Sonderkommando, qui les cachaient en divers endroits aux alentours du crématoire. La prévoyance dont faisaient preuve les contrebandiers pour dissimuler, par exemple, la poudre, était stupéfiante. On la cachait dans du pain, dans des gobelets à double fond.
Les Juifs se procurèrent aussi des grenades trouvées parmi les affaires de partisans polonais morts, apportées pour être brûlées dans les fours du camp. Dov Paisikovic rassemblait divers matériaux et outils destinés à être utilisés pendant la révolte. Des prisonniers dans la confidence lui fournissaient couteaux, haches, baïonnettes. On parvint également à faire passer en fraude un fût d’essence, qui figurait dans les documents comme un fût de soupe, et on le cacha dans les broussailles derrière le crématoire. Le signal du début du soulèvement devait être l’incendie d’un lit à l’essence. Je cachais ces objets dans une cachette au grenier du crématoire (notre local d’habitation). On ne pouvait accéder à cette cachette que depuis ma paillasse, et il était peu probable que quiconque puisse la découvrir. Je sais que la révolte du crématoire était préparée en accord avec la partisanerie polonaise. […] La révolte devait avoir lieu un jour où n’arriverait aucun transport, car l’effectif SS était alors nettement plus restreint. Le signal du déclenchement de la révolte devait être l’incendie du crématoire II. Nous devions tuer les SS, incendier le crématoire, et, avec les armes prises aux SS et celles que nous possédions déjà, nous devions sortir du crématoire une fois celui-ci incendié. On nous avait dit qu’à trente kilomètres du camp nous attendrait un groupe de partisans, auquel nous devions nous joindre.
Pendant de nombreux mois, les membres du Sonderkommando essayèrent de convaincre la direction du Groupe de combat d’entreprendre une action immédiate. Malheureusement, la décision d’un soulèvement commun fut suspendue ; on déconseilla également aux Juifs d’agir de leur propre chef et on leur demanda d’attendre une situation plus favorable. Personne, sans doute, ne voulait assumer la responsabilité d’un échec de la révolte et de la mort des prisonniers. Załmen Gradowski, participant au soulèvement du Sonderkommando à Auschwitz, écrivit dans une lettre retrouvée après la guerre sur le site du camp : Nous voulions accomplir une grande chose. Mais les gens du camp, une partie des Juifs, des Russes et des Polonais, nous ont retenus de toutes leurs forces et nous ont contraints à repousser la date du soulèvement.
La fameuse révolte eut lieu le 7 octobre 1944 dans le crématoire IV, au moment où les prisonniers apprirent la sentence de mort prononcée contre eux. Presque tout le Sonderkommando y prit part, à l’exception du personnel du crématoire III. Avec les prisonniers du crématoire II, une tentative d’évasion massive fut entreprise. La révolte échoua ; au total, 451 personnes y perdirent la vie. Il y eut aussi des pertes du côté du personnel du camp : trois gardiens furent tués. Au début, les prisonniers tuèrent le kapo Karl, tant haï, qu’ils jetèrent vivant dans le four. Ils tentèrent ensuite de s’échapper en franchissant la clôture. Après quelques kilomètres, ils atteignirent la localité de Rajsko, où se trouvait un sous-camp d’Auschwitz, et y furent capturés par les SS puis exécutés sur place. Ce fut la troisième révolte d’une telle ampleur — après Treblinka et Sobibor — témoignant de ce que les Juifs savaient se battre pour la vie et que, même s’ils y trouvaient la mort, ils montraient qu’il était possible de mourir dans la dignité en s’opposant à l’extermination planifiée par les Allemands. Mais malgré les terribles pertes juives […] le jour du soulèvement du Sonderkommando devint un symbole de vengeance et une source d’inspiration pour les prisonniers. Dans les crématoires, qui depuis des années servaient de lieu de supplice à des millions de victimes, moururent pour la première fois des bourreaux nazis d’Auschwitz. Ce furent des Juifs qui prirent les armes. Dans cet immense camp, où étaient enfermées des dizaines de milliers de personnes, une poignée de Juifs rompit avec le sentiment omniprésent d’impuissance, avec la résignation passive à un sort cruel. Le soulèvement du Sonderkommando prouva à des prisonniers de toute l’Europe que les Juifs savaient se battre pour la vie.
Après avoir écrasé la révolte, les hommes de la Gestapo ouvrirent une enquête et parvinrent à identifier les Juives qui avaient fait passer les explosifs en fraude depuis l’usine voisine. Regina Safir, Ella Gärtner, Estera Wajsblum et Róża Robota furent soumises à des tortures inimaginables pour leur arracher les noms des membres du mouvement de résistance. Elles ne dénoncèrent personne. L’un des prisonniers parvint à rendre visite à Róża dans ce que l’on appelait le bloc de la mort. Elle écrivit à ses camarades une lettre dans laquelle elle disait qu’il lui était difficile de se séparer de la vie, mais qu’elle ne regrettait rien et agirait de la même façon. Elle demanda une seule chose : que l’on venge tous les Juifs assassinés.
Róża, avec les trois autres prisonnières, fut pendue sur le terrain du camp des femmes à Auschwitz, à peine trois semaines avant sa libération. Pour donner à l’événement plus de terreur encore, les Allemands exécutèrent la sentence publiquement, en deux fois. Deux femmes furent pendues pendant l’appel du matin, et deux pendant celui du soir. Les femmes marchèrent vers la mort dans un recueillement total, sans qu’on puisse déceler chez elles la moindre peur. Róża parvint encore à crier : « Vengeance, mes sœurs ! ». Nous savons, d’après les récits de témoins oculaires, qu’un silence saisissant régnait sur la place d’appel, comme s’il n’y avait personne.
***
Comment susciter l’esprit de combat au cœur même de l’enfer, où les caractères humains étaient brisés en quelques jours, tout au plus quelques semaines, après le franchissement des portes du camp — se demandait Miriam. Les ombres du baraquement des femmes semblaient plus profondes, et l’odeur infecte plus difficile à supporter que d’habitude. Sur les paillasses gisaient des femmes épuisées par le travail meurtrier des kommandos de tri. Dans l’air flottaient la résignation, des sanglots étouffés et l’odeur de la mort qui approchait. C’est alors que Miriam s’avança au milieu du baraquement. Elle portait une robe grisâtre et un fichu noué sur la tête, mais elle se tenait droite, comme si les barbelés derrière la fenêtre n’avaient aucun pouvoir sur elle. Elle parcourut du regard les visages bouffis par les larmes.
— Regardez-moi — commença-t-elle, et sa voix, bien que basse et étouffée, transperça le silence comme une lame. — Regardez vos mains. Chaque jour, vous triez les vêtements de ceux qui ne sont plus parmi nous. Vous croyez que votre discipline et votre obéissance vous achèteront la vie ? Les Allemands ne connaissent pas la pitié. Leur usine de mort n’a besoin que de temps pour nous transformer toutes en cendres — dit Miriam.
Une jeune fille, dans un coin, cacha son visage dans ses mains en sanglotant bruyamment. Miriam s’approcha d’elle, s’agenouilla, et, avec fermeté mais aussi avec tendresse, lui souleva le menton.
— Ne pleure pas, ma fille. Les larmes sont un carburant pour nos bourreaux. Ils veulent que nous nous sentions comme de la vermine. Ils veulent nous ôter la foi avant de nous ôter le souffle. Mais tant que nous vivons, nous avons le choix. Nous pouvons attendre notre tour en silence, ou nous pouvons faire en sorte que cet endroit s’embrase. Miriam se releva et se tourna vers le reste des femmes. Ses yeux brillaient dans l’obscurité d’une détermination qui agissait comme un courant électrique.
— Je ne vous demande pas si vous avez peur, car moi aussi j’ai peur. Je vous demande si vous préférez mourir à genoux, ou périr en êtres humains libres, en ouvrant la voie à vos enfants et à vos sœurs ? Si nous devons partir, emportons avec nous autant d’entre eux que nous le pourrons ! — dit la jeune fille.
Un silence profond et dense s’abattit sur le baraquement. Mais cette fois, ce n’était pas de la peur. Les femmes commencèrent lentement à relever la tête, échangeant des regards chargés d’une force nouvelle et dangereuse. L’étincelle avait jailli.
— Pourquoi restes-tu assise seule dans ce coin, un dimanche après-midi, demanda Miriam à la jeune fille recroquevillée sur elle-même, qui venait tout juste d’arriver au camp.
— Je n’y arriverai pas, je vais m’épuiser. J’ai faim tout le temps, tout mon corps me démange. Je veux aller sous la douche. Elle se mit à énumérer d’une seule traite tous ses tourments.
—J’ai décidé, demain j’irai sur les barbelés — répondit-elle sans regarder Miriam dans les yeux.
—Ne sois pas stupide, les SS n’attendent que ça : tu t’approches des barbelés, on te tire dessus, et en plus le gardien recevra une permission en récompense pour avoir déjoué une évasion. Tu veux vraiment lui faire un tel cadeau ? —poursuivit la jeune fille
— Es-tu croyante — demanda Miriam
— Bien sûr, chaque dimanche j’allais à l’église avec ma famille — répondit-elle.
—Tu n’as pas le droit de décider ainsi de ta vie ; Dieu te l’a donnée, c’est à Lui de la reprendre. Ne fais pas ce plaisir aux Allemands— dit Miriam
— Oh non, jamais à ces canailles. La jeune fille sembla se réveiller d’un engourdissement total. Miriam distingua sur son visage sale de beaux traits que le camp n’avait pas encore détruits. Au bout d’un instant, elle reprit ses esprits et s’écria presque
—Anna, c’est toi. Comment t’es-tu retrouvée ici — demanda Miriam, choquée. Les deux jeunes filles s’illuminèrent en un instant, comme si elles avaient vu qu’un bonheur allait bientôt leur arriver.
—J’ai cassé la tête à un Boche — dit Anna avec fierté
— Je ne comprends pas ce que tu dis — répondit Miriam
— Quand les Allemands ont occupé Zakrzew, ils ont laissé mon père continuer à diriger la ferme. Nous pouvions circuler sans entrave. Mon père a accepté à condition de ne pas avoir à signer la Volksliste, ni rien de ce genre. Ils ont accepté aussi, car ils n’avaient personne d’autre de compétent pour diriger un si grand domaine, et ils tenaient à ce qu’il rapporte le meilleur revenu possible. Mon père s’est beaucoup démené pour que la famille ne manque de rien, pour que nous ne ressentions pas les effets de la guerre, jusqu’au moment où un officier allemand est tombé amoureux de moi. Il était si insistant qu’il ne comprenait pas que je ne voulais pas de lui. Une nuit, il est venu me trouver, nous avons commencé à nous débattre. Je ne sais même pas comment le coup est parti, il est mort sur le coup. Tout le monde est accouru aussitôt. Ils m’ont traînée devant des Allemands, qui m’ont dit que la peine de mort m’attendait. Ma mère a fait une crise de nerfs. Je sais que mon père a payé cher pour me sauver. Ils m’ont envoyée ici. Andrzej est venu avec moi comme « gardien ». Ça aussi, c’est mon père qui l’a arrangé. Il doit « veiller » sur moi dans cet enfer. Il réussit à venir ici quelques instants chaque jour. Le voilà justement qui arrive.
Miriam pâlit en le voyant, puis retourna précipitamment à son baraquement pour ne pas le croiser. La scène lui revint en mémoire, celle où Andrzej était retourné au ghetto de Kraśniczyn pour la sauver, mais sans ses parents ni ses frères et sœurs. Elle avait refusé. Les pensées revinrent…
—Miriam, j’ai parlé à ton père, il a accepté que je t’emmène au domaine. Tout est déjà prêt — poursuivit le garçon.
— Je ne laisserai pas ma famille, pourquoi ne peux-tu pas tous nous emmener, tu as bien un endroit où nous mettre.
— Mais ton père…, il n’acheva pas sa phrase quand la jeune fille lui lança en plein visage.
—Même en un tel moment, ta mère ne peut se départir de son aversion pour nous. Vous êtes des gens abominables. Va-t’en et ne reviens plus jamais. En prononçant ces mots, la jeune fille sentait son cœur se déchirer en deux. D’un côté, elle savait qu’il ne lui était pas indifférent, et de l’autre, elle ne pouvait abandonner sa famille. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère à lui haïssait autant les Juifs, et la vérité se révéla tout autre que ce qu’elle pensait.
Un jour, Miriam devait servir d’interprète pendant le déchargement d’un transport de femmes, des Juives polonaises. Le transport fut dirigé directement vers Birkenau. La scène qui s’offrit à ses yeux resta gravée en elle jusqu’à la fin de sa vie. Escortées par des chiens agressifs, les femmes étaient chassées hors des wagons. Beaucoup d’entre elles portaient dans leurs bras de tout petits enfants, qu’elles serraient contre leur poitrine, comme si ce geste pouvait les protéger. Les pleurs déchirants redoublaient l’agressivité des chiens, qui se jetaient sur ces innocentes créatures. Sous les yeux de leurs mères, les chiens mettaient en pièces leurs tout petits enfants. L’un des chiens était dressé pour arracher les enfants des bras de leur mère. Tout cela se déroulait en présence du docteur Mengele, qui, de sa cravache, désignait l’enfant à retirer à sa mère. Ce qui l’intéressait le plus, c’étaient les jumeaux, et il y en avait un très grand nombre dans ce transport.
À un moment donné, Miriam aperçut sa mère dans la foule ; elle se précipita vers elle, voulant l’embrasser au plus vite. Le regard éteint de sa mère semblait ne pas reconnaître son enfant.
—Maman, maman, c’est moi, Miriam. À ce moment se joua une scène qui étonna Mengele lui-même.
—Comment a-t-elle fait pour tromper tout le monde ? s’étonna le docteur, en s’adressant au SS qui se tenait là.
—Au gaz, avec elle — hurla l’Allemand.
—Un instant, permettez que je m’occupe moi-même d’elle. Elle doit recevoir une leçon : on ne trompe pas les Allemands — répondit le médecin.
Un des gardiens saisit Miriam par les cheveux et la jeta à terre. Elle avait le visage tout couvert de sang.
—Maintenant, tu vas regarder ta mère agoniser — lui répondit le SS.
Comme réveillée d’une léthargie, la mère de Miriam se mit à lui crier.
— Mon enfant bien-aimé, tes frères sont vivants, toi aussi tu dois survivre, tu dois nous venger
Elle tomba à genoux et, les mains levées, se mit à invoquer Dieu à voix haute.
— Shema Israël… — commença-t-elle, et la mélodie de cette invocation résonnait, étrange et puissante, en ce lieu maudit.
Plusieurs personnes, autour d’elle, se figèrent. Une femme au beau visage reprit les mots. Une autre femme, qui jusque-là serrait sa fille contre elle, leva les yeux.
— …Adonaï Eloheinou, Adonaï Ehad — répondit le chœur de voix entremêlées. Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un.
Ces mots, répétés depuis des milliers d’années sur les lits de mort, dans les moments de triomphe et dans les ténèbres des pogroms, devinrent leur dernier bouclier. Les gardiens criaient plus fort, frappant de la crosse de leurs fusils les parois des wagons pour étouffer ce chant, mais la prière grandissait, s’élevait au-dessus de leurs têtes, plus forte que la peur, plus forte que l’usine de mort dont les lourdes portes verrouillées se refermaient justement sur elles.
Cette scène stupéfia tellement les Allemands qu’ils décidèrent de différer la mort de Miriam, afin que l’attente la brise psychologiquement.
Miriam fut témoin de scènes inimaginables. À un moment donné, des mères nues, qui tenaient leurs enfants dans les bras, se jetèrent sur les SS. L’une d’elles avait à la main un biberon de lait avec lequel elle nourrissait son petit. Elle se mit à en frapper un gardien. Miriam n’avait encore jamais vu un tel acte de courage dans l’enfer du camp. Deux SS la retenaient, afin qu’elle puisse voir sa mère franchir toutes les « étapes » vers la chambre à gaz. À la fin, l’un d’eux la jeta sur un tas de cadavres, parmi lesquels gisait sa mère. À ce moment, Miriam se releva dans un dernier effort et s’écria Dieu est avec nous. Nous vaincrons.
Au regard de l’histoire du peuple juif, ces mots furent prophétiques. Les Juifs, chassés de nombreux pays, passèrent par de multiples pogroms, arrivèrent en Pologne, qu’ils considéraient comme leur patrie, espérant y demeurer désormais. Mais Dieu avait, semble-t-il, un autre dessein pour eux. Ils devaient retourner dans la maison de leurs pères et y lutter pour la survie du peuple juif.
Miriam se réveilla à l’infirmerie. Elle avait si mal qu’elle pensait avoir les jambes brisées.
— Alors comme ça, tu t’es bien battue, ma fille. Ils ne te le pardonneront pas, mais tant que tu es en vie, tu dois te battre.
—Tiens, bois ça, lui dit l’homme vêtu d’une blouse grisâtre à force d’usure. La jeune fille prit dans sa bouche la substance amère et voulut la recracher, mais le médecin la menaça du doigt.
— Prends ça, ça te remettra sur pied. Demain, tu pars d’ici.
Le soir, Hans vint la voir.
—Qu’est-ce que tu as fait de bien, toi. Demain, tu pars pour Sobibor. Le meilleur, c’est que j’ai réussi à établir que tes frères sont là-bas. Ils travaillent auprès de l’orfèvre, mais je ne sais pas s’ils seront encore en vie demain, il y a là-bas pas mal de changements. Hans le dit aussi doucement qu’il le put.
Le lendemain matin, Miriam reçut une piqûre appropriée, qui la remit aussitôt sur pied.
— On t’a donné un coup de pied, pour que tu sois pleinement consciente de ta fin — lui dit le SS.
10. Sobibor
C’était un bel été sec, le voyage dans le wagon étroit et puant n’en finissait pas. Tout autour on entendait les gémissements des gens. Le plus déchirant était le pleur des enfants, qui n’avaient même pas conscience de ce qui allait leur arriver. Miriam sentait qu’on lui faisait une piqûre, elle était si endolorie qu’elle ne reprenait conscience que par instants. Le voyage n’en finissait pas. Plus tard, elle apprit que le trajet entier avait duré plus d’une semaine. Les Allemands maintenaient délibérément les Juifs dans les wagons sans nourriture ni eau, afin qu’un plus grand nombre d’entre eux périsse. Soudain retentirent un cri perçant et des aboiements de chiens. Miriam était persuadée que c’était déjà Sobibor – le lieu de sa mort.
—De l’eau, de l’eau, je vous en supplie — criait-on de toutes parts. La jeune fille voyait par une fente entre les planches un homme parlant polonais et un autre, sans doute ukrainien, verser à la louche de l’eau dans des récipients pour les gens assoiffés des wagons. Ceux-ci les payaient avec quelques objets de valeur. Les Juifs, voulant prolonger leur vie ne serait-ce qu’un instant, donnaient toute leur fortune cachée dans les replis de leurs vêtements.
—Quel est cet arrêt, où sommes-nous — demanda-t-elle à un jeune homme qui se tenait dehors.
—Szczekarków — lui répondit-il.
Miriam regardait ces scènes le cœur déchiré. Elle se demandait quel homme abject il fallait être pour vendre de l’eau contre des diamants. Mais la nature humaine est ainsi faite, et nous n’en savons sur nous-mêmes que ce que les épreuves nous révèlent. L’idée lui traversa l’esprit que c’aurait pu être elle, là, à vendre de l’eau pour faire vivre sa famille, et à cet instant tout devint noir devant ses yeux. Elle fut poussée hors du wagon sur la terre battue de la forêt de Sobibor.
Une confusion immense s’ensuivit, les Juifs étaient chassés des wagons, tout comme à Auschwitz, mais ici, en plus, jouait une musique entraînante. Soudain quelqu’un s’approcha d’elle et la saisit par la taille, pour qu’elle puisse se tenir debout. Andrzej apparut alors devant ses yeux.
—Que fais-tu ici ? — s’étonna Miriam.
—Je suis ici pour te sauver. Anna a été libérée, mon père s’en est occupé. Il a dû l’envoyer chez de la famille en France, pour qu’elle ne nous attire pas d’ennuis. Elle est devenue très combative et voulait tuer tous les Allemands. Je te raconterai le reste plus tard, mais maintenant tu dois m’écouter. S’ils cherchent des ouvriers spécialisés, tu dois te proposer rapidement. Tu dois cesser de m’en vouloir, un jour je t’expliquerai tout. Tu dois vivre, nous devons vivre. Souviens-toi, si nous nous perdons, je t’attendrai après la guerre dans notre domaine. Je passerai aussi par Lublin. Tu sais ce que tu représentes pour moi, puis il disparut de sa vue, effleurant pour finir sa joue de ses lèvres. La jeune fille croyait rêver.
—Où suis-je? pensa Miriam. Devant ses yeux apparut une maison ornée de belles fleurs, une musique entraînante. Un SS très courtois, entouré de gardiens ukrainiens, les accueillit. Face aux wagons se tenaient en rang des hommes, proprement vêtus, qui paraissaient bien nourris.
***
Le camp d’extermination allemand de Sobibor fut créé entre fin avril et début mai 1942. Il fut, après Bełżec, le deuxième lieu du génocide industriel des Juifs dans le cadre de l’Aktion Reinhard. Le camp fut construit près de la gare de Sobibor. Sa situation directe sur la ligne ferroviaire Lublin-Chełm-Włodawa permettait un transport efficace. Pendant toute la durée de son fonctionnement, 51 Allemands et Autrichiens y servirent, ainsi qu’environ 150 gardiens, principalement ukrainiens. Le camp de Sobibor fut dirigé par deux commandants. Le premier fut Franz Stangl. Franz Reichleitner lui succéda à la tête du camp. Les premiers convois arrivèrent au camp d’extermination de Sobibor probablement dès la fin mars ou le début avril 1942. On y amenait des Juifs du district de Lublin, du district de Cracovie, du district de Galicie, ainsi que d’Autriche, d’Allemagne, de Bohême, de Slovaquie, des Pays-Bas, de France, de Lituanie et de Biélorussie. Le 14 octobre 1943, une révolte éclata dans le camp, dirigée par l’ancien soldat soviétique Alexandre Petcherski. Environ 60 insurgés survécurent jusqu’à la fin de la guerre. Après la révolte, les Allemands liquidèrent le camp. 180 000 Juifs y trouvèrent la mort.
***
Miriam avait entendu parler de Sobibor, tout comme de Treblinka et d’autres lieux d’extermination, mais ce spectacle endormit un instant sa vigilance. Le commandant du camp expliquait d’un ton calme aux prisonniers arrivants qu’ils se trouvaient sur le territoire d’un camp de travail. Dans un instant, ils iraient se laver. La jeune fille regarda autour d’elle et vit des gens assez convenablement vêtus, avec des valises. Elle comprit que ce n’étaient pas des Juifs de Pologne.
L’Allemand demanda s’il y avait parmi eux des spécialistes de la taille des diamants, des cordonniers, des tailleurs, etc. Miriam répondit aussitôt en allemand qu’elle était orfèvre. Les Allemands choisirent quelques personnes, leur ordonnèrent de se rendre au baraquement, et « invitèrent » le reste au bain. Miriam savait que, dans un camp d’extermination, on ne vivait que quelques heures après le débarquement.
***
Lorsqu’un Juif arrivait dans un camp de concentration et parvenait à passer la sélection, il obtenait une certaine chance de survie. Les prisonniers des camps d’extermination, eux, en étaient privés : des wagons, ils allaient directement aux chambres à gaz. Le personnel du camp faisait exception à cette règle. Les Allemands l’employaient à divers travaux dans l’enceinte du camp. Rejoindre les rangs de ce personnel pouvait prolonger la vie de plusieurs mois. Ceux qui travaillaient dans les camps d’extermination savaient donc que, tôt ou tard, ils seraient tués. C’est pourquoi beaucoup étaient déterminés à s’en échapper à tout prix. Naissaient ainsi des projets d’évasions collectives et individuelles.
L’évasion planifiée d’un groupe du Sonderkommando du camp de Sobibor fut une tentative de résistance aux bourreaux allemands. En raison d’une erreur de mesure du tunnel censé les conduire hors de l’enceinte du camp, les mines posées par les SS tout autour explosèrent. 150 membres de ce groupe furent fusillés. Il y eut aussi des évasions individuelles de Sobibor, mais les Allemands appliquaient toujours dans ces cas-là le principe de la responsabilité collective. Les exécutions avaient toujours lieu en présence de tous les détenus, afin qu’ils sachent le sort réservé à tous les fugitifs. Les prisonniers étaient convaincus que la seule forme de résistance possible face à l’occupant allemand serait une évasion collective, celle qui eut lieu le 14 octobre 1943.
***
Miriam resta encore un long moment sur la place, puis elle entendit un prisonnier du personnel du camp s’approcher d’un groupe de Juifs étrangers et leur dire de se défendre, car ils allaient bientôt être gazés.
—Monsieur le commandant, leva la main un Juif de forte carrure. Est-il vrai que vous allez nous assassiner à l’instant, nous entendons des propos insensés. On nous avait promis que nous travaillerions dans un camp de travail.
On vit une grimace se dessiner sur le visage du SS, qui fit un signe de tête vers le gardien ukrainien, lequel frappa de toutes ses forces ce Juif d’un coup de poing. Les autres restèrent comme hypnotisés. L’un après l’autre, sans la moindre résistance, ils se dirigèrent vers leur destination. Miriam pensa combien il était irrationnel de convaincre quelqu’un qu’il allait être gazé dans l’instant. L’Allemagne, pays cultivé qui avait donné naissance à tant de figures illustres, comme Goethe, avait inventé le meurtre d’êtres humains à l’échelle industrielle, en brûlant leurs corps dans des fours crématoires. C’est pourquoi la plupart des Juifs venus de l’étranger n’opposaient aucune résistance, car ils restaient persuadés jusqu’au bout qu’il ne leur arriverait rien. Miriam fut conduite jusqu’à un baraquement éloigné. Elle y rencontra le maître orfèvre pour qui elle allait travailler.
—Mon Dieu, qui vois-je, Miriam, ma sœur chérie, tu es vivante, il se jeta sur la jeune fille, qui ne put retenir de sanglots bruyants.
—Dawid, comme je vous ai cherchés longtemps, sanglotait la jeune fille, et où est Benek ? demanda-t-elle. Je te le dirai plus tard, viens maintenant, je vais te montrer ta couchette dans le quartier des femmes.
Miriam constata que les conditions de vie des prisonniers à Sobibor étaient bien meilleures qu’à Auschwitz. Les femmes, dans ce qu’on appelait le personnel du camp, étaient beaucoup moins nombreuses que les hommes. Celles qu’elle rencontra étaient même soignées de leur personne, compte tenu des conditions du camp. Le soir, quand tout le monde, après l’appel, fut reparti vers les baraquements, Dawid vint trouver la jeune fille.
—Écoute, Mili (c’est ainsi que ses frères l’appelaient quand elle était encore petite). Je ne sais pas si tu le sais, mais maman a réussi à s’extraire d’un tas de cadavres, elle a atteint dans la nuit une ferme quelconque et là, avec l’accord des fermiers, elle s’est cachée. Ils voulaient qu’elle reste plus longtemps chez eux, mais elle s’est obstinée à te chercher. Malheureusement, elle est tombée sur une patrouille allemande, qui l’a aussitôt déportée à Auschwitz. Je ne sais pas si elle est vivante ou non. À ces mots, Miriam fondit en larmes. Elle comprit que sa mère était morte à cause d’elle. Dawid serra contre lui sa sœur en sanglots, essayant de la calmer et de lui expliquer que personne n’a de pouvoir sur la vie d’autrui, qu’elle est entre les mains de Hachem (Dieu). Dawid lui-même essayait de maîtriser son désespoir, pour ne pas accabler davantage sa sœur.
—Mais moi… j’ai été si heureuse de la voir là, dans cet enfer, et je l’ai aussitôt perdue, pleurait la jeune fille.
—Il fallait que ce soit ainsi, sinon tu ne serais pas arrivée ici, et nous avons énormément à accomplir. Nous préparons une résistance armée et nous avons besoin de personnes de confiance pour nous y aider — répondit son frère.
Miriam s’anima aussitôt et raconta son histoire de survie, et surtout le fait qu’elle savait manier les armes et n’avait aucun scrupule à ôter la vie à un gestapiste. Dawid écoutait avec un grand intérêt et un grand étonnement le récit de sa sœur qui, à la maison, s’accrochait toujours au tablier de leur mère et avait peur de tout, et qui était devenue ici une véritable guerrière.
—Tu sais, petite sœur, je suis très fier de toi. Il ne s’agit plus maintenant de notre seule vie, mais de celle de tout le peuple juif, voué à la Shoah. Un peuple que tous ont abandonné. — même par Hachem — lança quelqu’un de loin.
—Oh non, ce n’est pas lui qui est responsable de la Shoah de son peuple. Ce n’est pas lui qui a créé les camps ni poussé les Juifs dans les fours crématoires. Ce sont des hommes qui font cela — les Allemands, qui se sont depuis longtemps perdus dans leurs crimes. Je crois profondément qu’il ne nous abandonnera jamais et qu’un jour nous serons de nouveau un grand peuple, qui donnera au monde de célèbres médecins, compositeurs, inventeurs. Si nous avions notre propre État, nous nous défendrions, mais ainsi nous errons toujours quelque part dans les coins, et même ceux qui sont venus après nous nous considèrent comme des étrangers. Mais bon, assez de ces discours. Dans un instant va arriver ton Roméo — se mit à rire Dawid.
Peu après, Miriam entendit un léger coup frappé à la fenêtre, elle sortit aussitôt et vit Andrzej. Elle fut très heureuse de le voir.
—Ce que tu as pu faire comme bêtises, ma fille — dit-il en guise de salut.
—Mais c’est ainsi que j’ai retrouvé mon frère — répliqua la jeune fille. Comment se fait-il que tu sois là ? Assieds-toi, je vais te raconter. Aujourd’hui il y aura du calme, car un de ces démons est revenu de permission et ils vont arroser la naissance de son fils, donc tranquillité pour quelques heures. Bon, je vais te raconter, tu finiras par le savoir de toute façon. Anna voulait se suicider, mais après avoir parlé avec toi, elle y a renoncé. Je l’ai dit à mon père. Il a ordonné de ne rien dire à notre mère, qui n’y survivrait pas. Nous avons convenu qu’en échange de ce que tu as fait, je te protégerais jusqu’à ta remise en liberté. Maintenant tu es sous bonne protection, je sais qu’un soulèvement se prépare. Moi, je ne peux plus rester ici, d’ailleurs l’accord entre mon père et le SS soudoyé ne prévoyait que de t’accompagner jusqu’à Sobibor.
Miriam écoutait cela avec une grande incrédulité. C’était la première fois qu’elle rencontrait un homme capable d’un tel sacrifice pour une femme, hormis bien sûr son père.
—Tu n’étais pas obligé de faire cela, je me serais débrouillée d’une manière ou d’une autre — lâcha-t-elle entre ses dents, consciente d’être dans une situation très inconfortable.
—Demain je pars d’ici, je vous aiderai de l’extérieur. Ne te fais pas remarquer, car il ne s’agit plus seulement de toi, mais de tous ceux qui sont détenus ici. Les Allemands pratiquent ici la responsabilité collective : qu’un seul prisonnier commette une faute, et la punition en frappe des dizaines.
Miriam ne put s’endormir pendant longtemps. À l’appel du matin, elle voyait encore Andrzej, mais à celui du soir, il n’était plus là. Elle s’étonna que le nombre de prisonniers concorde malgré tout. Elle n’y comprenait rien.
—Dawid, comment se fait-il qu’Andrzej ne soit plus là, et que le nombre du kommando soit pourtant exact, demanda-t-elle tandis qu’ils travaillaient ensemble à la taille des diamants.
—Tu vois celui-là, à côté du poteau? — il désigna un jeune homme d’apparence quelconque
—Il est ici à la place d’Andrzej — répondit son frère.
—Mais comment, il s’est porté volontaire pour l’échange, ici, en enfer — demanda-t-elle, étonnée.
—Oui, sinon, pour la fuite d’Andrzej, on aurait fusillé au moins une vingtaine de prisonniers. C’est pourquoi nous avons décidé que nous devions tous nous évader. Seulement, il y a un problème. Nous n’avons pas de chef.
—Mais moi je peux l’être, je sais tirer, je suis bien entraînée — répondit Miriam.
—Personne n’écoutera une bonne femme — se mit à rire le garçon, affichant un beau sourire, comme s’ils bavardaient un après-midi sur la véranda de leur belle maison. Miriam se mit à songer à ce volontaire.
—Je sais à qui tu penses, tu te demandes pourquoi il a pris cette décision. Les Allemands ont tué toute sa famille, ils sont tous partis en fumée. Il a dit qu’il devait les venger. C’est désormais son seul but. — répondit-il
Quelques jours plus tard arriva un nouveau convoi de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes. Miriam était présente au déchargement. Le grincement du fer contre le fer frappa ses tympans avec une telle force qu’elle en eut la nausée. Le train s’arrêta. La locomotive lâcha un nuage de vapeur épaisse et grasse, qui masqua un instant le soleil de juillet.
— Raus! Schneller, los! — le rugissement du SS depuis la rampe déchira aussitôt le silence. La jeune fille écarta la lourde porte en bois du wagon. La puanteur qui jaillit de l’intérieur — sueur, excréments et relents de gens enfermés depuis plusieurs jours — faillit la faire tomber. Mais il ne lui était pas permis de ciller. Il ne lui était pas permis de montrer une faiblesse.
— Sortez, calmement, laissez les bagages sur la rampe, ils seront acheminés par camions — répétait-elle d’une voix mécanique, vidée de toute émotion. La formule que la SS ordonnait au personnel de marteler dans les têtes. Un mensonge destiné à acheter à tous encore quelques heures de calme relatif. La foule commença à se déverser du wagon. Aveuglés par le soleil, sales, mortellement terrifiés, mais nourrissant encore de l’espoir. Une femme dans un manteau élégant, quoique froissé, rajusta son chapeau. Un homme âgé serrait convulsivement une valise en cuir.
— Monsieur, où sommes-nous ? Est-ce un camp de travail? chuchotait-on tout autour. C’était un jeune garçon, dix-huit ans peut-être. Il portait une chemise encore propre.
Le regard de Mili croisa le sien. Pendant une fraction de seconde, elle voulut crier : Fuis ! Cours vers la forêt ! C’est une usine de mort ! Mais la rampe était cernée d’Ukrainiens aux canons de fusil noirs. Un seul faux mouvement, et elle serait tombée sur le ballast, une balle dans la tête.
— Oui, un camp de travail. Laisse ta valise — lança-t-elle fort, d’un ton brusque, sans le regarder. Puis, d’une voix basse, elle lui souffla — fuis d’ici.
Un peu plus loin se tenait le SS-Scharführer Frenzel. Dans un uniforme impeccablement repassé, un fouet se balançant nonchalamment dans sa main. D’un simple geste du doigt, presque avec indifférence, il séparait la masse humaine. Les vieillards, les femmes avec des nourrissons, les enfants en pleurs — à gauche, vers le large portail portant l’inscription « Vers les bains ». Quelques jeunes hommes robustes — à droite.
Je voyais des mères séparées de leurs fils. J’entendais leurs paroles rassurantes : « On se reverra après le bain, mon fils ! ». Ces mots me brûlaient comme un feu vif. Je savais ce qu’il y avait derrière cette clôture de barbelés tressés de branches de pin. Je savais que, en moins d’une heure, ces vêtements qu’ils portaient encore seraient triés. On chercherait dans leurs replis si des Juifs n’y avaient pas caché des objets de valeur. Miriam entra dans un wagon vide pour vérifier qu’il avait bien été évacué. Deux gardiens ukrainiens, occupés à bavarder, restèrent avec elle. À un moment, elle aperçut dans un coin un petit garçon de quelques années, qui avait réussi, par on ne sait quel miracle, à se cacher des SS.
—N’aie pas peur — dit Miriam. Je ne te ferai aucun mal.
— As-tu une famille? demanda-t-elle
—Ils sont tous ici, mon père m’a ordonné de rester. Il a dit que l’un de nous devait se sauver. Toute ma famille est morte à Treblinka, et le reste est là-bas — d’un geste de la main, il désigna le camp.
— Écoute-moi attentivement. Je vais refermer un peu la porte, et quand le train repartira, au bout d’une demi-heure environ, tu sauteras. Évite les gens. Tu dois te rendre à Zakrzew, chez mon ami Andrzej. Dis-lui que tu viens de la part de Mili. Souviens-toi, ne dis à personne qui tu es vraiment.
—Et comment t’appelles-tu — demanda Miriam
—Samuel Filkensztajn— répondit poliment le garçon. Puis Miriam referma légèrement la porte du wagon et signala aux Ukrainiens qu’il était vide et qu’ils pouvaient retourner au camp.
***
Enfin, le soleil se mit à briller sur les plans des insurgés. Un train arriva à Sobibor en provenance de Minsk. Quand les portes s’ouvrirent, Leon Feldhendler s’attendait à de nouveaux sanglots et au spectacle de mères serrant leurs enfants contre elles. Au lieu de cela, c’est le silence qui descendit du wagon. Des hommes en capotes verdâtres et déchirées se ruèrent sur la rampe. L’un d’eux, grand, aux traits durs, rajusta son calot et balaya lentement du regard les miradors. Il ne regardait pas où il mettait les pieds. Il regardait les fusils des gardiens. Leon sentit un frisson lui parcourir le dos. Ce n’étaient pas de nouveaux condamnés qui venaient d’arriver dans cette usine de mort. C’étaient des soldats. Leon sentit que Dieu ne les avait pas oubliés.
Le groupe dirigé par Leon Feldhendler, ancien président du Judenrat de Żółkiewka, préparait secrètement un soulèvement. Leon jouissait de l’autorité auprès des autres prisonniers, mais ne s’avérait pas très efficace comme chef. Tous savaient que, à moins qu’un miracle ne survienne, leurs plans échoueraient lamentablement.
Lorsque les convois en provenance de l’est commencèrent à arriver, Leon décida aussitôt d’associer à la conspiration les militaires, dont les Allemands avaient amené un nombre assez conséquent. Son attention fut attirée par un homme grand, d’une trentaine d’années, portant l’uniforme de lieutenant de l’Armée rouge, Alexandre (Sacha) Aronovitch Petcherski, de Rostov-sur-le-Don. Après une courte période d’observation, les conspirateurs entrèrent en contact avec Sacha. Les plans d’évasion purent alors être mis en œuvre. Avec un état d’esprit positif et combatif, les Juifs entamèrent les préparatifs du soulèvement. Il fallait faire preuve d’une prudence particulière en initiant des personnes au plan de la révolte, car il existait un danger réel que l’un des prisonniers ne les trahisse. Le plan de Petcherski prévoyait la liquidation secrète de tous les SS, puis une évasion par le portail principal, car tout le terrain alentour était miné.
On forma des groupes de combat de trois hommes, armés de couteaux et de haches que le menuisier avait préparés de manière à pouvoir les dissimuler sous les vêtements de dessus. Dans une première phase, entre 15h30 et 16h00, il était prévu de distribuer les couteaux et les haches. Dans la phase suivante, il fallait liquider les SS sans utiliser de pistolets, afin de garder toute l’action secrète le plus longtemps possible. On envisageait également d’éliminer d’éventuels Juifs qui chercheraient à contrarier l’action ou représenteraient une menace pour son déroulement. Le résultat de la révolte ouverte dépendait dans une large mesure du nombre d’Allemands tués et des armes récupérées. Il était également très important de couper les lignes téléphoniques. Sur près de 650 Juifs, environ 10 pour cent étaient initiés aux plans d’évasion. Le déclenchement du soulèvement avait été prévu pour le 13 octobre, mais l’arrivée à ce moment-là d’un groupe d’Allemands venus du camp de travail voisin d’Osowa entraîna le report de l’action d’un jour.
On choisit, pour le déclenchement du soulèvement, un jour où le commandant Franz Reichleitner était absent. La veille, les conspirateurs avaient réparti les couteaux et les haches destinés à la liquidation des SS et des gardiens ukrainiens. Le matin, les jeunes qui remplissaient la fonction d’agents de liaison invitèrent des Allemands choisis dans les ateliers de cordonnerie et de couture, pour l’essayage de vêtements, de chaussures et d’autres objets prétendument uniques. Ne se doutant de rien, ils furent assassinés en silence, et leurs corps dissimulés. Le premier à devoir mourir fut Johann Niemann, qui exerçait les fonctions de commandant. Il arriva chez le tailleur quelques minutes avant l’heure. L’Allemand retira son étui à pistolet et commença l’essayage d’un manteau. Le tailleur lui demanda de se tenir tranquille, et pendant ce temps des Juifs cachés attaquèrent le SS par-derrière à coups de hache. Ensuite, ils lavèrent le sol maculé de sang et allèrent porter le premier pistolet ainsi récupéré à Petcherski. Il n’y avait plus de retour possible. D’autres hitlériens furent liquidés de la même manière. Entre-temps, l’un des Allemands revint de Chełm et découvrit le corps de son collègue assassiné. Petcherski prit alors sur-le-champ la décision d’appeler les prisonniers à s’évader. Il exhorta les Juifs à témoigner, une fois libres, du crime que les Allemands avaient commis contre eux.
Les insurgés réussirent à se procurer des armes dans les entrepôts. Les câbles téléphoniques et le courant furent coupés. La situation commença à se compliquer lorsqu’un des SS découvrit le corps de son collègue. Une fusillade éclata alors. La foule désorientée des prisonniers se rua vers le portail principal. Beaucoup tentèrent de sortir par des issues latérales, qui étaient minées, et y trouvèrent la mort.
Les fugitifs eurent un peu de temps pour s’éloigner en sécurité du camp, avant que les Allemands survivants n’organisent une poursuite. Dans la forêt, des groupes successifs de Juifs rescapés se rejoignaient. Alexandre Petcherski les conduisit sur une certaine distance, puis ordonna de se disperser et de se sauver chacun de son côté. Avec les soldats de l’Armée rouge, il partit vers l’est pour rejoindre une unité soviétique.
***
Dawid convint avec Miriam que chacun se sauverait de son côté. La jeune fille devait avant tout veiller à ce que le plus grand nombre possible de femmes s’échappe avec elle. Auparavant, ils avaient cousu des objets de valeur dans les replis de leurs vêtements, afin de pouvoir survivre au moins quelque temps. Miriam courait avec les autres filles de toutes ses forces. Elle ne se retournait pas, mais sentait que les personnes courant à côté d’elle s’effondraient au sol, touchées par les tirs de la garnison du camp. Miriam parvint par miracle à atteindre une forêt très dense, où même les rayons du soleil ne pénétraient plus que faiblement. Elle commença à regarder autour d’elle et ne vit personne, hormis sa propre ombre à peine visible. À cet instant, elle remercia intérieurement tous ces partisans qui l’avaient entraînée, pour qu’elle puisse survivre dans les conditions les plus difficiles. En véritable éclaireuse, elle détermina précisément sa position. Elle était certaine de s’être considérablement éloignée du lieu de son évasion. Elle décida de revenir sur ses pas de quelques dizaines de mètres, pour vérifier si, en dehors d’elle, quelqu’un d’autre avait survécu. En chemin, elle aperçut un groupe de fugitifs, qui l’informèrent que le groupe de Petcherski les avait quittés depuis longtemps et s’était dirigé vers le côté soviétique. Ils l’encourageaient eux-mêmes à s’y rendre, disant que ce serait sûr là-bas. Miriam ne voulait pas retourner vers les Kresy. Elle venait tout juste de retrouver son frère, et elle ne savait pas s’il avait survécu.
C’était le deuxième jour que Miriam s’éloignait de Sobibor. Elle ne voulait pas sortir de la forêt, car elle était certaine que les Allemands organisaient une battue pour capturer les fugitifs. Heureusement, elle savait se débrouiller même sans nourriture. Elle chassa sans problème un lièvre égaré. Peu après, elle aperçut plusieurs personnes qui, selon elle, s’étaient perdues dans la forêt.
—N’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal. Miriam avait l’air de revenir de la chasse. Un homme d’une trentaine d’années demanda timidement.
—Nous nous sommes perdus dans cette forêt, nous ne savons pas comment en sortir, nous n’avons rien mangé depuis longtemps. Il voulut continuer son récit, mais Miriam l’interrompit.
—Tu finiras dans un instant, mais d’abord je vais vous montrer comment chasser quelque chose. Capturer du gibier prit plus de temps que la jeune fille ne le pensait, mais elle réussit finalement, avant la tombée de la nuit, à apaiser leur faim.
—Nous devons éteindre le feu, pour ne pas attirer une patrouille. Serrez-vous tous les uns contre les autres, pour garder le plus de chaleur possible — répondit Miriam. Tous, comme un seul homme, obéirent à la jeune fille et, blottis les uns contre les autres, se mirent à raconter leurs familles, la guerre et leur survie.
11. Plus loin sur la route
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L’une des formes d’autodéfense des Juifs face à la Shoah était la fuite des camps de travail, des camps de concentration, des ghettos et d’autres lieux où ils étaient retenus contre leur gré. Avant la création des camps d’extermination, les Juifs étaient exploités pour le travail forcé. Dès le début de l’occupation, les Allemands les raflaient et les contraignaient à travailler, par exemple pour le compte de sous-traitants allemands. Sans nourriture, traités brutalement, ils ne supportaient pas le rythme imposé. Beaucoup étaient si malades et si mal nourris qu’ils ne pouvaient même plus tenir un outil. Les occupants s’adressaient aux Conseils juifs en leur ordonnant de fournir un nombre déterminé d’ouvriers. Avec le temps, les conditions dans ces camps devinrent si intolérables que beaucoup commencèrent à songer à s’évader. Les tentatives d’évasion n’aboutissaient pas toujours. Avec le temps, les Allemands se mirent à appliquer le principe de la responsabilité collective, si bien que les prisonniers eux-mêmes empêchaient les évasions éventuelles. Hanna Wajnsztok a rapporté que, lorsqu’un jour deux Juives hongroises s’étaient évadées de l’un des camps de travail de Dolny Śląsk, on avait ordonné à toutes les femmes de se déshabiller et de défiler devant les Allemands rassemblés, lesquels ne leur épargnèrent aucune sorte d’insultes. Par mesure de punition, on rasa également les cheveux de 30 femmes, ce qui était d’autant plus dangereux que cela pouvait entraîner leur envoi à la chambre à gaz en raison d’une apparence « inappropriée ».
Les Allemands, voulant dissuader les Juifs de tenter de s’évader, procédaient souvent à des exécutions publiques, par exemple par pendaison. Le fugitif capturé était pendu en présence de tous les Juifs détenus dans le camp. Ainsi en fut-il, par exemple, dans les camps de travail de Wielkopolska. Le tragique de ces exécutions était accentué par le fait que l’on contraignait les compagnons des condamnés à passer eux-mêmes le nœud coulant autour du cou des victimes. D’autres étaient contraints de marcher autour de la potence, le regard tourné vers les pendus. Ceux qui n’exécutaient pas cet ordre étaient battus. Les détenues juives, sur ordre de la direction du camp, devaient chanter des chants juifs et danser autour de la potence . Les Allemands appliquaient le principe de la responsabilité collective dans un but essentiel : faire renoncer à la lutte pour sa propre vie et amener à se résigner à son sort. Un facteur psychologique jouait ici sans doute aussi un rôle, car beaucoup craignaient d’exposer leurs compagnons d’infortune à une mort certaine. Tous ne se laissèrent cependant pas retenir dans le camp. Le désir de quitter ce lieu de supplice était plus fort que la considération pour les compagnons d’infortune. Il convient de préciser qu’il était plus facile de s’échapper des lieux de travail forcé, qui n’étaient pas gardés aussi étroitement que les camps d’extermination. Mais de là aussi s’évadaient des Juifs pour sauver leur vie. Samuel Willenberg rapporte l’histoire de deux Juifs qui, après être entrés dans les latrines, décidèrent de profiter de la pénombre ambiante pour sortir du camp sans être aperçus. Ils sectionnèrent les fils de fer barbelé et conquirent ainsi leur liberté. Par hasard, deux autres prisonniers se trouvaient encore dans les latrines ; ils saisirent l’occasion et se joignirent aux fugitifs .
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—La pensée de m’évader du camp m’accompagnait chaque jour — commença Alik son récit. Je savais que mes jours étaient comptés. Je ne connaissais absolument pas les environs, je n’avais pas d’argent sur moi. Je ne pouvais pas non plus retourner dans ma région natale. Un jour, je me suis dit : maintenant ou jamais. Avec d’autres garçons, nous avons creusé un tunnel sous la clôture, que cette nuit-là les Allemands ne surveillaient même pas particulièrement. Au bout d’environ une heure, nous nous sommes tous retrouvés hors des murs du camp, dans cette forêt. La seule idée qui nous soit venue fut d’avancer devant nous. Je suis resté avec Gienek, les autres se sont séparés, je ne sais pas ce qu’il est advenu d’eux. Alik termina son récit.
—Je me suis évadé du ghetto avec mon frère dans une valise. J’avais un laissez-passer pour travailler du côté aryen. Ma mère est restée seule avec mon petit frère, mon père avait été tué par les Allemands au début de la guerre. Elle le protégeait beaucoup, il ressemblait exactement à notre père, et c’est sans doute pour cela qu’elle avait tant d’affection pour lui. Un jour, un voisin qui était policier a dit qu’on allait bientôt liquider le ghetto, et que ceux qui le pouvaient devaient s’enfuir. J’ai proposé à ma mère d’emmener le petit avec moi. Elle n’a pas voulu. J’ai emmené mon frère à son insu. Il avait 5 ans, je l’ai caché dans une valise. C’est dans ce genre de valises que nous avons fait passer plusieurs fois des enfants juifs du côté aryen. Je voulais retourner chercher ma mère, mais on m’a dit que le lendemain le ghetto serait liquidé et que les Allemands avaient doublé les gardes pour que personne ne puisse s’échapper. J’ai confié mon frère à la garde d’amis polonais, et je suis parti je ne sais où, jusqu’à ce que j’atterrisse ici avec vous — répondit Berni.
Les évasions des ghettos étaient fréquentes, en particulier pendant les actions de déportation, lorsqu’il n’y avait plus aucune chance de rester sur place et que se rendre à la place de transbordement (Umschlagplatz) signifiait l’envoi vers un camp de la mort. Souvent, la fuite elle-même ne posait pas de problème ; celui-ci ne surgissait qu’après le franchissement des portes du ghetto. La plupart de ceux qui se décidaient à fuir se dirigeaient vers la forêt, où la survie n’allait pas non plus de soi.
Les égouts constituaient une voie de fuite fréquente hors du ghetto ; par eux passaient du côté aryen les Juifs dépourvus de moyens financiers pour soudoyer les gardes, ou n’ayant pas eu la possibilité d’entrer en contact avec un policier prêt à le leur permettre. Il en allait de même pendant les actions de liquidation, lorsque le nombre de gardiens de l’ordre rassemblés ne permettait pas de tous les corrompre.
—Mon évasion, intervint Hyla dans la conversation, n’a pas été aussi agréable que la vôtre. Je me suis enfuie avec des amis du ghetto de Kraków par les égouts. Nous n’avions pas d’argent pour sortir par la porte. D’ailleurs, on ne savait pas à qui donner un pot-de-vin, tant les gardes changeaient souvent. Un soir, un ami du service d’ordre est venu me voir et m’a dit que des déportations auraient lieu dans les jours suivants. J’ai essayé de persuader mon frère et ma sœur de s’enfuir, seul mon frère a accepté, ma sœur est restée avec nos parents et nos grands-parents. Nous sommes partis de nuit par les égouts vers le côté aryen. La puanteur était si forte qu’une des filles s’est évanouie. En sortant des égouts, nous sentions si mauvais que nous craignions d’être dénoncés par la première personne venue à cause de cette odeur. La seule idée fut de nous diriger vers la forêt, après nous être d’abord lavés dans la rivière.
Après une nuit relativement sûre, Miriam décida de poursuivre seule son voyage en direction de Lublin. Elle devait y retrouver son frère. Elle fit ses adieux à tous et se mit en route. Elle réussit à atteindre Lublin, jusqu’à une cachette sûre dans les égouts, qui se trouvaient sous la vieille ville et menaient loin au-delà de son centre. Miriam les connaissait bien : enfant, elle y jouait à cache-cache avec ses cousins. Peu de gens connaissaient ces passages secrets. L’entrée de l’égout se trouvait non loin des limites du ghetto. La jeune fille devait être très prudente pour n’être remarquée par personne.
—Mili — entendit-elle une voix. Son cœur se mit à battre plus fort, elle aperçut une silhouette qui s’avançait vers elle d’un pas rapide.
—Benek, je n’arrive pas à croire que je te vois. Tant de temps que je vous cherchais, que je te cherchais. Les mots suivants restèrent bloqués dans sa gorge. Sous le coup de l’émotion, elle ne parvenait plus à parler. Le frère et la sœur restèrent longuement enlacés, puis le frère demanda à Mili de le suivre. La jeune fille découvrit une grande pièce qui ressemblait à un centre de commandement. Des gens étaient assis en groupes, discutant entre eux. Lorsque le frère et la sœur entrèrent, des applaudissements nourris éclatèrent soudain.
—Je vous présente ma courageuse sœur Miriam — ajouta Benek, fier.
—Nous avons beaucoup entendu parler de toi, nous sommes heureux que tu sois enfin parmi nous — s’écria un jeune homme debout au fond de la pièce. Puis il lui tendit une écuelle de nourriture. Chacun retourna à son travail, et le frère et la sœur décidèrent de profiter de leur compagnie mutuelle.
—Nos parents, maman — Miriam se mit à pleurer.
—Ça va, ce n’est pas ta faute. Je suis au courant pour maman, mes camarades de la clandestinité me l’ont rapporté. Tu ne peux pas changer le destin.
Lorsque la jeune fille se fut calmée, Benek commença à lui raconter son histoire.
—Nous nous sommes évadés avec Dawid vers les environs de la forêt de Nalibocka, où opérait le détachement des frères Bialski. Nous en avons créé un nous-mêmes, et de plus en plus de volontaires se présentaient. Le problème était de se procurer des armes. Un jour, nous avons attaqué un poste de la police allemande. Nous avons réussi à nous emparer d’un arsenal assez conséquent. Peu de temps après, notre commandant nous a renvoyés dans les environs de Lublin ; nous devions persuader les gens dans les ghettos de résister.
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12. Dans les ghettos
Rejowiec dans la région de Lublin. Les Juifs y apparurent au XVIe siècle. Ils s’occupaient principalement de commerce et d’artisanat. À la fin du XIXe siècle, ils représentaient environ 80 % des habitants. Ils possédaient une synagogue, un mikvé, une maison de prière, un cimetière. La vie sociale et culturelle y était florissante. Après le déclenchement de la guerre, en septembre 1939, Rejowiec se retrouva brièvement sous administration soviétique, puis fut occupé par les Allemands. Avec le retrait des troupes soviétiques, un groupe de Juifs, principalement des hommes, s’enfuit vers l’est. En avril 1940, un ghetto fut créé, d’où des lignes de chemin de fer menaient vers les camps d’extermination. La liquidation du ghetto fut menée à partir du printemps 1942. Après son report, un ghetto dit « de transit » fut créé à partir des Juifs polonais, pour les Juifs venus du Reich, du Protectorat de Bohême-Moravie et de Slovaquie. On estime qu’environ 6 000 personnes s’y trouvaient alors. Les Allemands procédèrent à de nombreuses exécutions, les victimes étant enterrées au cimetière local. Un camp de travail fonctionnait également à Rejowiec. La liquidation définitive du ghetto eut lieu en 1943. Les Juifs furent déportés à Majdanek. Un petit groupe de Juifs survécut à l’occupation, en se cachant dans les forêts environnantes, formant notamment des unités de partisans, ainsi que ceux qui réussirent à passer la frontière orientale.
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Benek arriva à Rejowiec bien avant que les Allemands ne décident d’y massacrer tous les Juifs. Il se jura de mobiliser à la résistance les Juifs qui s’y trouvaient, non seulement ceux du lieu, mais aussi ceux venus de l’étranger.
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La défense des Juifs face à la Shoah ne se limitait pas à la résistance active, par exemple les armes à la main lors de soulèvements, de fuites ou d’actes isolés d’autodéfense. Les Juifs, enfermés dans les ghettos, exposés au danger constant de perdre leur santé et leur vie, s’efforçaient de faire en sorte que leur vie d’avant ne tombe pas dans l’oubli. Il faut souligner que derrière les murs des ghettos et des camps se trouvaient des gens de métiers et de professions divers. On y trouvait de grands compositeurs, musiciens, écrivains et savants, qui avant la guerre avaient contribué à l’essor de leur patrie et avaient servi la Pologne, comme par exemple la famille Arnsztajn de Lublin.
La vie culturelle constituait un élément essentiel de la résistance civile dans les ghettos et les camps. La lutte pour la survie n’occultait pas les autres besoins. À côté de la faim physique, la faim spirituelle était tout aussi inséparable ; elle mobilisait pour la lutte pour la survie tant les individus que des groupes plus larges. L’occupant allemand supprima les maisons de prière dans les ghettos, interdit l’enseignement scolaire, et le contact avec le monde extérieur, ne serait-ce que par la confiscation des postes de radio, était pratiquement impossible. Les Juifs surent se mobiliser et opposer une résistance passive. Toute activité culturelle interdite par les Allemands passa dans la clandestinité. Les initiateurs de cette vie clandestine furent notamment des militants politiques et des membres d’organisations de jeunesse.
Un élément important de l’autodéfense spirituelle était l’enseignement clandestin, répandu dans chaque ghetto. Les enseignants du primaire et du supérieur, qui au péril de leur vie instruisaient la jeunesse juive, y jouaient un grand rôle. Dans le ghetto de Varsovie existait même un gymnase clandestin, et des écoles fonctionnaient sous couvert de cuisines populaires. On délivrait des attestations de fin de cours ou de classe, afin que l’élève puisse poursuivre sa scolarité après la guerre. Il arrivait que des enseignants viennent du côté aryen pour donner des cours clandestins. Les professeurs préparaient les étudiants à de futures études. Pour beaucoup, ces rencontres étaient un refuge contre la pensée constante de la mort et donnaient l’espoir qu’on pouvait vivre autrement que ce que les occupants avaient prévu. Les observations d’E. Ringelblum témoignent de l’importance de la continuité de l’éducation. Il était convaincu que la jeunesse privée de contact avec le savoir se démoralisait plus vite.
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Benek pénétra dans le ghetto à la faveur de la nuit, afin de ne pas éveiller les soupçons du personnel du camp. Le terrain était vaste et, à première vue, il s’y trouvait plus de monde qu’il ne l’avait imaginé. Il devait y retrouver un ami qui servait d’agent de liaison entre plusieurs ghettos situés à proximité de Lublin.
—Zyga, comme je suis heureux de te voir. Benek se dirigea vers son ami.
—Je suis content que tu sois là. C’est un massacre, mon vieux — répondit Zyga avec une mine amère. Je vais tout te raconter dans l’ordre, mais d’abord tu dois manger quelque chose. À cet instant retentirent les cris des SS.
—Tout le monde dehors — hurla l’Allemand. Les Juifs se mirent en hâte à quitter les bâtiments et se rassemblèrent sur la place. Benek, il faut te cacher. Ils nous comptent ; s’il y en a plus que prévu, ils vont immédiatement se douter de quelque chose et fusiller quelqu’un pour l’exemple. À ce moment entra un wachman ukrainien qui traîna tout le monde dehors.
—Raus, raus — criait l’Allemand en pressant les vieillards et les femmes. Au moment où le compte commença, un jeune Juif se mit à fuir. En un instant, plusieurs autres hommes perdirent la vie. Benek était si abasourdi qu’il crut s’évanouir ; il craignait qu’à cause de lui d’autres ne meurent. Heureusement, les SS se « contentèrent » de quelques cadavres et ne procédèrent pas au comptage. Les corps furent enterrés au cimetière juif, où les Allemands avaient déjà mené des exécutions auparavant.
—Aujourd’hui, ça devrait être calme, mais tu vois, mon vieux, ce qui se passe ici. Les Boches font des comptages pour s’amuser et nous tirent dessus comme des canards, et celui qui s’est enfui, c’est peut-être la peur, les nerfs qui ont lâché — répondit Zyga. Ils passèrent les heures suivantes jusqu’à l’aube à parler de la situation dans le ghetto.
—Le problème, ce sont les nouveaux venus de l’étranger, parce qu’ils ne comprennent absolument pas les conditions polonaises. Ils s’imaginent être arrivés ici dans un camp de travail. Certes, il y a un camp ici, mais la mortalité y est semblable à celle d’ici. J’ai commencé à organiser l’enseignement clandestin pour les détourner de penser au pire. Les Slovaques sont persuadés qu’ils rentreront bientôt chez eux. On a beau leur expliquer que s’ils ne s’enfuient pas d’ici, ils ne reviendront nulle part. Mais tu sais, essaie donc de parler à des gens qui ne comprennent rien.
—Maniek — appela Zyga en direction d’un garçon qui se tenait non loin.
—Comment vont nos cours — ah, attends, voici mon ami Benek, il va nous aider ici quelque temps — fit-il les présentations.
—Les gamins s’y mettent volontiers, même les petits Slovaques veulent apprendre. Nous lisons « Le Déluge ». Benek entra dans une pièce exiguë, où une foule d’enfants étaient assis dans tous les coins, chacun aussi captivé que s’ils lisaient le plus beau des contes.
—Allez, les garnements, changement de programme, on fait des mathématiques. Je vous présente Benek, qui va vous faire réviser la table de multiplication à la place de madame Basia, qui est tombée malade. Ces enfants, en d’autres circonstances, auraient été des premiers de la classe, auraient remporté des olympiades, et plus tard il les voyait déjà en blouse de médecin ou en robe de magistrat — pensa un instant Benek. —Vous devez savoir une chose : si le besoin s’en fait sentir, il faudra fuir, se sauver — dit Benek en s’adressant au groupe. Les garçons écoutaient leur maître, bouche bée.
Après les cours, Benek se rendit à une réunion des anciens. Tard le soir, un groupe mené par le rabbin se réunit pour discuter de la suite de leurs actions.
—Nous avons ici une presse que nous nous transmettons entre les ghettos ; c’est ainsi que nous savons ce qui se passe à l’extérieur — répondit l’homme âgé
—Vous savez, sans cette manie d’écrire, il y a longtemps que nous serions devenus fous ; au moins ainsi avons-nous un but, et nous ne donnons pas aux Boches la satisfaction de pouvoir faire de nous ce qu’ils veulent.
Benek rencontra ses camarades de la clandestinité et leur donna des indications sur les endroits où chercher de l’aide après avoir quitté le ghetto.
—Benek, c’est presque impossible de forcer ceux de Slovaquie, ou les plus âgés, à s’enfuir. Ils se cachent derrière la peur, la méconnaissance de la langue. Je comprends tout cela, mais sachant qu’ils vont bientôt partir en fumée aux conditions allemandes, moi je préférerais finir ma vie selon mes propres termes. Un groupe d’une dizaine de personnes est venu me voir, en me demandant de leur procurer du cyanure. Quand on liquidera le ghetto, ils se donneront la mort, ce sera leur résistance. Ils n’ont plus la santé pour fuir, et d’ailleurs ils ne veulent pas abandonner leur famille. Alors tu vois, mon ami, chacun ici lutte comme il peut pour ne pas céder aux Allemands — dit Zyga.
Le lendemain à l’aube, Benek fut réveillé par le vrombissement d’un moteur. Il était certain que les Allemands préparaient une déportation.
—Du calme, ce n’est qu’un exercice — Aloszka s’approcha de lui.
—L’ordre est arrivé du centre, tu dois aller à Łęczna, il y a là-bas dans le ghetto pas mal de nouveaux venus. Tu dois trouver un moyen de les motiver à s’enfuir. Benek prit son baluchon et se remit en route sans poser de questions superflues. Il devait aussi recevoir des informations détaillées sur la situation dans les ghettos suivants. Heureusement, il tomba sur un Polonais bienveillant qui, sans poser de questions, le conduisit en voiture jusqu’aux environs de Łęczna.
***
Les premières mentions de Juifs à Łęczna datent du XVe siècle. La communauté autonome fut créée un peu plus tard. La ville se développa de façon très dynamique, notamment grâce aux marchands et entrepreneurs juifs. Les Juifs s’occupaient aussi d’agriculture et de propination [droit de débit de boissons]. Ils avaient leur propre synagogue et leur cimetière. Au XIXe siècle, ils représentaient déjà plus de 60 % des habitants et formaient l’une des communautés les plus dynamiques. Ils s’engageaient très volontiers dans les travaux au service de la ville et se firent surtout connaître comme patriotes polonais. En 1863, ils prirent massivement part à l’insurrection de janvier et périrent pour leur pays. Durant l’entre-deux-guerres, de nombreux partis politiques juifs, des syndicats, des écoles privées, y compris pour filles, étaient actifs à Łęczna. La vie culturelle et éducative se développait. Une bibliothèque était en activité. Une banque juive de commerce et de crédit fonctionnait également. Plusieurs médecins juifs exerçaient aussi dans la ville. Les Allemands occupèrent Łęczna dès le début de la guerre. Ils imposèrent aussitôt une série de restrictions aux habitants juifs. Ils profanèrent la synagogue. Au début de janvier 1940, un ghetto fut créé, où furent envoyés aussi des Juifs du IIIe Reich, de Slovaquie, du Protectorat de Bohême-Moravie, soit environ 3 000 personnes au total. Les gardes étaient des Ukrainiens de Trawniki, qui participèrent plus tard aussi à la liquidation du ghetto. De nombreuses exécutions eurent lieu. Les Juifs de Łęczna travaillaient dans des camps de travail, entre autres à Łęczna, Milejów, Trawniki et Bełżec. La liquidation du ghetto eut lieu en octobre 1942. Les Juifs furent déportés en plusieurs vagues vers un camp d’extermination, entre autres à Sobibor. Le camp de travail de Łęczna fut probablement liquidé en 1943. Avec l’aide des wachmans ukrainiens, les Allemands assassinèrent environ 1 000 Juifs. Seuls quelques-uns survécurent à la guerre, principalement grâce à l’aide de Polonais et en se cachant efficacement dans des refuges forestiers.
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Dans le ghetto de Łęczna se trouvaient pas mal de Juifs venus du Reich ; ils posaient problème, car ils ne croyaient pas que les Allemands puissent leur faire vraiment du mal. Certes, ils avaient été persécutés chez eux, mais ils s’y étaient déjà habitués. Benek arriva au ghetto à la faveur de la nuit. Un jeune garçon l’attendait, qui par ses propres moyens essayait d’organiser l’autodéfense.
—Benek, comme c’est bon de te voir, ça fait un sacré bout de temps depuis nos actions communes dans les forêts. Viens, je vais te montrer où tu pourras te reposer. « Szybki » (pseudonyme de l’époque de la partisannerie) indiqua le chemin vers un immeuble où régnait, comme dans toute la petite ville, un silence de mort. De temps à autre, on entendait des rires provenant du bâtiment où se trouvaient les Allemands. Ils passèrent devant une pièce d’où l’on sentait une odeur de peinture mêlée d’alcool.
—Regarde, voici notre imprimerie — dit « Szybki ».
—Quelle merveille, comment avez-vous réussi à vous la procurer — demanda Benek.
—De Varsovie. Nous avons apporté cette merveille en pièces détachées — dit « Szybki », fier de lui
La presse clandestine dans les ghettos était abondante. Divers syndicats et groupements politiques publiaient leurs propres journaux. Les tirages n’étaient pas importants, souvent recopiés à la main. Ce qui manquait le plus, c’étaient les machines à imprimer, que les Allemands confisquaient systématiquement. Le travail de préparation d’un numéro était souvent mené séparément par différents groupes, afin de ne pas se faire arrêter. Le colporteur ne savait pas où se trouvait l’imprimerie, afin qu’en cas d’arrestation il ne puisse pas y conduire les Allemands. Le maintien d’une discipline clandestine rigoureuse garantissait le succès de la mission. Au début, pour plus de sécurité, les exemplaires n’étaient distribués qu’à des personnes initiées ; avec le temps, le cercle des destinataires en vint parfois à englober le ghetto tout entier.
—Nous imprimons ici, non seulement pour occuper nos esprits, mais pour que subsistent des preuves des crimes allemands. Nous documentons tout ce qui se passe dans les ghettos et nous le cachons dans un bunker en forêt. Quelques personnes seulement y ont accès. Nous essayons de faire quelque chose de semblable à ce qui se fait à Varsovie, mais tu sais, eux là-bas ont un accès plus facile à tout, contrairement à nous ici — grimaça « Szybki ».
—Et comment ça se passe pour le travail chez vous — demanda Benek ?
Ils déportent les nôtres vers les camps de Milejów et de Trawniki ; pour ceux qui n’ont plus la force de travailler, nous essayons de faire une substitution. Nous organisons aussi du travail ici sur place, pour que les Allemands ne s’en prennent pas trop à nous. De temps en temps, nous leur faisons des cadeaux — répondit « Szybki ». Nous avons ici un peintre connu, un portraitiste, qui nous sauve souvent la mise. Les Allemands lui commandent des tableaux ; tant qu’ils sont contents, ils nous laissent tranquilles.
Pendant les jours suivants, Benek aida à organiser la vie dans le ghetto, apaisant les esprits des occupants mécontents, qui n’étaient pas habitués auparavant à vivre à une quinzaine de personnes dans une seule pièce.
***
Un travail stable protégeait de la faim, laquelle était généralisée dans les ghettos. Dans la période initiale de leur existence, certains Juifs disposaient encore de certaines réserves d’argent liquide, qui commençaient à fondre au fil des mois suivants. Cela résultait du pillage massif dont les Allemands eux-mêmes se rendaient coupables, en extorquant sans cesse de nouvelles contributions, ainsi que de la hausse des prix des denrées alimentaires. Les Juifs privés de revenu stable commencèrent à sombrer dans la misère et à souffrir de la faim. La vue d’enfants mendiants et de cadavres humains décharnés s’inscrivit durablement dans le tableau de plus d’un ghetto. Pour contrer cela, diverses organisations d’entraide commencèrent à voir le jour. La plus connue était l’Entraide sociale juive [Żydowska Samopomoc Społeczna, ŻSS]. Elle fut créée avec l’assentiment des autorités d’occupation en mai 1940 et fonctionna jusqu’au 29 juillet 1942. C’était une organisation qui prenait en charge la population juive dans le Gouvernement général. Les antennes locales de la ŻSS étaient les Comités juifs d’assistance de district et municipaux, actifs dans les différents ghettos. Le présidium de la ŻSS avait son siège à Cracovie et coiffait environ 400 établissements d’assistance dans les ghettos. Les dons collectés en argent, en nourriture, en médicaments, en vêtements parvenaient aux plus nécessiteux, aux cuisines populaires, aux établissements d’accueil fermés et à d’autres institutions .
L’aide apportée aux personnes âgées, aux enfants, l’organisation d’hôpitaux, de cuisines populaires, d’orphelinats, constituaient une forme d’opposition à la politique d’extermination menée par les autorités allemandes contre la population juive. De nombreuses institutions sociales poursuivaient leur activité caritative d’avant-guerre et étaient indépendantes des Conseils juifs [Judenräte], entrant parfois même en conflit avec eux sur les questions de politique d’entraide.
En raison de la faim régnant dans les ghettos, et de la mortalité élevée qui en découlait, l’Entraide sociale juive s’employait activement à organiser des cuisines populaires, qui assuraient des repas aux plus nécessiteux. À Tarnów, par exemple, trois cuisines de ce type étaient en activité. Rien qu’en mai 1941, elles distribuèrent plus de 90 000 repas. À Przemyśl, à la fin de 1941, le nombre de repas servis par la cuisine populaire atteignait environ 2 000 par jour. Les repas étaient distribués gratuitement ou moyennant une somme modique.
L’AJDC (American Jewish Joint Distribution Committee, plus connu sous le nom de « Joint ») jouait un rôle important dans l’organisation de l’aide sociale aux Juifs. C’était une organisation caritative juive fondée en 1914. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses représentants organisaient l’aide dans les ghettos et les camps. L’ampleur de l’aide apportée aux nécessiteux était telle qu’on décida de créer une représentation unique regroupant toutes les organisations liées à l’AJDC.
Jusqu’à la création de l’Entraide sociale juive centrale pour l’ensemble du Gouvernement général, l’aide sociale à Varsovie tirait ses ressources principalement des Juifs locaux et de dons venus de l’étranger. Elle organisait aussi des collectes d’argent et contractait des emprunts auprès de Juifs fortunés. Ce n’était cependant pas un puits sans fond, et toute forme d’aide devait un jour s’épuiser. D’autant plus qu’à l’automne 1940, un habitant juif de Varsovie sur trois bénéficiait de l’aide caritative. Au début de 1942, 60 % des habitants du ghetto étaient dépourvus de biens et de possibilités de gagner leur vie, et avaient donc besoin d’une aide immédiate. L’engagement de nombreuses personnes dans le sauvetage de leurs frères juifs dépassait souvent leurs forces, d’autant qu’il manquait des moyens pour préparer un repas, et la seule bonne volonté ne suffisait pas. Rachela Auerbach, directrice d’une cuisine populaire, affirmait que l’aide ainsi organisée était une « mort à crédit ». Ces mots amers naissaient de l’impuissance face à la situation tragique des Juifs enfermés dans les ghettos, préalablement dépouillés de tous leurs biens. Pourtant, même sans cette aide, beaucoup n’auraient pas survécu.
Il faut souligner la place importante qu’occupait dans les ghettos la protection de l’enfance. C’est notamment le CENTOS, fondé avant guerre déjà, qui s’en chargeait. En son sein fonctionnait entre autres la Maison des orphelins de Janusz Korczak et Stefania Wilczyńska. De mois en mois, le nombre d’orphelins et d’enfants abandonnés croissait à un rythme effrayant, si bien qu’il fallut agrandir les locaux. On faisait alors appel à la générosité des groupes sociaux qui disposaient encore de moyens financiers suffisants. En janvier 1942, on parvint à mobiliser le groupe dit des fabricants de brosses, qui financèrent un foyer d’enfants dans le ghetto de Varsovie. La caisse du CENTOS était aussi alimentée par de fréquentes collectes d’argent. Dans les locaux d’anciennes écoles juives, fermées par les autorités allemandes, on organisait des cantines pour les enfants. Là aussi fleurissaient l’enseignement clandestin et les activités culturelles et récréatives. On y tenait pour les plus jeunes des chorales, de petits théâtres, des cours de rythmique. Les enfants oubliaient, ne serait-ce qu’un instant, la réalité de la guerre et pouvaient réaliser leurs rêves.
Par leur seule attitude, les enfants opposaient une résistance à l’occupant allemand. On plaçait aussi dans les plus jeunes l’espoir de préserver la continuité du peuple juif, d’où le caractère prioritaire des efforts des adultes pour qu’un maximum d’entre eux survivent. Les enfants, tout comme les personnes âgées, étaient les premiers voués à la Shoah, ce qui rendait la lutte pour eux particulièrement difficile.
Outre l’alimentation des habitants des ghettos, les soins de santé offerts par l’Entraide sociale juive revêtaient une grande importance. Il faut souligner ici que la communauté juive sut bien s’organiser pour nouer des contacts avec l’extérieur, ce qui facilitait notamment l’achat de médicaments ou des vaccins nécessaires. À Cracovie, comme le rapportait Aleksander Biberstein, on achetait, malgré l’interdiction allemande, les médicaments nécessaires sur tout le territoire du Gouvernement général, y compris dans des pharmacies polonaises et directement dans des usines placées sous la surveillance de l’occupant. Des employés polonais prêtaient leur concours, grâce auxquels on parvenait à se procurer des lots importants de médicaments et de matériel de pansement. Par ce même canal, on se procurait entre autres des vaccins contre le typhus exanthématique, apparu à l’automne 1941. On parvenait aussi à obtenir l’autorisation de faire venir d’Allemagne divers produits sanitaires, dont des plaques radiographiques. Tout cela parvenait principalement aux hôpitaux, ainsi que, par exemple, aux crèches.
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—Benek, un message est arrivé du centre — tu pars pour Sobibor. Tu dois les convaincre de fuir des wagons. Peut-être que sous la menace de perdre la vie, ils voudront se sauver — répondit « Szybki ».
Les Allemands chargèrent d’abord les Juifs sur des camions et les emmenèrent vers une gare, jusqu’à des trains préparés. Sans nourriture ni eau, les Juifs y attendirent plusieurs heures d’autres camions, qui amenaient des prisonniers maltraités. À un moment donné arrivèrent des camions pleins de cadavres. Les Allemands tirèrent les Juifs hors des wagons et leur ordonnèrent de jeter les corps à l’intérieur. Certains étaient déjà en état de décomposition. Benek savait qu’il devait tout faire pour convaincre ses compagnons de ce voyage vers le ciel de s’enfuir.
Sortir du wagon n’était pas chose facile, étant donné la réticence des personnes âgées, qui n’avaient pas la force de fuir et craignaient la réaction des Allemands face aux manques dans le convoi. Une telle façon de penser témoignait de l’espoir de se sauver au bout du chemin. À un moment, une fois le train déjà en marche, on entendit une voix retentissante :
—Écoutez — dit l’un — l’aube ne va pas tarder à poindre, si nous voulons nous sauver et fuir, il faut nous mettre au travail tout de suite, sinon nous n’aurons pas le temps. Il faut ouvrir la porte et sauter. Bougez-vous, on nous emmène à la mort. Ici et là s’élevaient des voix de mécontentement. Au fond du wagon, quelqu’un se mit à faire taire ce jeune homme.
—Tais-toi, imbécile, à cause de toi ils vont tous nous tuer — criait un homme âgé. D’autres voix se firent encore plus crues. Les hommes exhortaient à ne pas forcer la porte, car tous allaient mourir sur-le-champ.
L’échange de propos devenait de plus en plus dangereux. Benek se rendit compte qu’il devait apaiser les esprits et expliquer aux gens le sens d’une telle fuite.
***
L’idée d’encourir une responsabilité collective provoquait un conflit aigu parmi les voyageurs. Marian Berland a écrit sur de telles attitudes. En route vers le camp de Lublin, une discussion houleuse éclata entre les Juifs, qui aboutit à une nette division en deux groupes. D’un côté se trouvaient les personnes âgées et les femmes, refusant d’envisager la fuite en raison des conséquences ; de l’autre, les jeunes gens qui avaient toute la vie devant eux. Fuir malgré tout ! Fuir, parce que par notre sacrifice volontaire nous ne sauverons personne, nous ne rachèterons personne, nous n’accomplirons rien. Nous ne gagnerons aucune gloire à nous laisser égorger comme de dociles moutons. C’étaient en règle générale des personnes jeunes, dotées d’une meilleure condition physique, qui se décidaient à fuir les convois, celle-ci donnant à qui sautait d’un train en marche de meilleures chances de survie. Il fallait ensuite parcourir de nombreux kilomètres pour atteindre un refuge sûr. Beaucoup retournaient dans le ghetto, faute de savoir où aller du côté aryen. Le manque d’argent liquide, qui restait souvent dans les valises du train en marche, posait aussi problème. Ce fut le cas d’Anna Mass, qui, en sautant du train en marche, fut blessée d’une balle dans le dos. Voyant une femme s’avancer vers elle, elle l’accueillit par une formule de salutation chrétienne : Loué soit Jésus-Christ. Elle ne voulait en effet pas attirer sur elle le soupçon d’être d’origine juive. À quoi la paysanne répondit : « Pour les siècles des siècles. Depuis quand les Juives croient-elles au Christ ? ». Anna fondit en larmes, d’impuissance et de peur, et demanda qu’on lui donne des habits de paysanne pour pouvoir se mettre en route. La femme accepta, et Anna retourna au ghetto. Quant à Pikus Szmukler, il s’était enfui avant même le départ du convoi, depuis la place de transbordement de Rejowiec, où les Allemands sélectionnaient les Juifs aptes au travail. Il réussit à gagner Tomaszów Lubelski, d’où, après plusieurs mois de travail en sécurité chez un Polonais, il décida de retourner auprès des siens. Malheureusement, il fut déporté à Auschwitz ; il eut la chance de survivre jusqu’à la fin de la guerre. Il ne retourna plus jamais à Rejowiec, sa ville natale. Il craignait les voleurs polonais, qui avaient pillé tous ses biens et l’avaient menacé de mort s’il cherchait à les récupérer.
Il faut souligner que les Allemands employaient divers moyens pour empêcher les Juifs de s’enfuir des convois. Il n’était donc pas facile de sortir d’un train lancé à toute vitesse. Rafael Dominitz dut, avant de monter dans le wagon, remettre ses vêtements de dessus et ses chaussures, tout comme l’ensemble des habitants de Szebnie rassemblés un jour de novembre 1943. Ils devaient être transportés à Auschwitz. Le fait de leur avoir pris leurs vêtements les empêchait de fuir ; malgré cela, environ 30 personnes sautèrent d’un seul wagon. Dans un autre convoi, des personnes âgées interdirent aux jeunes de fuir, en poussant des cris, craignant de subir les conséquences d’une évasion illégale. Le résultat de leur comportement fut tragique. Les Allemands se mirent à tirer sur le wagon d’où provenaient les cris, et de nombreux Juifs furent assassinés.
Les récits des prisonniers affectés au service des convois, arrivés au camp d’extermination de Sobibor, montrent que presque chaque wagon portait des traces de dégradations témoignant de tentatives d’évasion des prisonniers pendant le trajet. Cela concernait surtout les convois venus des territoires de la Pologne occupée, car la conscience d’une mort inéluctable était bien plus forte chez les Juifs locaux que chez ceux arrivant aux camps depuis d’autres pays conquis. Ces derniers étaient convaincus de se rendre dans un camp de travail. Les Juifs amenés de Białystok et des environs à Sobibor opposèrent une résistance active pendant le transport, comme le rapportait Dov Freiberg : « Les convois venus de l’est étaient escortés par de très fortes unités de SS et d’Ukrainiens. Dans ces trains, il n’y avait pas un seul wagon qui ne fût endommagé. Chaque wagon ressemblait à un champ de bataille, et à l’intérieur, il y avait plus de morts et de blessés que de vivants […] ». Comme le racontaient les témoins de ces événements, les évasions des convois devenaient courantes et assez nombreuses. Abram Zalchender calcula que d’un wagon dans lequel on avait entassé environ 150 personnes, environ 40 sautèrent en route vers Majdanek. Lui-même, pressé par un ami, n’avait pas l’intention de fuir. Il craignait pour son fils unique, qui voyageait avec lui, et s’était juré que seule la mort pourrait les séparer. De plus, il croyait qu’on pouvait survivre à Majdanek. On y procédait à des sélections et on y gardait les personnes saines et fortes. « Chacun se persuadait qu’il était sain et fort ».
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—Écoutez, mes amis, taisez-vous, sinon les Allemands vont vraiment tous nous fusiller ici. D’après mes calculs, il reste peu de temps ; si vous ne vous décidez pas à fuir, vous mourrez de toute façon. Je sais ce que je dis, j’ai été dans un tel camp. Là-bas, tout le monde va au gaz. Ici, vous avez au moins une faible chance de survivre — suppliait le garçon
—Il a raison, que ceux qui en sont capables sautent — ajouta un Juif âgé qui se tenait à côté. Chose étonnante, ce sont des enfants qui commencèrent à se porter volontaires pour fuir. Un garçon dit qu’il devait retourner dans son ghetto pour avertir les autres, qu’il n’avait rien à perdre. Les Allemands avaient tué toute sa famille. Avec Benek sautèrent aussi une mère et sa fille. Les parents l’avaient eux-mêmes exhortée à sauver sa propre vie. Pendant tout le trajet, on entendait des coups de feu. Les Allemands et les Ukrainiens qui gardaient les wagons tiraient de temps à autre des rafales.
Benek termina son récit ; il ne s’aperçut même pas que la nuit était tombée dans leur bunker obscur. Le lendemain, ils avaient une tâche importante à accomplir. Dans les environs de Stoczek Łukowski se cachait un couple de Juifs. Ils avaient confié à une Polonaise la garde de leur toute petite fille, qui avait attrapé une pneumonie et avait besoin de pénicilline, dont ils avaient en abondance dans le bunker.
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Après 1805, Stoczek cessa d’être une ville épiscopale, et c’est alors que des Juifs commencèrent à s’y installer. Au milieu du XIXe siècle, ils représentaient déjà 40 % de la population. Ils s’occupaient principalement de commerce, d’artisanat, de charroi et de colportage. Ils possédaient une synagogue, un cimetière, un mikvé. Durant l’entre-deux-guerres, les Juifs formaient une communauté assez importante. Ils représentaient les deux tiers des habitants. Ils prenaient une part active à la vie de la ville. Ils siégeaient au conseil municipal. Ils possédaient une banque, une huilerie, une usine de gruaux, une scierie, une centrale électrique et un moulin. Le commerce juif se développait. Les Juifs s’engageaient dans diverses initiatives patriotiques. Entre autres, des membres du conseil municipal participèrent à la construction du monument commémorant la bataille de Stoczek. Le 10 mai 1931 eut lieu l’inauguration solennelle du monument et la pose de la première pierre de l’école, où devaient également étudier des enfants juifs. Les Allemands entrèrent à Stoczek au début de septembre 1939. Le 12 septembre, ils incendièrent environ 80 % des bâtiments de la petite ville. Dès le début de l’occupation, ils assassinèrent des Juifs. Certains réussirent à fuir vers les territoires occupés par les Soviétiques. Sur décision de l’occupant allemand, environ 200 hommes furent envoyés au camp de travail de Chyżyny, où ils travaillaient à l’abattage d’arbres et à des travaux de mélioration. À l’automne 1941, un ghetto ouvert fut créé. Des Juifs venus d’autres régions de la Pologne occupée y furent également transférés. Au total, environ 3 500 personnes vivaient dans le quartier juif. La liquidation du ghetto eut lieu en septembre 1942 ; les Juifs qui s’y trouvaient furent assassinés à Treblinka.
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—Miriam, tu vas te rendre à Stoczek, tu livreras les médicaments, et en chemin tu visiteras nos cachettes près de Ryki et de Dęblin. Tu auras un compagnon de voyage. Après avoir emballé les affaires nécessaires, la jeune fille se dirigeait déjà vers la trappe qui la séparait de la sortie sur une rue de Lublin. Ses yeux tombèrent sur Andrzej. À sa vue, son cœur se mit à battre plus fort, et en même temps lui revinrent les souvenirs du moment où il avait voulu ne sauver qu’elle, sans sa famille. Elle savait qu’elle devait être forte et ne pas laisser paraître qu’il lui importait encore. Pour elle, la meilleure solution serait de l’oublier. Après tout, elle avait une mission à accomplir.
—J’ai préparé un logement pour la nuit en dehors de la ville. Nous partirons au point du jour. Souviens-toi que nous sommes mariés — dit Andrzej. Miriam fit semblant que cela ne l’intéressait pas le moins du monde, tandis qu’au fond d’elle-même elle craignait de trahir qu’il lui importait encore. Lorsqu’ils arrivèrent à destination, dans une chaumière de village, la fermière leur servit un copieux souper et les conduisit au grenier, où elle leur avait préparé une couche.
—Tu sais, Mili, j’ai toujours été plein d’admiration pour votre détermination dans ce combat pour la vie. J’ai certaines réflexions, que j’ai aussi notées ; j’espère que lorsque cette guerre sera finie, je pourrai me servir de ces notes. Mon ami a même publié une brochure à ce sujet, si tu veux, je peux te la lire — poursuivit Andrzej, voyant le grand intérêt de Miriam.
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Beaucoup de Juifs, sachant que la Shoah inéluctable les attendait, trouvaient la force d’un ultime geste de révolte, qui prenait des formes diverses et pouvait souvent être incompris hors du contexte de la guerre. Chacun voulait vivre et devait souvent faire des choix contraires à sa propre conscience. C’est pourquoi des parents désespérés voulaient à tout prix garder leurs enfants auprès d’eux et ne leur permettaient pas de fuir, peut-être aussi vivaient-ils dans l’espoir que la situation ultime ne surviendrait finalement pas. Les Juifs, jusqu’au dernier instant de leur vie, gardaient l’espoir de se sauver et opposaient une résistance qui n’était parfois qu’une tentative de manifester leur opposition à l’extermination de leur peuple. Ce fut le cas lorsqu’un convoi de mères avec enfants arriva à Sobibor à la fin de 1942. Elles se tenaient nues, leurs enfants dans les bras. Soudain, toutes attaquèrent les Allemands et les wachmans ukrainiens à coups de bouteilles de lait. Les attaqués ripostèrent par des coups de feu en direction des femmes. Il paraît qu’à Auschwitz, une danseuse juive refusa de se déshabiller. Un SS se mit alors à lui arracher ses vêtements. Elle profita d’un instant d’inattention et le frappa au front avec le talon de sa chaussure. Tandis qu’il essuyait son sang avec un mouchoir, la femme lui arracha son pistolet et tira sur lui. Son geste fit une impression extraordinaire, non seulement sur les prisonniers, mais surtout sur les SS. Chose inouïe pour eux : une femme sans défense, qui plus est juive, avait su résister et exprimer son refus
Les Juifs polonais avaient conscience du but pour lequel on les avait amenés au camp. Ils arrivaient souvent munis de divers objets tranchants, avec lesquels, une fois le train arrêté près du camp, ils attaquaient les SS. De nombreux témoignages de l’époque en attestent. C’était le cas notamment lors de l’arrivée à Auschwitz des prisonniers de Będzin. On entendait souvent des coups de feu et les cris de ceux qui se battaient en attaquant les Allemands qui les surveillaient.
Très souvent, une attaque surprise sauvait la vie. Une femme en fit l’expérience : interpellée du côté aryen par un policier bleu [policier polonais dit « bleu »] pour vérifier son identité. « La femme sort sa kenkarte juive. Le policier ricane. Madame va me suivre. Je vous en prie, répond calmement la femme, et d’un geste soudain elle sort de son sac à main une bouteille d’acide chlorhydrique et en asperge les yeux du policier. Avant qu’on ait compris ce que signifiait le hurlement inhumain de l’homme aveuglé, la femme avait disparu. » Beaucoup de Juifs portaient sur eux de l’acide chlorhydrique en cas d’attaque à repousser et de fuite rapide ; il leur était plus facile de s’en procurer que, par exemple, une arme.
Le désir de préserver sa vie était profondément inculqué aux enfants, qui, pendant la guerre, mûrissaient rapidement sur le plan émotionnel. Ils se retrouvaient souvent seuls, privés de tout soutien, luttant pour survivre. Au camp de Płaszów, Jerzy, âgé de 14 ans, fut témoin du moment où les Allemands emmenaient des enfants dans une direction inconnue. Ils pressentaient qu’un tel voyage n’avait pas de retour, et lorsqu’ils virent arriver la voiture, ils essayèrent de se cacher. Ils n’étaient comptés que sur eux-mêmes, aucun prisonnier adulte ne pouvait les aider là-bas. Lors d’une des rafles, un groupe d’enfants se cacha sous le plancher, à l’endroit où se trouvaient les latrines. Trempés d’excréments, ils restèrent assis là de nombreuses heures dans une puanteur inimaginable, attendant que les Allemands terminent la rafle. Il arrivait aussi que les prisonniers eux-mêmes, souvent des médecins et des infirmières, cachent dans l’enceinte du camp des enfants juifs voués à une mort immédiate.
Se cacher pendant la sélection ne mettait pas fin à la lutte pour la vie. Une personne se trouvant illégalement dans l’enceinte du camp était vouée à la mort. La survie dépendait dans une large mesure d’autres personnes aidant à poursuivre la dissimulation. On parvenait parfois à falsifier ou à échanger des documents. Ce type d’action exigeait de larges contacts dans le camp et des ressources financières. Le hasard décidait souvent du succès d’une telle action.
On se cachait de la même manière pour éviter d’être envoyé à l’Umschlagplatz, d’où partaient les convois vers les camps d’extermination. Lors des sélections, les Allemands séparaient les personnes âgées des plus jeunes, les femmes avec enfants de celles qui n’en avaient pas. Beaucoup savaient qu’un seul des groupes sélectionnés avait une chance de survivre. À cette fin, des mères vidaient par exemple le contenu d’une valise et y cachaient leur enfant.
Les Juifs voués à la Shoah déployaient de nombreux efforts non seulement pour rester en vie, mais savaient aussi offrir leur propre vie pour en sauver d’autres. Dans bien des cas, il ne s’agissait nullement de leur famille ou de leurs amis, mais de personnes tout à fait étrangères. Ce fut le cas d’un membre du Judenrat de Łańcut. Les SS le forcèrent à désigner 10 personnes qui devaient servir en quelque sorte d’otages. Tous savaient quel sort les attendait. Il déclara fermement qu’il ne pouvait désigner personne d’autre que lui-même. Les Allemands l’emmenèrent, ainsi que plusieurs Juifs rencontrés par hasard, et les conduisirent au siège de la Gestapo à Jarosław. Ils y furent soumis à de brutaux interrogatoires.
Lorsqu’il n’était pas possible de protester physiquement, aller à la mort la tête haute devenait une forme d’autodéfense que les occupants allemands ne pouvaient supporter. La peur qui accompagnait les Juifs poussés vers la mort procurait une satisfaction à leurs bourreaux. Ceux-ci étaient habitués à ce que leurs victimes n’opposent aucune résistance. Un rabbin apaisait des Juifs avant une exécution qui devait avoir lieu d’un instant à l’autre. Son discours surprit les Allemands eux-mêmes, qui étaient persuadés qu’il allait les supplier de lui laisser la vie sauve. Or, il parla du châtiment qui, à l’avenir, frapperait les criminels allemands qui, selon lui, perdraient la guerre et paieraient pour tout le mal fait au peuple juif. Une fillette de huit ans fit elle aussi preuve de courage : voyant un homme de la Gestapo frapper son père, elle demanda : « Pourquoi frappez-vous mon papa ? ». Elle était assez mûre pour savoir qu’un tel geste était passible de la peine de mort. Elle n’en tint pas compte : pour elle, ce qui comptait le plus, c’était le souci de l’être le plus cher et le fait de s’opposer au mal.
Très souvent, les Juifs devaient faire des choix difficiles lorsqu’ils décidaient de sauver leur propre vie et laissaient leur famille à une mort certaine. Une personne qui n’a jamais été placée dans une situation aussi extrême ne peut comprendre à quel point ces décisions étaient difficiles, pesant ensuite sur toute une vie. Quel drame terrible traversait un père observant, caché, sa femme et ses enfants marcher vers la mort. Il eut le courage de s’approcher d’eux et de leur faire ses adieux. Sa petite fille, au dernier moment, lui mit dans la main une montre en or, en disant : « Papa, tiens, sauve-toi au moins, toi ». Prendre des décisions difficiles concernant sa propre vie et celle de ses proches accompagna les Juifs tout au long de la guerre. Une Juive n’avait pas assez de moyens pour cacher toute sa famille du côté aryen. Elle décida avec son mari de ne sauver que ses jumeaux de six ans. Elle les munit de deux bagues et les envoya avec une lettre chez une amie, pour que celle-ci place ses enfants en lieu sûr. Un fils, de son côté, fit à sa mère une piqûre de poison, pour qu’elle meure dans son lit et ne soit pas traînée jusqu’au wagon.
Faire le choix entre se sauver soi-même et rester avec ses proches laissait une trace durable dans la conscience d’un enfant. Nombre de fils et de filles se débattaient avec de tels dilemmes, prenant des mesures désespérées pour se sauver. Très souvent, les parents suppliaient leurs enfants de ne pas les laisser seuls et de rester avec eux jusqu’au bout. Cela venait peut-être de l’espoir de réussir à se sauver, ou peut-être de la peur de ne pas pouvoir s’en sortir seuls. Ainsi, la chance de sauter d’un convoi vers un camp d’extermination ne se présentait qu’une seule fois. Celui qui la saisissait pouvait survivre, mais au prix d’abandonner ses parents ou ses grands-parents, qui de toute façon finissaient bientôt leur vie brûlés dans les fours crématoires. Un Juif fut témoin de drames humains qui se jouèrent dans un train en route vers Majdanek. Les gens furent saisis par l’envie de fuir. Personne n’était sûr d’en réchapper, mais ils ne voulaient pas, de leur plein gré, aller à la chambre à gaz. Beaucoup choisirent alors de fuir, laissant derrière eux leurs vieux parents. L’appel d’une mère suppliant son fils était terrifiant : « Où veux-tu me laisser ici, moi ta vieille mère, et t’enfuir. C’est moi qui t’ai élevé. Je me suis privée de tout pour que tu aies tout […] ». Puis des sanglots, et le fils répond : Mère, tu m’as donné la vie, mais ne me la reprends pas. Tu n’as pas le droit d’exiger de moi un tel sacrifice. Ne veuille pas être mon assassin. Je veux vivre ! Je suis jeune ! Ne m’enlève pas ma jeune vie. Je ne veux pas partir vers la mort. Laisse-moi, je veux fuir ! ». La mère s’accrocha désespérément à son fils, elle ne voulait pas le lâcher. Un instant après, un ami s’approcha de lui et voulut fuir avec Marian, laissant dans le wagon sa propre épouse.
Une mère désirait si ardemment que sa fille survive qu’elle lui donnait sa propre ration de pain, en feignant d’être déjà rassasiée. Toutes deux, à bout d’épuisement physique, essayaient de se sauver l’une l’autre. Le désir de vivre était si fort que des personnes qui n’avaient jamais rien volé avant le camp s’y livraient à de tels actes. Dans des conditions extrêmes, telles que celles d’un camp d’extermination, un tel comportement était justifié, comme l’ont écrit de nombreux prisonniers ayant survécu aux camps de concentration.
Les rescapés de la Shoah furent témoins de situations extrêmes diverses, qui ne se seraient jamais produites en temps de paix. Elles montrent aussi quels ravages la peur pour sa propre vie pouvait causer chez un être humain. Des mères abandonnaient leurs enfants pendant les sélections, pensant ainsi se sauver, mais il y eut aussi des personnes comme Janusz Korczak, qui eurent l’occasion de sauver leur propre vie en abandonnant les enfants, mais qui ne le firent pas. David Kurzmann, président du conseil d’administration de la Maison des orphelins juifs de Cracovie, se comporta de même. Lors de la déportation des enfants vers Bełżec, il refusa de les abandonner et de fuir du côté aryen. Combien y eut-il de mères qui allèrent volontairement à la mort avec leurs enfants, alors qu’elles avaient une chance de se sauver ? ! Rester avec eux témoignait de courage et d’un sens des responsabilités envers leur enfant, qui n’était en rien coupable d’avoir été voué à la mort.
Dans le désespoir, des femmes furent contraintes de tuer leur propre enfant, dont les pleurs risquaient de trahir des Juifs cachés. Adela Bar-Eli évoquait les choix tragiques de parents qui, pour la sécurité des Juifs cachés dans une cachette close, devaient étouffer leurs propres enfants susceptibles de les trahir par leurs pleurs. Il arrivait que, pour cette raison précise, on refuse l’accès des abris aux parents accompagnés de tout-petits. Pendant la fuite du ghetto vers la forêt, des mères emmenaient leurs enfants. Ceux-ci n’étaient souvent pas en mesure de survivre dans des conditions aussi rudes. De plus, se procurer de la nourriture posait problème, ce qui rendait la survie particulièrement difficile pour les nourrissons. Des mères désespérées abandonnaient à maintes reprises de tels enfants du côté aryen, lorsqu’elles n’avaient pas la possibilité de les laisser chez des personnes amies. Une femme qui, avec un enfant de huit mois, fuyait en groupe avec d’autres personnes du ghetto de Tuczyn vers la forêt, reçut un ultimatum : soit elle survivrait, soit ce serait l’enfant. Les fugitifs craignaient que ses pleurs ne les trahissent. Elle essaya de confier l’enfant à d’autres Juifs, mais lorsque cela échoua, son frère trancha au rasoir les petites mains de son neveu et le laissa à terre, recouvert de feuilles.
Des parents désespérés, ne disposant que d’une seule fiole de poison, devaient choisir à qui abréger les souffrances — à l’enfant ou à eux-mêmes. Attendre la mort pendant la déportation vers un camp d’extermination, ou en chemin vers le crématoire, causait non seulement des souffrances physiques, mais surtout psychiques. Entassés dans des wagons à bestiaux, privés d’eau et de la possibilité de satisfaire leurs besoins physiologiques, ils voyageaient de nombreuses heures, voire des jours entiers. C’est pourquoi certains préféraient éviter ces souffrances inimaginables et abréger leur vie. Se procurer du poison n’était pas chose facile, pas plus que de trouver un refuge sûr. Une famille se trouva confrontée à ce choix d’abréger sa propre vie, en route vers Treblinka. Ils n’avaient qu’une dose de poison, pour une seule personne. Ils décidèrent de la donner à leur enfant bien-aimé. Eux-mêmes décidèrent de sauter du train, dans l’espoir qu’une balle SS les atteindrait. Ils préférèrent décider eux-mêmes de leur propre vie, et ce fut là leur acte de résistance face à l’occupant allemand. Les personnes qui se donnaient la mort en route vers un camp d’extermination suscitaient l’envie chez les vivants. Elles avaient eu le courage de s’opposer aux Allemands et de décider elles-mêmes de leur propre vie.
13. À la recherche des vivants
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—Tu sais, Mili, tout ce que j’ai lu ici servira un jour à montrer à quel point vous vous êtes défendus contre l’anéantissement. Je n’ai jamais rencontré des gens aussi courageux que vous. Vous vous défendez sans armes, alors qu’en serait-il si vous aviez votre propre État — Andrzej laissa sa phrase en suspens. Des aboiements de chiens leur parvinrent au loin. Peu après, la fermière vint les rejoindre.
—Vous devez fuir, les Allemands fouillent les maisons à la recherche de partisans cachés, il paraît que l’un d’eux s’est évadé de sa cellule. Ils ont mobilisé des troupes entières — dit la femme, essoufflée.
Le jour se levait déjà presque. Miriam et Andrzej se levèrent d’un bond, remercièrent pour l’hospitalité et la nourriture pour la route. Ils se dirigèrent vers Ryki. En chemin, Miriam se demandait si elle devait lui demander pourquoi il l’avait abandonnée à son sort et pourquoi il n’avait pas su s’opposer à sa mère, alors qu’il lui affirmait un si grand amour. Elle savait qu’il l’aimait beaucoup, mais qu’il n’arrivait pas à le dire ouvertement. Peut-être avait-il besoin d’une période plus paisible. Mais quand viendrait-elle, se demanda pensivement la jeune fille. Ils firent la majeure partie du chemin presque en silence. Lorsqu’ils arrivèrent à Ryki, le crépuscule était déjà tombé.
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Les Juifs apparurent à Ryki probablement dès le XVe siècle. Ils furent décimés par les troupes cosaques de Khmelnytsky. La communauté se reconstitua au XVIIIe siècle et se consacra au commerce et à l’artisanat. Elle affermait également des forêts, des vergers et des étangs. Au XIXe siècle, les Juifs représentaient près de 40 % des habitants. Ils possédaient alors une communauté autonome. Tout comme les Juifs de Dęblin, ils soutinrent l’insurrection de janvier en y prenant une part active. Parmi les sous-officiers polonais de l’insurrection combattit notamment Lejbka Rubinsztajn, originaire de Ryki. À cette époque, Ryki devint également un centre du hassidisme. À la fin du XIXe siècle, les Juifs constituaient plus de 90 % de la population. Ils se consacraient principalement au commerce et à l’artisanat. Ils possédaient plusieurs petites entreprises, dont une tannerie. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale entraîna leur appauvrissement. Les autorités russes expulsèrent tous les Juifs, les soupçonnant d’espionnage au profit de l’Allemagne. Les biens laissés sur place furent pillés. Durant l’entre-deux-guerres, les Juifs représentaient plus de 60 % de la population. La communauté administrait une synagogue, un cimetière, une maison d’étude, un bain rituel et un abattoir rituel. La vie politique y était florissante. En septembre 1939, la Luftwaffe bombarda la ville. Plusieurs centaines de Juifs y perdirent la vie. Des maisons juives furent détruites. Après l’occupation de Ryki, les Allemands imposèrent aux Juifs le travail forcé. En 1941, ils créèrent un ghetto dans la partie la plus détruite de la ville. Des habitants des localités environnantes, ainsi que de Slovaquie, furent amenés au ghetto de Ryki. La liquidation du ghetto eut lieu en mai 1942. Auparavant, les Juifs furent dépouillés de tous les objets de valeur qu’ils avaient encore réussi à cacher. Les Allemands abattirent ensuite sur place les personnes âgées et infirmes. Les autres furent chassées vers Dęblin. Pendant la marche, les occupants abattirent environ 150 personnes. Environ 3 000 personnes furent déportées à Sobibor. Un groupe plus restreint, d’environ 80 à 100 personnes, fut envoyé à Majdanek.
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La cachette où se dissimulaient les Juifs engagés dans la conspiration se trouvait sous la grange d’une grande ferme polonaise. C’était un point de contact entre les partisans polonais et juifs. Cette cachette était d’autant plus sûre que le couple qui la tenait avait été, avant la guerre, engagé dans diverses initiatives de la Démocratie nationale, et s’était fait connaître en organisant dans la région des boycotts de magasins juifs. Ils étaient de ce fait au-dessus de tout soupçon aux yeux des voisins, qui n’auraient jamais imaginé qu’ils puissent cacher des Juifs chez eux. Les jeunes gens entrèrent d’abord saluer leurs hôtes.
—Loué soit Jésus-Christ — dit Miriam
—Loué soit Jésus-Christ, que Dieu vous bénisse en ces temps terribles. Andrzej descendit ensuite dans la cachette, tandis que Miriam resta avec la fermière. Celle-ci l’invita aussitôt à table et lui offrit une soupe chaude.
—Tu n’as pas vraiment l’air d’une Aryenne, lança Frania, car c’est ainsi qu’elle se faisait appeler.
—Et comment le sais-tu — demanda Miriam.
—Nous autres, avant la guerre, on reconnaissait les vôtres à un kilomètre. J’ai milité à la Falanga, tu sais sans doute ce que c’était — disait Frania.
—Oui je le sais — répondit Mili. Comment se fait-il que vous cachiez des Juifs ? demanda Miriam, étonnée.
—Je pense toujours que vous représentiez une menace pour nous, mieux instruits, doués pour les affaires, et ainsi de suite, mais j’ai été témoin de ce que les Allemands vous faisaient dans plusieurs ghettos. Nous avons aussi observé ce qui se passait à Treblinka. Chez nous se cachaient des évadés de Sobibor et d’autres camps. Je te le dis, ce que les Allemands ont inventé, même le diable lui-même ne l’aurait pas imaginé. De plus, ce sont eux qui nous ont envahis, vous êtes nos concitoyens et nous devons vous protéger. Je suis une femme profondément croyante, et selon ma foi, il est interdit de faire du mal à autrui, et encore moins de le condamner ainsi à la mort. Je sais qu’il existe une foule de maîtres chanteurs qui vendraient leur propre mère pour de la vodka. Ceux-là méritent la potence.
—Que faites-vous ici ? —demanda Miriam
—Avec mon mari, nous tenons la ferme de mes parents, partis du côté de Gdańsk auprès d’une tante mourante. Ils doivent s’occuper de sa famille. Mon mari a fait des études d’agronomie, alors il s’en sort bien ici — dit Frania en riant.
Peu après, Andrzej revint, le visage changé. Il essaya de cacher sa nervosité, mais Mili le perça rapidement à jour.
—Mili, nous devons reprendre la route, j’ai reçu des rapports pour mon unité, vite, il n’y a pas un instant à perdre — poursuivit le garçon. Les jeunes filles se dirent rapidement au revoir, et les deux jeunes gens partirent pour Dęblin.
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Les premiers Juifs apparurent sur le territoire de la colonie d’Irena (Dęblin-Irena) au milieu du XIXe siècle. Un groupe assez important arriva de Bobrowniki. Le fondateur d’une importante dynastie hassidique, Israël Taub, petit-fils du rabbin Yechezkel de Kazimierz Dolny, était lié à cet endroit. En raison du stationnement de troupes dans la garnison locale, les Juifs de l’endroit ravitaillaient les soldats, ce qui leur procurait une source de revenus stable. Ils vivaient du commerce et de l’artisanat. Ils possédaient une fonderie de fer, ainsi que d’autres petites usines produisant des articles en fer. Au XIXe siècle, Dęblin-Irena devint un centre de villégiature populaire. Les Juifs en profitèrent en proposant des services touristiques. Ils étaient des patriotes polonais. Ils soutinrent activement l’insurrection de janvier. Ils exprimèrent plus tard leur soutien au maréchal Piłsudski lui-même. À la fin du XIXe siècle, la communauté représentait 90 % de la population. Ce chiffre diminua quelque peu dans les années suivantes. Durant l’entre-deux-guerres, la vie politique y était florissante. La vie culturelle et éducative l’était également : des bibliothèques fonctionnaient, une presse juive paraissait. Les troupes allemandes entrant en septembre 1939 commencèrent leur domination en extorquant aux Juifs une contribution élevée. Simultanément, les soldats pillaient leurs maisons. En 1940, un ghetto fut créé. Les Allemands établirent des camps de travail sur le territoire de la ville. Avec le temps, des Juifs des localités voisines furent amenés à Dęblin, notamment de Bobrowniki, Stężyca, Ryki, ainsi que de Slovaquie. Des exécutions eurent lieu lors des déportations vers les camps d’extermination. La liquidation finale du ghetto eut lieu en octobre 1942. Les habitants furent alors déportés à Treblinka. Au total, environ 6 000 personnes passèrent par le ghetto de Dęblin. Après sa liquidation, il resta des Juifs qui travaillaient encore dans les camps de travail. Leur liquidation eut lieu en 1943 et 1944.
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—Andrzej, que s’est-il passé, vas-tu enfin me le dire — demanda Miriam
—Ce n’est pas bon. J’ai appris que les Allemands vont liquider les Juifs encore en vie. L’opération est prévue pour début novembre, nous n’avons donc pas beaucoup de temps, nous devons nous préparer — répondit le garçon. Ils marchaient à travers les bois pour ne pas éveiller les soupçons. Non loin de l’endroit où se trouvait la cachette des Juifs, on entendait de forts aboiements de chiens. En cet instant, la forêt n’était pas leur alliée. Chaque pas posé sur les feuilles séchées risquait de produire un craquement sec et sonore, semblable à un coup de fusil. Andrzej marchait devant, serrant convulsivement les doigts sur la lanière de son sac. Sa chemise, dans le dos, était trempée de sueur. Elle marchait juste derrière lui, lui collant presque aux talons. Ils ne regardaient ni à droite ni à gauche. Son regard à elle restait rivé sur le dos de son compagnon. Lorsqu’un oiseau s’envola soudain d’une branche au-dessus de leurs têtes, ils se figèrent tous deux en plein pas. Il leva la main, exigeant un silence absolu. Ils n’entendaient plus que leurs propres souffles et les battements violents de leur cœur, qui semblaient leur déchirer la poitrine. Pour eux, cette forêt était désormais un labyrinthe de pièges dont ils devaient sortir sans être vus par personne d’indésirable. Il se retourna brièvement vers elle et, d’un geste rapide, saisit sa main froide. En un instant, elle bascula de tout son long dans un trou profond.
Ils s’enfoncèrent si profondément dans le sol humide qu’on aurait dit qu’ils voulaient disparaître sous terre. La mousse sous leur ventre était froide, et les aiguilles de pin piquantes leur égratignaient les joues, mais ils ne sentaient aucune douleur. Ils ne ressentaient qu’une peur paralysante. À une dizaine de mètres de là, sur une petite clairière autour d’un abri souterrain camouflé, se déroulait un véritable enfer. Tout se passait si vite qu’ils ne remarquèrent pas les partisans armés de fusils se rassembler autour d’eux. Des ordres rudes, des aboiements de chiens. Un son faillit s’échapper de la gorge de la jeune fille lorsque les Allemands tirèrent de la fosse de petits enfants et les jetèrent en pâture aux chiens. Ils arrachaient brutalement de leur cachette les Juifs qui s’y trouvaient. Quelqu’un tomba à genoux, un autre essaya de protéger un enfant de son propre corps. Chaque mouvement était étouffé par un coup de crosse de fusil ou de botte. Andrzej voulut intervenir, mais un partisan couché non loin de là lui fit signe de rester silencieux. Tout ce massacre dura environ une heure. Puis l’Allemand donna un signal, et les Juifs furent chassés devant eux. Andrzej se releva d’un bond, voulant courir après eux. On le retint de force.
—Attends, reste, tu ne peux rien faire. Nous savons où on les emmène. Nous avons des hommes à nous là-bas, nous les aiderons — dit le partisan.
—Je m’appelle Poldek, et toi, d’où sors-tu ? demanda-t-il.
Andrzej lui donna le mot de passe, connu des seuls initiés. Poldek se mit au garde-à-vous et le salua.
—Les gars, garde-à-vous. Je vous rends compte, mon colonel, de notre unité — répondit d’une voix rapide le sergent Poldek.
Miriam ne comprenait pas ce qui se passait autour d’elle, quel colonel, de quoi il s’agissait. D’un geste de la main, Andrzej lui demanda de ne rien dire. La jeune fille fit donc semblant de savoir ce qui se passait. Puis tous coururent vers l’endroit où ils se trouvaient auparavant. Ils creusèrent en hâte des fosses peu profondes et y enterrèrent les corps déchiquetés des enfants. Le spectacle qu’ils découvrirent était effroyable. Personne ne prononça un mot. Puis ils se précipitèrent à la suite des Juifs. Ceux-ci avaient été rassemblés sur la rampe de chargement ferroviaire, d’où ils devaient être déportés vers Majdanek.
—Ils sont nombreux — dit Miriam à Andrzej.
—Pas au point qu’on ne puisse pas s’en sortir — répondit-il à la jeune fille.
—Je vous rends compte, mon colonel, le terrain est dégagé. Gutek est au courant de tout et passera à l’action à notre signal — répondit Poldek. Au signal, plusieurs Juifs se jetèrent sur les Allemands qui se trouvaient à proximité. On voyait qu’ils avaient reçu un très bon entraînement. Au même instant, l’unité de Poldek entra en action. En quelques instants, les Allemands qui encerclaient les Juifs gisaient morts.
—Nous devons fuir, ils vont bientôt comprendre ce qui s’est passé ici. Heureusement, il n’y a plus aucun Juif à proximité, ils n’auront donc personne à tuer en représailles — répondit Poldek. En un instant, Miriam se précipita sur un Allemand qui se relevait et pointait son pistolet vers Andrzej, et l’acheva d’un coup de crosse. C’était la première fois qu’Andrzej voyait Miriam en action. Son attitude le confirma dans la conviction que les Juifs formaient un peuple d’un grand courage. Parmi les Juifs libérés se trouvaient des soldats de l’armée polonaise qui avaient réussi à survivre dans la clandestinité, où ils formaient des unités familiales et aidaient les Juifs à sortir des ghettos de la région de Lublin. Sur l’ensemble du groupe, d’environ vingt personnes, quinze hommes et deux femmes purent être sauvés.
—Une opération se prépare bientôt à Majdanek, vous devez être bien préparés — répondit Andrzej en partant.
—Nous vous rejoindrons, mais nous devons encore visiter un endroit.
Miriam et Andrzej se dirent au revoir et reprirent la route vers Stoczek Łukowski. Selon son habitude, Miriam ne posa aucune question à Andrzej, attendant qu’il lui explique tout de lui-même. Il décida, pour l’instant, de ne pas aborder le sujet de son service dans l’armée. La jeune fille savait qu’il partait suivre des entraînements militaires, mais elle n’aurait jamais imaginé que le fils d’un propriétaire terrien voudrait s’accomplir dans l’armée plutôt que dans le domaine de son père. Ils arrivèrent presque en silence aux abords de Stoczek Łukowski, où se cachait le couple Hana et Stefan Rojter. Les Rojter étaient une famille très estimée à Varsovie. Ils détenaient des parts dans plusieurs hôpitaux et étaient eux-mêmes des médecins de renommée mondiale. Elle, cardiologue ; lui, chirurgien. De nombreux Polonais leur devaient la vie. Ils avaient réussi à survivre grâce à de nombreux contacts avec des médecins polonais qui voulaient à tout prix sauver leurs confrères. Les Rojter avaient une fille, la seule des trois enfants à avoir survécu du côté aryen. Les aînés étaient morts du choléra. Les parents avaient tout fait pour les sauver, mais les médicaments nécessaires avaient malheureusement manqué.
La cachette avait été construite en terrain marécageux, de sorte qu’il était impossible d’y accéder. Une fois par semaine, des personnes désignées apportaient des provisions. Grâce aux relations d’un médecin polonais, la fille des Rojter avait été placée chez la cousine de celui-ci, à Stoczek. Malheureusement, son état de santé s’était aggravé et elle avait besoin de pénicilline.
—Bonjour, comment allez-vous — demanda Andrzej au couple ; à sa grande surprise, il y avait dans la cachette quatre autres personnes, qui avaient fui la liquidation du ghetto local.
—As-tu les médicaments ? demanda Stefan, avant de se précipiter au chevet de sa fille ; Andrzej le suivit.
À l’intérieur, Hana était assise, comme absente. Elle ne pouvait se résigner à la perte de ses enfants. Elle avait tant vu la mort au cours de sa vie, mais elle ne parvenait pas à s’habituer au départ des siens.
—Je m’appelle Miriam — dit-elle à la doctoresse, qui ne répondit rien, se contentant de fixer devant elle d’un regard vide.
—Si je perds Pola, alors je n’existe plus en ce monde — répondit-elle
—Que dis-tu là, nous avons tous perdu des proches ici et nous devons continuer à vivre, nous n’avons pas le droit de renoncer, sinon les Allemands gagneront — répondit Miriam
—Ils ont déjà gagné, je ne suis plus qu’une épave humaine — répondit Hana
—Tant que tu vis, tu combats — trancha la jeune fille.
—J’ai une proposition à te faire. Une grande opération se prépare bientôt à Lublin, on aura besoin de toi. Veux-tu aider, ou rester ici à t’apitoyer sur ton sort — dit Miriam d’un ton sévère.
Hana hocha la tête. Elle préférait partir en faisant quelque chose d’utile plutôt que d’attendre toute sa vie cachée. Miriam ne savait pas comment Andrzej réagirait à sa proposition.
—Pourquoi vous cachez-vous ici, et non quelque part en ville, dans de meilleures conditions — demanda la jeune fille.
—Nous sommes déjà passés par de nombreux endroits, malheureusement nous avons dépensé toutes nos économies, j’ai même vendu nos alliances et ma bague de fiançailles, nous n’avons plus rien. Nous sommes à la merci de nos amis du travail, qui nous viennent en aide. De plus, les Allemands nous ont condamnés. Nous avons refusé de les soigner, et j’ai même causé la mort d’un homme de la Gestapo qui assassinait sans raison des Juifs dans le ghetto de Varsovie. Nous avons réussi à fuir par miracle — racontait la doctoresse. Environ deux heures plus tard, Stefan revint avec Andrzej.
—Pola va mieux maintenant, elle vient de recevoir une piqûre. Julcia doit lui faire ces piqûres tous les jours — poursuivit le médecin.
—Écoute, Hana, je dois partir — sa femme lui coupa la parole à mi-phrase
—Je sais, et je pars avec toi. Je ne vais pas rester ici, dans ces marécages, à m’apitoyer sur mon sort. Nous devons revenir à la vie, parmi les gens — dit Hana.
Tous les quatre décidèrent de se mettre aussitôt en route vers Lublin. Après être sortis de la forêt, Andrzej trouva un cocher qui les conduisit dans les environs de Nałęczów. Le couple y possédait une maison de vacances, qui, par chance, n’avait été occupée par personne. Ils décidèrent d’y passer la nuit sur le chemin de Lublin, car c’était déjà la fin de l’automne et le froid se faisait de plus en plus sentir.
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Les Juifs apparurent à Nałęczów au XIXe siècle, lorsque des établissements de cure commencèrent à s’y implanter. Ils relevaient de la communauté de Wąwolnica. Ils vivaient principalement de la prestation de services touristiques. Ils possédaient plusieurs pensions de famille. Ils assuraient l’hébergement des nombreux curistes se rendant dans les centres de sanatorium. Ils travaillaient dans les sanatoriums comme médecins, infirmières, etc. Le commerce était également entre leurs mains. Ils possédaient des magasins où s’approvisionnaient aussi bien les habitants de Nałęczów que les visiteurs. Avant le déclenchement de la guerre, environ 300 Juifs y vivaient. Les Allemands occupèrent Nałęczów en septembre 1939. Ils n’y créèrent pas de ghetto fermé. En 1942, des Juifs de Slovaquie, de Tchéquie et d’Autriche y furent transportés. Ils étaient exploités dans les camps de travail environnants. Dans les années 1942-1943, Nałęczów devint un lieu de rassemblement des Juifs des localités voisines, d’où ils étaient transportés notamment vers le camp de travail de Poniatowa, puis vers Sobibor et Majdanek. Des prisonniers juifs de Poniatowa transitaient également par ce point de transbordement. En mai 1942, les Juifs de Nałęczów, tout comme les personnes qui y avaient été déplacées, furent chassés à pied vers le ghetto d’Opole Lubelskie ; ceux qui restaient en vie furent assassinés par les Allemands dans un camp d’extermination.
***
Nałęczów était une ville de villégiature que les Allemands fréquentaient volontiers. C’est là aussi qu’avant la guerre, de nombreux médecins et infirmières juifs travaillaient dans les sanatoriums. Hana venait souvent y donner des consultations de cardiologie. C’était une femme largement connue et appréciée, non seulement comme médecin mais aussi comme une personne empathique, qui apportait une aide désintéressée à tous ceux qui en avaient besoin.
—Tu sais, Miriam, commença Hana. nous avons consacré toute notre vie au service d’autrui, et à cause de cela, ma fille me reprochait notre absence quasi permanente à la maison. Je pense que c’est grâce à ce dévouement que les Polonais nous ont aidés à survivre à cette période, la pire de toutes. J’aimerais voir la fin de la guerre avec ma famille et continuer à aider mon pays.
Andrzej interrompit leur conversation.
—Nous avons des informations selon lesquelles les Allemands achèveront, le 3 novembre, l’opération d’extermination des Juifs sur les territoires polonais occupés. Les camps restants, notamment ceux de Trawniki et de Poniatowa, doivent être liquidés. Tous les Juifs encore en vie seront exterminés. Malheureusement, j’ai aussi une autre mauvaise nouvelle. Nous avons envoyé des rapports confidentiels à l’étranger, mais malheureusement aucun gouvernement ne semble intéressé à nous aider à contrer cette extermination. Notre commandement local ne dispose pas non plus de ressources suffisantes pour aider les Juifs. Nous agirons donc seuls, en petits groupes. Nous tenons à sauver des individus, nous ne pourrons pas en sauver davantage. Nous avons nos hommes à Poniatowa et à Trawniki. Là aussi, ils tenteront de sauver des Juifs, ou plutôt de les pousser à mener leur ultime combat pour la vie.
14. Il n’y a plus de Juifs
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À l’automne 1942, les Allemands créèrent à Poniatowa sur le terrain d’un ancien complexe industriel, un camp de travail. Il était entouré de barbelés. On y interna des Juifs étrangers et polonais. Un groupe important était constitué d’habitants du ghetto de Varsovie, amenés là après sa liquidation. Le 4 novembre 1943, dans le cadre de l’opération « Erntefest », tous les prisonniers furent assassinés, soit environ 14 000 femmes, enfants et hommes. Le transport des premiers prisonniers eut lieu en octobre 1942, en provenance du ghetto d’Opole Lubelskie. Début 1943, environ 1500 personnes s’y trouvaient. Dans les mois suivants, ce nombre augmenta considérablement. À la mi-1943, il atteignit environ 16 000. Les Allemands se préparèrent soigneusement à la liquidation du camp. Ils commencèrent par persuader les prisonniers que les travaux qu’ils effectuaient serviraient à la défense antiaérienne. Fin octobre 1943, les prisonniers durent creuser deux grandes tranchées. Dans la nuit du 3 au 4 novembre 1943, le camp fut encerclé par diverses unités allemandes. Auparavant, les prisonniers avaient dû remettre tous les objets qu’ils avaient sur eux. Ils étaient poussés par groupes vers les tranchées creusées et y étaient assassinés d’un coup de pistolet. Ceux qui vivaient encore étaient achevés, notamment à coups de crosse de fusil. Quelques rares individus réussirent à s’extraire des amas de cadavres et à s’enfuir vers les forêts voisines. Les Juifs laissés en vie furent contraints de brûler les corps et de fouiller les cendres tamisées à la recherche d’objets de valeur.
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Les Juifs étaient présents à Trawniki probablement dès le XVIIIe siècle. Ils vivaient du commerce et de l’artisanat. Ils habitaient notamment les environs de l’actuelle gare, où se trouvaient aussi leurs boutiques. C’était surtout une communauté pauvre, parmi laquelle se trouvaient également quelques commerçants plus aisés. Ils possédaient une synagogue ou une maison de prière. Ils étaient inhumés au cimetière de Biskupice. Au début de la guerre, un petit groupe de Juifs de Trawniki s’enfuit vers l’est avec l’armée soviétique en retraite. Les Juifs des localités voisines rejoignirent ceux qui restaient, et en 1942 ils furent tous déportés à Bełżec. En 1941, sur le site d’une sucrerie désaffectée, les Allemands entreprirent la construction d’un camp de travail pour les Juifs. À proximité se trouvait également un camp d’entraînement pour les formations auxiliaires de la SS. Les gardiens (Wachmänner) étaient recrutés parmi les prisonniers de guerre soviétiques qui avaient accepté de collaborer avec les Allemands. Ils participèrent notamment à la liquidation des ghettos. Ils furent également gardiens dans les camps d’extermination. D’après les témoignages de Juifs survivants et de témoins polonais de l’histoire, les Ukrainiens appartenant à ces unités se montrèrent plus impitoyables encore que les Allemands. Ils firent preuve d’une grande cruauté envers leurs victimes juives. Le camp accueillait principalement des Juifs du district de Lublin et de Varsovie, ainsi que du IIIe Reich, d’Autriche, des Pays-Bas, du Protectorat de Bohême-Moravie et des territoires occupés par l’Union soviétique. Les premiers prisonniers y furent amenés au printemps 1942. Ils travaillaient à l’agrandissement du camp, à des travaux de drainage, à la construction de routes, etc. Après le lancement de l’Aktion Reinhardt, des entrepôts furent créés dans le camp pour trier les biens spoliés aux Juifs. C’est également là que furent transférés, entre autres, des ateliers du ghetto de Varsovie. Après le déclenchement de l’insurrection du ghetto, les Allemands y amenèrent aussi ses habitants. Plus de 4000 personnes moururent de maladie. Dans le cadre de l’opération « Erntefest », le 3 novembre 1943, les Allemands procédèrent à la liquidation du camp. Des Juifs des camps de travail environnants y furent également amenés. Ils étaient poussés vers des fosses préparées à l’avance et y étaient fusillés. Au cours de cette exécution, environ 10 000 femmes, enfants et hommes furent assassinés. Les corps furent ensuite brûlés. L’effacement des traces dura plusieurs semaines, après quoi les témoins juifs furent eux aussi assassinés. Après la liquidation des prisonniers juifs, des entrepôts d’armes et de munitions furent installés sur le site du camp de Trawniki, et existèrent jusqu’en juillet 1944. Certaines sources indiquent que plus de 16 000 personnes auraient pu y périr.
***
Le lendemain, tous les quatre parvinrent heureusement à Lublin. Ils se réfugièrent tous dans les souterrains de la ville qu’ils connaissaient bien. Là, David et Benek les attendaient déjà.
— Écoutez, je dois aller à Zakrzew voir ma mère, on m’a dit qu’elle se sentait mal. Je reviendrai le plus vite possible — répondit brièvement Andrzej, avant de faire ses adieux à tous et de partir. Miriam faisait semblant que cela lui était indifférent. Au fond de son cœur, elle craignait qu’il ne revienne jamais. Cette crainte l’accompagnerait jusqu’à la fin de la guerre.
—Puisque je suis l’aîné, se leva Benek, Andrzej m’a confié le commandement. Hana et Stefan, vous resterez ici sur place, vous installerez un hôpital de campagne. Vu votre popularité, vous ne pouvez pas sortir d’ici. Stefan voulut protester, mais Benek lui fit signe d’un geste de ne rien dire.
— Ici, nous agissons comme à l’armée, la discipline s’impose à tous. Le refus d’exécuter un ordre sera puni de mort — dit crûment Benek. Après ces mots, tous les présents comprirent qu’il n’était pas question d’imposer ses propres règles.
— Moi, je pars pour Trawniki, David pour Poniatowa, Miriam — pour Majdanek. Nous t’avons organisé une entrée dans le camp avec un groupe de travail qui œuvre dans les baraquements voisins. Tu sortiras juste avant l’opération elle-même. Tu apprendras tout sur place par notre agente de liaison. Je t’ai désignée pour Majdanek parce que nous avons de meilleurs contacts dans les baraques des femmes. Tu travailleras là-bas à la cuisine, tu auras donc aussi accès aux hommes.
Miriam devait partir le lendemain ; elle ne parvenait pas à s’endormir. Ses pensées couraient vers Andrzej, qui l’avait de nouveau quittée. Elle se demandait ce qu’il faisait à présent.
—Mon enfant, s’écria la comtesse Zakrzewska en courant à sa rencontre. Ne pouvant retenir ses larmes, elle se jeta au cou de son fils unique.
—Maman, j’ai eu très peur pour toi — dit Andrzej avec sollicitude.
—Et Anna, comment se débrouille-t-elle à Paris — demanda-t-il.
—Ne m’en parle pas, elle ne pense qu’à trouver un moyen de venir ici. Nous lui expliquons qu’on la tuerait sur-le-champ et que cela nous attirerait des ennuis. C’est sans doute ce qui la dissuade finalement de revenir, et puis ton père a beaucoup de travail. Les Allemands lui réclament sans cesse quelque chose, mais au moins nous avons la paix. Moi, j’ai la paix pour mon élevage. Je vais d’ailleurs vite te le montrer, et ensuite tu mangeras un excellent déjeuner préparé par Olesia. Un instant plus tard, ils se retrouvèrent dans une belle orangerie, d’où montait un parfum délicieux de fleurs. C’était là que la comtesse apaisait ses nerfs et son cœur fragile. Un instant plus tard, tous s’assirent à table et posèrent à Andrzej une foule de questions, auxquelles il répondait à contrecœur, car il ne le pouvait pas non plus.
—Maman, tu n’as pas demandé des nouvelles de Miriam, si elle est en vie, ni de ses frères — il releva la tête de derrière sa tasse de thé. Sa mère n’avait aucune envie de lui répondre, mais sa bonne éducation l’obligeait au moins à poser la question par courtoisie.
—Alors, comment va-t-elle — demanda la mère à contrecœur.
—Elle est en vie, elle se porte bien dans ce monde infernal— coupa court Andrzej. Un instant plus tard, l’intendante amena le garçon.
— Il dit qu’il vient de la part de Miriam. Nous l’avons caché chez notre intendante, les Allemands n’y mettent pas les pieds — dit la comtesse. Andrzej la remercia d’avoir caché le garçon.
— C’est le mérite de notre intendante, pas le mien. Moi, je voulais l’envoyer à l’orphelinat, c’est elle qui s’est entêtée — répondit-elle avec une totale indifférence.
—Je dois rentrer à Lublin demain, je vais me reposer un peu. Il baisa la main de sa mère et se rendit dans sa chambre. Il était si fatigué qu’il s’endormit très vite. Pendant ce temps, Miriam, plongée dans un sommeil léger, fut réveillée par la voix de son frère, venu lui dire au revoir et lui souhaiter bonne chance.
—Souviens-toi, Mili, ne fais pas l’imprudente et obéis là-bas sur place. Nous aurons encore besoin de toi, d’autres opérations se préparent, mais je t’en parlerai à ton retour — conclut Benek. Miriam se prépara rapidement, et déjà à la surface l’attendait un jeune homme chargé de la conduire jusqu’au kommando extérieur. C’était un kommando féminin qui travaillait à l’atelier de couture, où les détenues cousaient du linge militaire. Miriam enfila en hâte la tenue appropriée, puis par-dessus un long manteau de treillis, et quelques minutes plus tard ils se trouvaient déjà dans un pousse-pousse qui les conduisit non loin de l’atelier de couture.
—Bonne chance, petite. Souviens-toi que je suis là chaque matin ; quand tu sortiras pour aller travailler, je serai à proximité. Sans se faire remarquer, Miriam échangea sa place avec une femme et entra dans un petit hall de production. Une Polonaise s’approcha d’elle et lui fit comprendre qu’elle appartenait à la conspiration et qu’elle devait exécuter tous ses ordres. Une fois le travail terminé, l’Allemande qui les surveillait les compta toutes et elles retournèrent au camp. Miriam avait vu Majdanek à maintes reprises de l’extérieur ; en le franchissant, elle eut la chair de poule. Il faisait une impression bien plus accablante encore qu’Auschwitz.
***
Le camp de concentration allemand de Majdanek fut créé sur décision de Heinrich Himmler. Lors d’une visite à Lublin en juillet 1941, il confia au chef de la SS et de la police du district de Lublin, Odilo Globocnik, la tâche de construire un camp pour des prisonniers que l’on pourrait exploiter au profit de l’économie du IIIe Reich. Les commandants en furent : Karl Koch, Max Koegel, Hermann Florstedt, Martin Weiß et Arthur Liebehenschel. Le camp fut d’abord destiné aux prisonniers de guerre, avant d’être transformé en camp de concentration en février 1943. Majdanek fut utilisé pendant l’Aktion Reinhardt, en particulier dans sa dernière phase. Le 3 novembre 1943, les Allemands y achevèrent l’opération d’extermination industrielle des Juifs. En une seule journée, ils assassinèrent 18 000 Juifs. Au total, environ 80 000 personnes périrent dans le camp (des citoyens polonais, soviétiques, tchécoslovaques ainsi que d’autres pays européens). Le groupe le plus nombreux était celui des Juifs : 60 000 d’entre eux y périrent. Majdanek fonctionna d’octobre 1941 à juillet 1944.
***
Le chemin qu’elle parcourut du camp de travail jusqu’à Majdanek ressemblait à un chemin de Golgotha qu’elle devait affronter. Le vent d’automne se faisait cruellement sentir. Sur la droite, à quelques dizaines de mètres seulement de la route empierrée, se dressait une ville noire. Majdanek n’était pas dissimulé au fond d’une forêt comme les autres camps dont on chuchotait le nom à Lublin. Il se trouvait à portée de main, insolent et monstrueux dans son évidence même. Miriam sentit sa peau se hérisser à la nuque lorsque son regard se porta malgré elle vers la double ligne de barbelés. Sur de hautes tours en bois, qui rappelaient des échafauds, se tenaient des gardes. Elle entendait le claquement sec des armes que l’on rechargeait et voyait les canons des mitrailleuses suivre les rares passants qui marchaient sur la route. Chaque pas, en ce lieu, était comme marcher sur une glace mince — un seul geste imprudent suffisait pour être tué.
De derrière la clôture montait un bruit monotone et terrifiant. On n’y entendait pas de voix isolées, mais seulement le crissement puissant et rythmé de milliers de sabots de bois frappant la terre battue. Miriam se figea l’espace d’une seconde lorsque, à travers la brume légère, elle distingua des silhouettes grises et rayées se déplaçant sur le Champ V — le champ des femmes.
Les femmes, là-bas, derrière les barbelés, se tenaient en rangs disciplinés et immobiles pour l’appel. Miriam, femme elle-même, ressentait une douleur physique en regardant leurs dos voûtés, leurs bras maigres qui se serraient les uns contre les autres sous la toile mince des tenues rayées. Elle ne voyait pas leurs visages, mais elle imaginait leurs lèvres bleuies de froid et leurs yeux vides. Certaines portaient un foulard sur la tête, d’autres avaient le crâne entièrement rasé et nu, qui, de loin, ressemblaient à des points blancs spectraux. Miriam pensa à sa sœur, à sa mère — quelle chance qu’elles fussent déjà dans un monde meilleur. Soudain, des larmes lui montèrent aux yeux. Soudain, le vent changea de direction et apporta le pire. Un lourd nuage de fumée grasse retomba bas sur la route, masquant presque entièrement la vue sur le camp. La fumée montait de la cheminée de brique du crématoire, sur la colline. Elle ne ressemblait pas à la fumée des cheminées domestiques de Lublin — elle était sombre, épaisse, et portait avec elle l’odeur monstrueuse et douceâtre des corps brûlés, qui pénétra aussitôt les vêtements de Miriam. La jeune fille sentit une vague de nausée. Elle pressa son mouchoir contre sa bouche et son nez, tentant de filtrer l’air, mais cette odeur semblait s’infiltrer directement par les pores de la peau. Tout Lublin la connaissait déjà ; elle se glissait dans les appartements, se déposait sur le pain, empoisonnait les pensées. Elle était la preuve tangible d’un crime auquel on ne pouvait échapper.
Près de Miriam, grinçant dans les virages, passa un autobus transportant des gens au travail. Il roulait si près des clôtures du camp que les passagers auraient presque pu toucher du regard les détenues. Miriam regarda vers les fenêtres du véhicule. Les gens à l’intérieur avaient le regard rivé sur leurs propres chaussures ou sur la paroi opposée. Personne ne regardait à droite. Regarder Majdanek était interdit — cela exposait à une arrestation, et de toute façon, cela dépassait tout simplement la résistance humaine.
—Le monde ne savait-il pas, pour ces endroits — se demanda-t-elle intérieurement. Mais si, il savait, tout le monde savait, jusqu’outre-Atlantique, et que faisaient-ils… Ils nous envoyaient des dollars, pour que nous ayons de quoi alimenter les fours crématoires. Chacune de ces personnes assises bien à l’abri chez elle, en faisant un don, s’absolvait elle-même. Mais nous, c’est de votre soutien réel que nous avions besoin. Un cri violent arracha Miriam à ce flot de pensées. En un instant, elle se concentra pour exécuter les ordres d’une SS-Aufseherin qui commençait à fouiller les ouvrières, pour voir si elles n’avaient pas par hasard introduit clandestinement quelque chose dans le camp. Un tel acte se terminait au mieux par un passage à tabac, mais en règle générale, la détenue était aussitôt tuée.
Miriam disposait de peu de temps pour convaincre les Juives et les Juifs d’opposer une résistance, alors que l’heure de leur extermination approchait très vite. Dès le lendemain, elle obtint un poste à la cuisine du camp, où elle avait aussi plus facilement accès aux hommes. Icek, qui remplissait la fonction de chef de baraque, fut chargé d’assurer la liaison avec elle.
—Icek, dans deux jours, les Allemands vont liquider tous les Juifs encore en vie. Nous ne parviendrons plus à organiser un soulèvement général, mais dis à tout le monde de se sauver comme ils le peuvent. Peut-être que certains individus réussiront à survivre.
—Bien, j’espère réussir à les convaincre, même si ici tout le monde croit jusqu’au bout que ce jour n’arrivera pas — répondit Icek
L’odeur de tabac et de moisi, dans le baraquement du Champ V, était cette nuit-là plus dense que d’habitude. Depuis quelques jours, une tension étrange et paralysante montait dans le camp. Les Allemands avaient fait venir dans le secteur du crématoire des escouades de détenus munis de pelles, qui, sous l’œil des SS, creusaient dans la terre de puissantes tranchées en zigzag. Officiellement : des abris antiaériens. Officieusement : les Juifs savaient déjà que le massacre approchait. Miriam était assise dans le coin le plus sombre du baraquement. Autour d’elle, se touchant presque la tête, étaient accroupies quelques femmes de confiance. Il y avait parmi elles Marta, une Polonaise au regard dur, ainsi que deux Juives récemment transférées d’un ghetto vers Majdanek, Bima et Estera. Les Allemands appelaient l’extermination des Juifs sous le nom de code Aktion Erntefest — Fête des moissons.
***
À l’automne 1943, les Allemands entamèrent les préparatifs de l’opération « Erntefest » à Majdanek. Sa mise en œuvre fut confiée au successeur de Globocnik, Jakob Sporrenberg. Fin octobre, plusieurs centaines de détenus furent contraints de creuser trois tranchées près du prétendu « nouveau crématoire ». On fit courir parmi les détenus l’idée qu’il s’agissait de tranchées antiaériennes, afin d’apaiser la tension ambiante. La veille de l’opération « Erntefest », le chef de la SS et de la police du district de Lublin convoqua, tard dans la soirée, une réunion avec les commandants des différentes unités désignées pour l’exécuter. Y participèrent notamment les commandants des camps de Poniatowa, Trawniki et Majdanek. Sporrenberg annonça que le début de l’opération était fixé au 3 novembre à 8 heures du matin. L’exécution devait toucher tous les détenus juifs de Majdanek, ainsi que ceux des camps de travail de Lublin, Trawniki et Poniatowa. Le matin du 3 novembre, des unités de la Waffen-SS et de la police (environ 2000 hommes) firent leur apparition à Majdanek pour procéder à l’exécution. Une sélection fut opérée dans les différents champs de détenus afin de choisir les prisonniers juifs, qui étaient ensuite conduits au Champ V. C’est là que se trouvait le point de rassemblement des futures victimes. Une fois la sélection achevée, les détenus non juifs furent parqués dans les baraquements, qu’ils ne pouvaient plus quitter. Ce jour-là, aucun kommando de travail ne fut formé non plus. Au bord des tranchées furent postés des pelotons d’exécution, composés de plusieurs hommes, qui procédaient aux fusillades. Chaque nouvelle victime était contrainte de s’allonger sur les corps de celles déjà assassinées. Les Allemands laissèrent en vie environ 300 hommes et 300 femmes juifs, qui travaillaient au tri et à l’incinération des corps. Au cours de l’opération « Erntefest », les Allemands assassinèrent au total environ 42 000 femmes, hommes et enfants juifs.
***
— Il n’y a plus de temps — chuchota Miriam, sa voix tranchant l’obscurité comme un rasoir.
— Les tranchées du Champ VI sont presque terminées. Demain, au plus tard après-demain, ils commenceront la liquidation. Ils vont amener ici les Juifs de Poniatowa et de Trawniki, et ensuite ils s’occuperont de nous. Nous n’irons pas à l’abattoir comme du bétail.
— Miriam, mais avec quoi allons-nous combattre? — Marta serra convulsivement ses mains sur ses genoux. — Nous n’avons pas d’armes. Pas un seul pistolet. Il y a des nids de mitrailleuses postés sur les champs.
— Notre résistance n’arrêtera pas les SS, mais elle peut sauver certaines d’entre nous des fosses de la mort — répondit Miriam en se penchant plus près.
— S’ils commencent à tirer, la panique éclatera dans le camp. Et c’est à cette panique que nous devons nous préparer. C’est notre seule chance.
Miriam sortit de son corsage un morceau de papier sale — un plan du camp dessiné à la main, que Zośka avait dérobé au bureau du camp. Le doigt de Miriam se posa sur la limite entre le Champ V et les secteurs voisins.
— Quand les premiers coups de feu partiront, nous ne sortons pas sur la place d’appel. Bima, ton groupe doit préparer les lourdes couchettes en bois. Au signal donné, vous les renversez en travers des passages et vous calez les portes du baraquement. Si les SS veulent nous en extraire par groupes, ils devront perdre du temps et des munitions à enfoncer les portes. Chaque minute de retard est une chance qu’ils interrompent l’opération, ou que le front les surprenne — dit Miriam.
—Estera, toi et tes filles, vous allez immédiatement découdre vos tenues rayées et recoudre des triangles. Vous remplacez les étoiles jaunes par des triangles rouges avec la lettre « P ». Les Polonaises donneront leurs numéros à celles d’entre vous qui parlent un polonais parfait. S’il y a une sélection sur la place, vous devez rester mêlées à nous. Vous êtes des détenues politiques. Vous êtes des Polonaises de Varsovie et de Radom. — poursuivit Miriam.
— Baśka, tu travailles aux installations du camp. Votre tâche pour demain matin : endommager le câble électrique principal, près de la section économique. Si nous coupons le courant, les projecteurs des miradors s’éteindront et les barbelés perdront leur tension. Le chaos, dans l’obscurité ou dans un brouillard épais, est le seul moment où l’on peut tenter de couper le grillage.
— Et s’ils commencent à incendier les baraquements? — demanda doucement Estera. Sa voix tremblait, mais ses yeux restaient secs.
— S’ils jettent des grenades par les fenêtres ?
Miriam la regarda profondément. Dans ses yeux se reflétait tout l’enfer de Majdanek.
— Alors vous mourrez libres, en ôtant une tenue rayée portant le nom d’une autre sur la poitrine. Mais je préfère brûler en me battant pour chacune d’entre vous, plutôt que de rester docilement debout au-dessus d’une fosse à attendre une balle dans la nuque. Faites passer les consignes dans les chambrées. Seulement aux filles de confiance. Pas de conversations à voix haute. Vous devez être prêtes à tout. Les femmes hochèrent la tête. En silence, elles commencèrent à regagner leurs couchettes. Aucune ne ferma l’œil cette nuit-là.
— Tu crois que nous allons y arriver? — demanda une des filles allongée près de Miriam.
Miriam ne répondit pas tout de suite. Elle regarda par une fente entre les planches du baraquement. Dehors, dans la lueur des projecteurs du camp, se dessinait la puissante et silencieuse cheminée du crématoire. Des haut-parleurs fixés aux poteaux jaillit soudain une musique allemande joyeuse et martiale — Berlin testait la sonorisation censée couvrir les rafales de mitrailleuses pendant le massacre à venir.
— Je ne sais pas, Marta — chuchota Miriam en serrant les poings si fort que ses ongles s’enfonçaient dans sa peau.
— Mais demain, les Allemands apprendront que ce ne sont pas des numéros qui vivent dans le Champ V. Ce sont des êtres humains.
L’aube du 3 novembre 1943 apporta un brouillard épais et glacial, qui se déposa sur les barbelés de Majdanek comme un linceul souillé. Miriam se frottait les mains bleuies de froid, debout à l’appel. Tout semblait familier, et pourtant différent, plus dense, épaissi par la peur. Autour du Champ V, au lieu des gardes habituels, se tenait un triple cordon de SS casqués, armes automatiques prêtes à tirer. C’est alors que le hurlement des haut-parleurs déchira l’air du matin. Ce n’étaient pas des ordres. Une musique entraînante et joyeuse se déversa des pavillons installés sur des camions. Les valses de Johann Strauss et des marches militaires enlevées se mirent à gronder au-dessus des baraquements, rebondissant sur les parois de bois. Ce contraste était contre nature, insensé.
— Une sélection ? — chuchotaient les détenus. Des yeux, grands et caves, fixaient le SS qui, d’un geste de sa cravache, commença à diviser la foule.
— Alle Juden raus ! — le hurlement de l’Allemand se noya dans les accents de la mélodie joyeuse. Le troupeau humain s’ébranla, poussé à coups de crosse vers les tranchées creusées non loin du crématoire. Ces dernières semaines, ils avaient creusé ces fosses, soi-disant comme tranchées antiaériennes. À présent, la vérité les frappait comme un coup de massue. C’étaient leurs propres tombes.
La musique jouait de plus en plus fort, mais elle ne parvenait pas à tout couvrir. À travers les mesures entraînantes perçait le crépitement sec et rythmé des mitrailleuses. Tac, tac, tac, tac. Et le cri. Un hurlement collectif, aigu, inhumain, sorti de milliers de gorges, qui s’éteignait toutes les quelques minutes pour laisser place à une nouvelle vague.
— Déshabillez-vous ! Vite ! Schnell ! — rugissaient les gardes.
Sur le sol tombaient des vestes rayées, des chaussures, des lanières de cuir, les rares objets personnels dissimulés dans les coutures. Un Juif appelait Dieu à son secours, debout, nu, sur la terre gelée, tandis que le vent froid fouettait son corps décharné. Autour de lui, des femmes pleuraient en silence, serrant leurs enfants contre elles, des hommes récitaient à voix basse le Chema Israël — la dernière prière des mourants. On les poussa jusqu’au bord de la longue tranchée en zigzag. Au fond, dans la boue brunâtre, s’entassaient déjà des couches de cadavres. Les gens devaient s’allonger sur les corps de ceux qui étaient morts une minute plus tôt. Dans les haut-parleurs hurlait alors un tube berlinois à la mode.
Miriam ferma les yeux et se mit à prier : Dieu, toi qui es unique et véritable, aie pitié de ton peuple. Sur les conseils de Miriam, quelques Juives réussirent à échanger leurs brassards avec des Polonaises, échappant ainsi un moment à la mort. Les Polonaises cherchaient en hâte des brassards de rechange pour les passer à leur propre poignet. Le médecin du camp, un Polonais, permuta quelques fiches. Les Juifs les moins malades devinrent des Polonais ; à leur place, il inscrivit des détenus d’autres nationalités qui, de toute façon, seraient morts d’eux-mêmes en quelques jours. Miriam observait les Juifs qui, arrivés au bord des fosses de la mort, se jetaient sur les SS, luttant de leurs dernières forces pour une mort digne. Les baraquements barricadés par les détenus juifs cédaient sous les balles allemandes.
Ces Juifs avaient choisi de mourir selon leurs propres termes, ils étaient morts à leur manière, et non selon le bon vouloir des bourreaux allemands. Les autres détenus, témoins de cet héroïsme, n’en croyaient pas leurs yeux ; ils n’avaient plus la force de pleurer, car le spectacle quotidien de la bestialité allemande les avait plongés dans une hébétude totale, mais la vue de Juifs opposant une résistance les tira de cette torpeur passagère. Ils chuchotaient entre eux sur l’héroïsme de ces gens, condamnés à l’extermination pour la seule raison qu’ils étaient juifs.
Miriam courut vite vers le baraquement où se trouvaient les femmes qui avaient réussi, l’espace d’un instant, à se cacher du SS qui les traquait.
—Suivez-moi vite — indiqua la jeune fille, et elle les conduisit jusqu’au baraquement où était entreposée la nourriture.
— Restez silencieuses, tout est arrangé avec le chef de baraque. Après l’opération, nous vous conduirons en lieu sûr. Miriam retourna à la cuisine, mais les gémissements et la musique qui tentait de les couvrir l’empêchaient de se concentrer sur son travail. Tous les détenus autour d’elle, comme frappés d’hébétude, fixaient un seul point — la fenêtre. On entendait aussi une prière murmurée. Ce jour-là, les Allemands ne laissèrent sortir aucun kommando de travail. Tous devaient être présents pendant l’extermination des derniers Juifs polonais et européens. Comme les Allemands concentraient toute leur attention sur le meurtre des Juifs, il existait un risque qu’ils se mettent aussi à rechercher des fugitifs. Miriam se rendit au plus vite auprès des Juives cachées dans l’entrepôt.
—Dans un instant, ils vont fouiller les entrepôts. Vous devez venir avec moi du côté de la cuisine — dit Miriam. Les jeunes filles se rendirent en hâte à la cuisine. À ce moment-là, les Allemands firent irruption dans les entrepôts pour chercher les Juifs en fuite. Heureusement, les détenus présents à la cuisine étaient préparés à cacher des fugitifs. Ils savaient qu’ils risquaient la mort, mais la solidarité entre détenus comptait à ce moment-là plus que la peur. La traque des Juifs cachés dura jusqu’à la fin de la journée. Les jours suivants, lorsque les Allemands autorisèrent de nouveau la sortie des kommandos de travail, Miriam parvint à corrompre des gardes et à faire sortir du camp, hors des barbelés, plusieurs Juifs et Juives. Ils furent ensuite pris en charge par les camarades de Miriam dans la conspiration et installés dans les souterrains de la ville.
Après le massacre perpétré contre les Juifs, des détenus désignés se mirent à brûler les corps. L’odeur des corps calcinés était insupportable, beaucoup de détenus s’évanouissaient. Miriam n’avait plus rien à faire là. Il existait aussi le danger qu’elle soit reconnue comme juive. Elle reçut l’ordre d’évacuer vers le côté aryen. Elle sortit du camp par le même chemin qu’elle avait emprunté pour y entrer. Après elle, une des Polonaises qui militait dans la conspiration du camp y retourna.
—Miriam — elle entendit la voix familière d’Andrzej. Il se tenait là, à l’attendre, près du camp de travail où Miriam avait travaillé ces derniers jours. La jeune fille ne put retenir ses larmes en le voyant.
— Andrzej, je pensais que je ne te reverrais plus — poursuivit la jeune fille.
— Je t’invite à boire un vrai café — dit le jeune homme d’une voix chaleureuse.
— D’où sors-tu du café — sourit-elle d’un air enjôleur.
— Je l’ai emprunté à ma mère — plaisanta-t-il.
— J’espère que ça ne me fera pas de mal — Miriam essaya de tourner toute la situation en plaisanterie.
Les jeunes gens durent attendre la tombée de la nuit pour se rendre à l’endroit où se trouvait le regard menant aux souterrains de Lublin. Ils allèrent rendre visite à la tante d’Andrzej, qui habitait aux environs du parc Saski. Elle était la veuve d’un professeur connu, que les Allemands avaient assassiné au début de la guerre.
— Comme je suis heureuse, Andrzej, que tu aies décidé de rendre visite à ta vieille tante — répondit la vieille dame, ravie.
— Mais voyons, tante, tu es ma meilleure amie, comment pourrais-je t’oublier. Mes parents t’envoient leur bonjour. Ils demandent quand tu leur rendras visite — poursuivit Andrzej.
— Permets-moi de te présenter Maria — dit-elle avec un signe de tête vers sa compagne.
— Mili, voici ma meilleure amie et ma marraine — la comtesse Zofia Tyniecka
Un instant plus tard, la tante invita les jeunes gens dans une pièce où les attendait, sur la table, un beau service à thé. Miriam demanda si elle pouvait utiliser la salle de bains, puis disparut un long moment. La tante lui donna des vêtements pour se changer.
— Andrzej, je vois bien que ce n’est pas une simple camarade. Comme vous dites, vous les jeunes, il y a de la « chimie » entre vous — dit la tante.
— Oui, tante, elle m’est très chère et elle est…,
— Je sais, mon fils, je vois bien qui elle est. Pour moi, c’est avant tout une femme belle et charmante — répondit la tante.
— J’ai des projets sérieux à son égard. Je ne voulais pas me déclarer, parce que tu sais, la guerre, on ne sait pas ce qu’il adviendra de nous, et puis il y a maman. Un silence pesant s’installa.
— Tu dois d’abord penser à toi-même, et laisse-moi ta mère, elle a toujours eu un faible pour moi. Tu ne changeras pas son attitude, pas après ce qu’elle a vécu. D’ailleurs, plus d’une femme se serait effondrée, mais pas elle. Elle est une Tyniecka, et c’est une lignée très forte et combative. Nous avons toujours été proches de nos souverains, nous les avons servis par l’aide et par les armes. Il en est resté ainsi. Beaucoup de nos femmes ont perdu au combat leurs maris, leurs fils, et nous ne nous sommes jamais effondrées. Voilà comment sont nos femmes. Peut-être qu’un jour cette écharde disparaîtra chez ta mère, il faut lui laisser du temps. Elle doit s’habituer à l’idée que son fils est tombé amoureux d’une Juive.
— Tu sais, tante, maman ne m’a jamais raconté les détails de cette tragédie. Ma grand-mère m’en avait un peu parlé, quand elle était encore en vie. Il y a eu un jour où un Juif en long caftan sombre est venu voir papa. Maman l’a vu et a été prise d’une crise d’hystérie. On a appelé un médecin, qui a mis longtemps à la calmer. Je ne savais pas avant pourquoi elle haïssait autant les Juifs — dit Andrzej
— Elle a reporté sur tous la haine qu’elle n’aurait dû porter qu’à un seul homme, et même cet homme ne méritait pas d’être condamné éternellement dans son cœur. Elle ne sait tout simplement pas comment se débrouiller avec ce fardeau, elle a perdu l’être qui lui était le plus cher. C’est pour cela qu’elle tremble tant pour votre santé et votre vie. Si quelque chose arrivait à Anna dans ce camp, elle n’y survivrait pas — dit la comtesse d’une voix étouffée.
— Ne parlons plus de cela, Mili pourrait nous entendre — dit la tante.
— Dis-moi, tante, comment vis-tu ici, toute seule — demanda Andrzej. La tante éclata d’un rire très sonore, ce qui étonna le jeune homme
—Tu crois qu’après la perte de ton oncle et le départ de Patrycja, je pourrais être ici toute seule. Soudain, elle sortit dans une autre pièce et en ramena un jeune homme.
— Voici Abramek, maintenant Adam. Il est le seul survivant de toute sa famille. Sa mère m’a aidée toute sa vie à la maison, à cause de mon rhumatisme qui s’aggrave, et son père me confectionnait de belles tenues. Lors de la liquidation du ghetto, ses parents se trouvaient chez des connaissances et n’ont malheureusement pas réussi à se cacher. Seul leur premier-né a survécu. Nous apprenons des langues ensemble, il m’enseigne le yiddish et je lui enseigne le français et l’italien — sourit la comtesse. À cet instant, la tante se mit à parler au garçon en français. Miriam se joignit aussitôt à eux, et la conversation glissa vers l’art français.
La comtesse Tyniecka possédait un beau domaine près de Krasnobród. Quand les Allemands sont entrés, ils ont assassiné son mari ; sa fille et son gendre avaient réussi à quitter le pays avant même la guerre, ce qui les avait sauvés. Les occupants s’emparèrent de tout le domaine et chassèrent la comtesse, déjà malade. Heureusement, ils possédaient un petit appartement à Lublin, dont le mari se servait pour régler ses nombreuses affaires. C’est là qu’il recevait ses clients. L’appartement fut pillé par les habitants et complètement dévasté dès le début de la guerre. La famille d’Abramek s’installa, venant de Krasnobród, pour aider la comtesse.
***
Les Juifs commencèrent à s’installer à Krasnobród probablement dès le XVIe siècle. La communauté se développa très rapidement sur le plan démographique. Au XIXe siècle, ils représentaient déjà près de 80 % de la population. Ils s’occupaient de commerce, d’artisanat et d’affermage. Ils possédaient leur propre synagogue et leur cimetière. Le mouvement hassidique s’y développa. Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la population juive diminua, notamment en raison de l’incorporation des jeunes hommes dans l’armée russe. Certains partirent vers la Palestine et les États-Unis, à la recherche de meilleures conditions de vie. Durant l’entre-deux-guerres, Krasnobród était un centre juif en plein essor. On y trouvait de nombreux hédères, des associations culturelles et éducatives, et la vie politique y était florissante. Des organisations caritatives assuraient l’aide aux plus démunis. En septembre 1939, la ville fut bombardée par l’aviation allemande. Environ 200 Juifs y trouvèrent alors la mort. À la mi-septembre, des unités de la Wehrmacht firent irruption, et les persécutions de la population juive commencèrent aussitôt. Celle-ci fut notamment contrainte de déblayer les décombres de la ville détruite. Les soldats stationnés là pillèrent leurs biens. On ne sait pas exactement quand le ghetto y fut créé. Au printemps 1941, les Allemands transférèrent à Krasnobród des Juifs de Łódź, de Zamość et de Włocławek (environ 1000 personnes au total). La liquidation du ghetto commença à l’été 1942. Ses habitants furent transportés à Bełżec. Dans les mois suivants, les Allemands menèrent une opération visant à « nettoyer » la ville et ses environs de leurs Juifs. La liquidation définitive du ghetto eut lieu en octobre 1942. À cette occasion, les occupants détruisirent la synagogue et le cimetière, où avaient lieu les exécutions.
***
Le jour déclinait vers le couchant, et les jeunes gens décidèrent de quitter l’appartement de la tante Tyniecka. Il leur restait à parcourir un court tronçon de route jusqu’au regard qui séparait la ville de ses souterrains. Ils parcoururent ce trajet presque en silence. Une fois arrivés, David et Benek attendaient Miriam. Le frère et la sœur étaient de nouveau réunis après une longue séparation, et ils avaient beaucoup à se dire. Peu après, deux Juives rescapées de Majdanek vinrent s’asseoir près d’eux. Elles étaient si terrifiées qu’elles ne pouvaient dissimuler le tremblement continu de leurs mains. Elles avaient laissé dans les camps toute leur famille, leurs maris, leurs enfants, et se demandaient comment continuer à vivre, et pour quoi, puisqu’il ne leur restait plus personne de proche en ce monde.
—Ne demande jamais à Dieu pourquoi cela s’est produit, car ce n’est pas lui qui a créé ces camps. Demande-toi plutôt ce qui est arrivé à l’homme, capable de commettre sans la moindre hésitation des meurtres inimaginables — dit Miriam
— Il faut aussi prendre en compte le long processus par lequel les sociétés ont été préparées à approuver et à rester indifférentes face à l’extermination des Juifs — intervint Andrzej. Hitler n’aurait jamais connu un tel succès s’il n’avait pas eu le soutien de son propre peuple. Malheureusement, il n’a rien inventé de nouveau, il est tombé sur un terrain déjà favorable. Regardez à quoi ressemblait l’Allemagne avant Hitler. Des poteaux couverts d’affiches antisémites, le ghetto des bancs à l’université, les Juifs accusés de tous les malheurs. Ensuite, l’autodafé des livres, l’expulsion des étudiants des corporations étudiantes, des médecins, des avocats de leur profession. Des émeutes de rue, la dévastation des boutiques juives. Tout cela s’est fait avec l’assentiment des citoyens ordinaires — poursuivit Andrzej
— Oh non, certains se sont révoltés — dit quelqu’un du fond de la salle.
— Oui, et ils finissaient au camp de Dachau, où l’on savait fort bien « convertir » ce genre d’opposant à la pensée correcte — poursuivit Andrzej
— Mais pourquoi aller chercher chez les Allemands, regardons plutôt dans notre propre cour — dit David.
— Tu as raison, poursuivit Andrzej. Peut-être que nous, en tant que nation, n’avons pas appris une haine des Juifs aussi profonde que celle des Allemands, mais nous sommes assurément devenus indifférents. L’Église y a aussi contribué, par la voix de prêtres comme Trzeciak, qui montaient les Polonais contre les Juifs.
—Trzeciak n’était pas la règle, on ne peut pas non plus généraliser — intervint Gosia. Il faut reconnaître que nous avons trop faiblement réagi face à la discrimination, au ghetto des bancs et à toute cette hostilité envers les Juifs — poursuivit la jeune fille. Quand cette guerre infernale sera finie, nous devrons tout faire pour que cela ne se reproduise plus jamais. Nous devons éduquer les jeunes.
— Écoutez, on a du travail pour nous, fini les bavardages — intervint Paweł. Des ordres sont arrivés de Varsovie, on se prépare à un soulèvement, la date n’est pas connue. Ce pourrait être au printemps ou à l’été prochain.
— Nous devons être prêts, mais en attendant, il faut aider ici, sur place, les nôtres. Il y a des gens qui ont échappé au massacre de Trawniki et de Poniatowa. Quelques individus — disait Benek.
— Au fait, les gars, comment ça se passait là-bas— demanda Andrzej.
— À Trawniki, les Allemands procédaient chaque jour à des exécutions, aidés par des Ukrainiens. Ce sont des bêtes sous une peau humaine. Ils se bousculaient eux-mêmes pour aller abattre un Juif. Nous avions là-bas un contact avec un Polonais qui travaillait avec les détenus et qui transmettait des messages à nos gens. La seule chose que nous pouvions leur offrir, c’était la fuite vers les forêts, vers notre maquis. Il y avait malheureusement là aussi des femmes avec des enfants, que les Allemands avaient capturées du côté aryen — disait Benek.
— À Poniatowa, c’était la même chose, nous avons réussi à persuader quelques personnes de s’enfuir. Nous les avons conduites jusqu’à la forêt, d’où elles devaient être récupérées puis envoyées vers les environs de la forêt de Naliboki — intervint David.
— J’ai observé de loin une scène — racontait Benek, où une femme s’est jetée sur un gardien ukrainien et l’a mordu à la gorge, avec assez d’efficacité pour lui sectionner l’artère. Avant que le médecin ait pu le soigner, il s’était vidé de son sang. Cette jeune femme a fait honte aux plus âgés. Tous regardaient son geste sans bouger. Même les Allemands furent surpris qu’une Juive puisse être aussi courageuse. Après son geste, certains sont devenus plus courageux, on voyait qu’ils opposaient une résistance. Je n’oublierai jamais ces images — acheva Benek en baissant son visage attristé.
—Écoutez, je dois partir pour Varsovie, je ne sais pas quand je reviendrai — dit Andrzej.
— Vous devrez vous débrouiller sans moi. Benek, tu prends le commandement ici — dit-il en partant. Il pria encore Miriam de le suivre à l’écart.
— Mili, tu sais, quand tout ceci sera fini, alors…. Mili ne le laissa pas achever. Elle-même, sans doute, ne voulait pas entendre ce qu’elle attendait depuis tant d’années. Elle craignait que s’il disait qu’ils seraient ensemble, quelque chose de mauvais n’arrive et que tous les projets n’éclatent comme une bulle de savon.
— Ne dis rien, tu vas porter malheur à la fin de la guerre — essaya-t-elle de tourner en plaisanterie les mots d’Andrzej.
— Reviens-nous sain et sauf, j’espère que nous nous reverrons bientôt — dit la jeune fille en guise d’adieu, en embrassant Andrzej sur la joue. Une fois seule, tous ces moments d’avant-guerre lui revinrent, quand elle vivait insouciante, se disputait avec ses frères et sœurs, et qu’aujourd’hui il ne lui restait plus que ses frères. Des larmes coulèrent sur son visage. Elle avait l’impression qu’un mois durait comme une année. Elle attendait la fin de la guerre, mais elle ne savait pas trop ce qu’elle ferait alors. Elle avait perdu non seulement les êtres qui lui étaient chers, mais aussi sa maison. Dans sa maison vivait déjà une autre famille. Aurait-elle encore une raison et quelqu’un pour qui vivre si elle perdait Andrzej ? Ces pensées tournaient sans cesse dans sa tête. Benek la tira de ce flot de pensées.
— Hé, petite sœur, ne t’inquiète pas, ton Roméo reviendra sûrement — lui lança son frère d’un ton moqueur.
—Je ne l’attends pas du tout, si jamais cela t’intéresse — lui répondit-elle.
— Je n’y crois pas, Roméo abandonne tout, un commandement quelque part en Afrique, il renonce à une grande gloire et se précipite vers sa Juliette, et elle, elle dit qu’elle ne l’attend pas — rit Benek.
—Attends, qu’est-ce que tu as dit, quelle Afrique ? — demanda Mili. Le garçon s’apprêtait déjà à partir, mais sa sœur lui barra le chemin.
— Je ne te laisserai pas partir tant que tu ne m’auras pas tout dit sur Andrzej — dit-elle d’un ton tranchant.
—Je pensais que, puisque vous vous plaisiez l’un à l’autre, vous saviez tout l’un de l’autre — la voix de Benek se fit un peu plus grave. Miriam s’assit sur une chaise, tout à fait résignée.
— Je ne sais rien, parce que je crois que je ne voulais pas savoir ; dès qu’une conversation commençait sur ce sujet, c’est moi qui changeais de sujet. Lui, sans doute, attendait que je creuse la question, et moi je faisais semblant que cela ne m’intéressait pas du tout. En somme, je ne sais rien de lui. Tu sais, Benek, j’ai peur de montrer le moindre intérêt, depuis que j’ai vu la mort de maman et d’autres personnes dont on ne sait même pas où elles ont été enterrées. J’ai dressé un mur qui me protège, et j’ai peur maintenant d’essayer de le franchir — dit la jeune fille d’une voix triste.
— Je sais, Mili, c’est pareil pour moi. J’essaie de tout tourner en plaisanterie, mais parfois ce n’est pas possible, et quand personne ne regarde, je pleure un peu. D’un seul geste, Mili serra son frère dans ses bras, dont les grands yeux bruns commençaient à se voiler de larmes.
— Et pour en revenir à Andrzej, poursuivit Benek, son père pensait qu’il reprendrait le domaine après lui et qu’il gérerait ces immenses terres. Ils possèdent aussi un domaine dans les Kresy, mais d’après ce que je sais, les autorités soviétiques l’ont déjà pratiquement détruit. Ils n’avaient pas de bon régisseur, et les gens du coin se sont aussitôt précipités pour piller tout ce qu’il y avait à prendre. En plus, ils ne savaient absolument pas comment s’occuper du bétail, les vaches non traites ont commencé à tomber malades et à mourir. Tout s’est ruiné là-bas. C’est, ou plutôt c’était, une famille très riche. Je ne pense pas que ces domaines des Kresy leur reviendront un jour ; une fois que le Russe a mis la patte sur quelque chose, il ne la retire plus. Pour en revenir à Andrzej, il a dû un peu tenir tête à son père, puisqu’il a décidé de s’engager dans l’armée. Il a aussi reçu une excellente formation à l’étranger, c’était l’un des meilleurs pilotes. D’ailleurs, il a bonne tête pour tout. Tu te souviens, avant la guerre, quand il disparaissait pendant de longs mois, et que tu le guettais comme ça, il était alors dans l’armée. Il a très vite gravi tous les grades militaires, jusqu’à colonel. Sans la guerre, il serait vite devenu général. Il a renoncé à tous ces honneurs pour toi, Mili.
— Comment ça, pour moi — demanda la jeune fille, intriguée.
— Ne m’interromps pas, je vais tout t’expliquer. Il devait travailler à l’étranger, mais il a demandé à ses supérieurs de pouvoir rester ici, dans le pays, pour combattre dans les rangs de l’Armée de l’Intérieur. Il sert maintenant d’agent de liaison entre le gouvernement de Londres et Varsovie. D’où ses voyages à Varsovie. Il devra probablement aussi se rendre à Londres, alors prépare-toi à une absence plus longue de sa part. À part cela, il ne veut pas laisser trop longtemps ses parents, et surtout sa mère, qui traverse depuis des années une sorte de traumatisme, mais de quoi il s’agit exactement, je ne le sais pas. Je l’ai un peu connue, à l’époque où nos pères faisaient des affaires ensemble. Elle a toujours été si froide avec moi, je ne savais pas pourquoi, peut-être que cela venait de son origine aristocratique, tu sais, je n’en sais rien — conclut Benek.
— Merci de m’avoir dit tout cela, ça m’éclaire beaucoup. J’ai un peu honte de ne jamais lui avoir rien demandé, j’ai toujours orienté nos conversations vers des sujets professionnels. Tous les malentendus viennent du fait que les gens ne se parlent pas entre eux, je le sais bien maintenant. Je ne sais pas comment je vais me comporter avec lui, avec toutes ces informations — dit la jeune fille.
— Il faut simplement vivre, et quand tout cela sera fini, la vie s’arrangera d’elle-même, j’y crois. D’ailleurs, même si le destin vous jette chacun à un bout du monde, vous vous retrouverez toujours, ici même, à Lublin, dans notre belle maison, qui j’espère nous reviendra un jour, dans un an, deux ans, ou plus tard. Il faut avoir la foi, maman nous l’a toujours appris, tu te souviens ?— dit le garçon avec une pointe de nostalgie.
Après cette conversation, Mili avait désormais une image complète d’Andrzej ; elle savait qu’ils seraient ensemble. Peut-être pas dans un an, ni dans deux, mais ils le seraient. À cette pensée, des larmes coulèrent. Depuis des mois, c’étaient les premières larmes d’espoir et de bonheur. En attendant, elle décida de s’engager encore davantage dans l’aide aux Juifs qui, après l’opération de Majdanek, vivaient cachés quelque part.
— Dis-moi, Mili, comment tu t’en sortais à Majdanek — demanda Benek
— Là-bas, les conditions étaient bien pires qu’à Auschwitz. Il y avait des baraquements en bois, un vent glacial sifflait à travers les planches, on ne pouvait pas supporter le froid, moi, ce travail à la cuisine m’a sauvée. J’avais chaud toute la journée. Le pire, c’était de voir ces détenus affamés, leur regard éteint, dépourvu de la moindre volonté de vivre — cela va rester en moi encore longtemps. Le pire pour moi, c’était de ne pas pouvoir aider tous ces Juifs condamnés à l’exécution. Les Polonaises étaient très disposées à coopérer, elles aidaient les Juives à coudre des brassards et à se cacher, mais à quoi bon, quand seulement quelques personnes ont pu être sauvées — dit Mili avec colère.
— Mais laissons-moi de côté, dis-moi Benek, comment c’était à Trawniki ?
— Notre agent de liaison était un Polonais qui travaillait dans l’enceinte du camp. Il avait là-bas des commandes des Allemands, qu’il détestait sincèrement. Ils lui avaient tué sa sœur, tout au début de la guerre. Un Allemand l’avait abordée à Lublin et, sans crier gare, avait tiré dans sa direction. Il leur avait juré à tous une vengeance. Il s’est joint très volontiers à notre conspiration. Le jour de la liquidation du camp, j’ai pu être présent là-bas, car un SS avait demandé quelqu’un pour lui réparer une veste, et tu sais que je suis un maître en couture — plaisanta Benek. Staszek m’a présenté sans problème comme un maître tailleur. Les Boches lui faisaient tellement confiance qu’il n’a même pas eu besoin de leur fournir de document attestant mon « aryanité ».
— Benek, je t’ai arrangé une entrée. Les Allemands ont besoin d’un tailleur, tu t’y connais bien — dit Staszek.
— Souviens-toi d’être très prudent, sinon ils me liquideront avec toi. Tu n’as besoin d’aucune aiguille, ni de fil, tout est déjà sur place —acheva Staszek
Après avoir franchi les portes du camp, Benek comprit que les Allemands se préparaient sérieusement à une opération de grande envergure. De nouveaux camions chargés de soldats arrivaient sans cesse. Staszek conduisit Benek jusqu’à l’un des baraquements, qui se distinguait des autres. Un Allemand tiré à quatre épingles vint à leur rencontre, leur serra la main en guise d’accueil et, avec une courtoisie toute germanique, invita Benek à entrer, tout en ordonnant à Staszek de retourner au travail. D’un geste, il lui montra une veste taillée dans un tissu de qualité. Benek comprit aussitôt que cet Allemand raffolait des beaux habits. La conversation glissa immédiatement vers les maisons de mode parisiennes où il s’habillait. L’Allemand s’étonna qu’un tailleur polonais connaisse si bien le sujet. Benek avait déjà en tête une histoire bien construite de sa carrière de tailleur, de manière à ce que son interlocuteur ne conçoive aucun soupçon. D’un geste, l’Allemand lui indiqua tous les tissus nécessaires qu’il devait utiliser pour son travail. Voulant faire bonne impression sur le SS, Benek répara aussi son pantalon et son gilet, ce qui lui valut la reconnaissance de l’Allemand,
— Eh bien, je ne m’attendais pas à ce qu’un Polonais fasse de lui-même un travail supplémentaire. Demain, tu seras présent à la sélection des nouveaux prisonniers, et tu choisiras pour moi ce qui te tombera sous l’œil. Sur ces mots, l’Allemand quitta la pièce, et ils ne se revirent que le lendemain. Le lendemain, Benek revint au camp avec Staszek, où le garçon devait être présent lors du déchargement des nouveaux détenus.
— Où sommes-nous, demanda en allemand un Juif que les Allemands avaient amené en camion avec un groupe d’autres détenus.
— Dans le camp de travail de Trawniki, près de Lublin, mais vous n’y resterez sans doute pas longtemps — répondit Benek. Le Juif, surpris, le regarda avec méfiance, puis demanda tout net.
— Est-ce ici que sera notre fin ?
— Malheureusement, mais vous ne devez pas vous résigner jusqu’au bout. Nous n’avons aucune arme, nous ne pouvons pas vous aider, mais vous devez avoir conscience qu’on peut mourir à sa manière, et non selon le bon vouloir des Allemands — répondit Benek. Il eut ainsi beaucoup de conversations de ce genre ; heureusement, le reste des Juifs amenés venait des territoires polonais, et ils savaient déjà comment se terminait pour eux ce voyage. Benek essaya de pousser les Juifs à opposer une résistance jusqu’au 3 novembre, jour où les Allemands décidèrent d’achever l’Aktion Reinhardt en assassinant presque tous les Juifs. Benek réussit à rester au camp jusqu’au lendemain. Il se cacha dans un grenier à grains.
La fente entre les planches du grenier n’avait guère plus de deux doigts de large, mais pour Benek, elle devint une fenêtre entière sur l’enfer. Il pressait son œil contre le bois brut, sentant l’odeur de moisi, osant à peine respirer. De l’intérieur du camp montait une musique enlevée et grossière, sortie d’un gramophone — une joyeuse marche allemande, censée couvrir ce qui se passait au-dessus des tranchées creusées. Les détenus des ateliers de couture avançaient par groupes de cinq. Gris, voûtés, résignés. Benek voyait les SS les pousser à coups de crosse. Tout se déroulait selon le bon vouloir des Allemands, à la chaîne, avec une routine administrative et effrayante. Jusqu’au moment où un nouveau groupe arriva à hauteur du baraquement numéro quatre. Alors, le rythme monotone de la marche se brisa. De l’intérieur sombre du baraquement ne sortirent pas des détenus, mais un éclair de feu. Le claquement sec et net d’un coup de pistolet. L’un des SS qui marchaient en tête se saisit le ventre, se plia en deux et s’effondra dans la boue, perdant sa casquette.
— Mon Dieu — chuchota Benek, le cœur remonté jusqu’à la gorge. Il posa les mains sur la paroi rugueuse, si fort que des échardes s’enfoncèrent sous ses ongles. Un chaos momentané éclata dans le camp. La musique des haut-parleurs continuait de hurler, mais s’y superposaient les cris furieux des Allemands, les aboiements des chiens et de nouveaux coups de feu. De la fenêtre d’un baraquement, quelqu’un lança une grenade ou une bombe artisanale — une explosion sourde retentit, soulevant dans l’air des nuages de poussière et des planches. Les Juifs à l’intérieur n’avaient aucune chance, Benek le savait parfaitement, mais ils n’allaient plus comme à l’abattoir. Ils se battaient. Pendant de courtes minutes, infiniment longues, le camp de Trawniki cessa d’être une usine de mort pour devenir un champ de bataille — ce ne fut qu’une fraction de seconde, car les Allemands reprirent aussitôt le contrôle de la situation. Benek serra les paupières lorsque l’air fut déchiré par une longue rafale sèche, qui réduisit sans pitié au silence ceux qui voulaient résister. La musique des haut-parleurs continuait de jouer, mais pour Benek, ce rythme entraîné devint à jamais le son du combat de ceux qui avaient choisi de mourir les armes à la main.
Un instant plus tard, il vit des femmes juives se jeter sur les SS à mains nues. Elles n’allaient pas docilement à la mort, elles moururent loin des tranchées. À un moment, Benek remarqua des hommes qui sautaient dans les fosses, espérant se sauver sous un amas de cadavres. Les Allemands y déchargeaient aussi des rafales de fusil. Ce massacre dura jusque tard dans l’après-midi. Benek retourna vers l’endroit sûr, dans le baraquement que Staszek lui avait montré plus tôt. Un instant plus tard, il aperçut dans un coin un jeune homme recroquevillé.
— Si tu veux, tue-moi ici, je n’irai pas mourir comme le veulent ces bêtes allemandes — dit le jeune homme.
— Du calme, je ne suis pas ton ennemi, je vais t’aider. Comment t’appelles-tu — demanda Benek.
— Józek — répondit le garçon, effrayé.
— Écoute-moi, nous sortirons ensemble, mais ne fais pas de bêtise. Benek se rendit de l’autre côté du camp, où se trouvaient les Ukrainiens précédemment corrompus.
— Hé, ça devait être un seul, pour un deuxième il faut payer — leur barra le chemin l’Ukrainien.
— Écoute, tu auras l’argent demain, je n’ai rien sur moi — répondit Benek.
À cet instant, Józek sortit un couteau et frappa l’Ukrainien ; il en résulta une grande confusion, et au même moment les Allemands se mirent à poursuivre un fuyard — ce fut l’occasion pour les garçons de courir devant eux de toutes leurs forces.
— Mais tu es complètement fou, d’où tenais-tu ce couteau, ils auraient pu nous tuer — disait Benek, énervé.
— De toute façon, ils nous auraient tués, alors j’ai pris le risque et j’ai décidé de t’écouter, comme tu le disais aux autres, se défendre chacun comme il peut — dit-il à Benek. Les Allemands ne s’émurent pas particulièrement de la blessure du gardien ukrainien et ne se lancèrent pas aussitôt à la poursuite des fuyards. Ils étaient certains qu’ils n’iraient de toute façon pas bien loin. Les deux garçons se dirigèrent en hâte vers la forêt, où une cachette avait déjà été préparée pour les fugitifs. Sur place, ils trouvèrent plusieurs Juifs qui avaient réussi à s’échapper du convoi vers Trawniki. Après avoir attendu quelques jours dans la cachette, Benek retourna à son cantonnement dans les souterrains de la ville.
— Le schéma d’action des Allemands était le même — répondit Mili.
— Exactement, ils ont dû se concerter à l’avance pour mener une telle opération efficacement, sans subir de pertes, tout en obtenant les meilleurs résultats — ajouta Benek.
— Écoutez, nous avons ici des rescapés des soulèvements de Varsovie et de Białystok, il faudra mettre à profit leur expérience — dit Zosia d’une voix forte.
— Les gars, approchez et racontez comment s’est passé ce soulèvement — demanda Zosia
15. Le combat pour l’honneur
***
Le soulèvement du ghetto de Varsovie fut précédé d’une révolte survenue pendant l’opération de déportation de janvier. Pour la première fois, des Juifs prirent les armes et infligèrent des pertes à l’occupant allemand. Le 18 janvier 1943, ils remarquèrent certains mouvements inquiétants des Allemands, laissant présager la liquidation du ghetto. Cette information sema la panique parmi les Juifs, qui se réfugièrent dans des cachettes préparées à l’avance. Les Allemands s’étaient fixé pour objectif de déporter les personnes se trouvant illégalement dans le ghetto. Ne devaient être protégés que ceux qui possédaient une attestation de travail. Sur la place ne se présentèrent que peu de gens, ou des personnes s’y trouvant par hasard ; le reste décida de se cacher sur le territoire du ghetto.
Jusqu’en janvier 1943, comme l’affirmait Icchak Cukierman (nom de guerre « Antek »), les Allemands entraient dans le ghetto comme chez eux, tandis qu’après la première révolte, ils commencèrent déjà à avoir un peu peur. Les Juifs n’eurent qu’un seul jour pour préparer le soulèvement de janvier. L’essentiel était de se procurer des armes et des grenades, ce qui se révéla un défi de taille malgré des moyens financiers suffisants. La faible quantité d’armes rassemblée fut répartie entre les deux unités de Cukierman et d’Anielewicz. Le plan prévoyait d’attaquer en deux endroits les Allemands conduisant les Juifs vers l’Umschlagplatz. Il prit cependant une forme quelque peu différente lorsque les Allemands commencèrent à arracher de leurs domiciles les Juifs récalcitrants. Dans l’un d’eux se trouvaient des membres de la conspiration munis d’armes, dont ils firent usage. Les conspirateurs s’organisaient en petits groupes qui menaient des combats dans différentes parties du ghetto, s’emparant des armes des Allemands tués. Ceux-ci ne se doutaient pas que les Juifs prendraient les armes, mais à ce moment-là ils ne pouvaient plus se permettre d’écraser la révolte dans le sang. « À mon avis, le fait que le ghetto continue de se battre les armes à la main, à la manière des partisans, en petits groupes de combat, leur a fait forte impression, bien que nous n’ayons pas eu beaucoup d’armes. Ils ne savaient pas, après tout, combien nous avions de tels groupes, car nos groupes apparaissaient toujours à un endroit différent. Ils craignaient – c’est à mon avis, de leur point de vue, le plus important – que cette étincelle de soulèvement, d’autodéfense, n’allume un soulèvement polonais du côté aryen. »
Dans les combats de janvier périrent une douzaine d’Allemands et de nombreux insurgés. Plusieurs dizaines de membres du Bund, qui refusèrent de monter dans le train à l’Umschlagplatz, furent fusillés sur place. Ils s’opposèrent ainsi aux Allemands, qui pensaient que les Juifs ne se révolteraient pas. Après la dernière opération de déportation, les Juifs savaient déjà à quoi menait le voyage vers Treblinka, et commencèrent à se défendre. On parlait de plus en plus, entre soi, de la nécessité de se battre. « Puisque monter dans le wagon équivalait à perdre la vie, il fallait se défendre. On condamnait la passivité. L’atmosphère, comparée à celle qui régnait lors de la première déportation, était maintenant tout autre. On publia à cette époque un appel que je n’ai pas lu, mais on m’a raconté qu’il appelait à la résistance active ou passive, de sorte que personne n’arrive jusqu’au wagon. »
Les combattants tirèrent de ces combats de nombreux enseignements pour mieux organiser le futur soulèvement. Avant tout, ils furent envahis d’une grande joie et d’un espoir de pouvoir opposer une résistance active et efficace. Ils savaient aussi que, pour la prochaine opération, les Allemands pourraient se préparer bien mieux. Il était également important que l’AK, qui auparavant considérait avec scepticisme les projets de soulèvement des Juifs, ait vu en eux des soldats capables de faire usage des armes. Ce changement de mentalité ne suffit cependant pas à faire traiter les insurgés en égaux, et les membres de l’AK le firent maintes fois sentir aux Juifs pendant leurs préparatifs pour le grand soulèvement. « Maintenant, après les combats de janvier, les représentants de la clandestinité polonaise ne pouvaient plus nous reprocher de ne pas nous battre. Nous avons reçu des Polonais le message qu’ils nous saluaient, qu’ils appréciaient l’esprit combatif des Juifs et qu’ils nous envoyaient même des armes. Ils nous ont envoyé des pistolets. C’étaient des gens de l’AK. Ils nous ont envoyé 50 pistolets. 49 pièces nous sont parvenues. L’un des Polonais qui escortaient le convoi en a « soustrait » un, parce qu’il lui plaisait beaucoup. »
Les événements du 18 janvier donnèrent aux Juifs l’espoir de résister à l’occupant allemand. Ils cessèrent d’être des victimes passives et commencèrent à se battre. Il s’avéra qu’on pouvait éviter la déportation et opposer une résistance. Dans le même temps, la ŻOB gagna en sympathie en libérant des Juifs conduits de force vers les wagons ferroviaires. Les membres de l’organisation prouvèrent que leur but était de se battre pour chaque habitant du ghetto de Varsovie. On peut affirmer sans aucun doute que, sans les combats de janvier, le soulèvement d’avril n’aurait pas mobilisé les habitants à la résistance. Celle-ci se manifesta de manières diverses, depuis le fait de se cacher en différents endroits du ghetto et du côté aryen jusqu’au combat actif, les armes à la main. Et l’ingéniosité déployée pour se procurer et fabriquer des armes fut immense.
Les combattants se procuraient aussi des armes auprès de l’AL, en achetaient du côté aryen et à l’intérieur du ghetto. Avec des explosifs, ils fabriquaient des bombes rudimentaires dans des ateliers créés à cet effet. Ils rassemblaient de l’essence, qu’ils versaient dans des bouteilles. C’était une arme d’autant plus commode que les femmes elles aussi pouvaient s’en servir. Une réorganisation des unités eut également lieu. À la veille du soulèvement d’avril, il y avait 22 unités regroupant environ 500 combattants. On construisait aussi des abris, où les insurgés devaient se cacher pendant les combats et la liquidation du ghetto, car tous savaient qu’il serait liquidé.
Les Juifs avaient conscience qu’ils ne pourraient pas survivre au soulèvement, mais ce n’était en somme pas pour cela qu’ils se battaient. Tous étaient unis par un même mot d’ordre : la vengeance et le sauvetage de l’honneur juif. « Ce qui nous soutenait, c’était le désir de représailles. Nous voulions vivre jusqu’au moment où nous pourrions nous défendre, jusqu’à mitat kavod (une mort dans l’honneur). Et chacun attendait ce jour. » Les membres de la ŻOB lancèrent aux Polonais un appel qui fut diffusé du côté aryen : « Varsovie, ghetto, le 23 avril 1943. Polonais, Citoyens, Soldats de la Liberté. Au milieu du fracas des canons dont l’armée allemande bombarde nos maisons, les demeures de nos mères, de nos enfants et de nos épouses. Au milieu du crépitement des mitrailleuses que nous conquérons dans la lutte contre de lâches gendarmes et SS. Au milieu de la fumée des incendies et de la poussière de sang du ghetto assassiné de Varsovie – nous, prisonniers du ghetto, vous envoyons de fraternels et cordiaux saluts. Nous savons qu’avec une douleur cordiale et des larmes de compassion, avec admiration et anxiété quant à l’issue de ce combat, vous suivez la guerre que nous menons depuis de nombreux jours contre un occupant cruel. Mais sachez que chaque seuil du ghetto, comme jusqu’à présent, restera une forteresse, que nous pouvons tous périr dans ce combat, mais que nous ne nous rendrons pas, que nous sommes animés, comme vous, du désir de représailles et de châtiment pour tous les crimes de l’ennemi commun. Se livre le combat pour notre liberté et la vôtre. Pour votre honneur et le nôtre – humain, social, national – et notre dignité. Nous vengerons les crimes d’Auschwitz, de Treblinka, de Bełżec et de Majdanek ! Vive la fraternité d’armes et de sang de la Pologne combattante ! Vive la liberté ! Mort aux bourreaux et aux tortionnaires ! Vive le combat à mort contre l’occupant ! »
Il faut souligner que de nombreux jeunes habitants se pressaient de rejoindre le combat ; le problème résidait malheureusement dans le manque d’armes. La ŻOB ne fut en mesure d’en équiper qu’un petit groupe d’insurgés. De plus, ni les chefs ni les insurgés n’avaient reçu d’entraînement militaire, ce qui pouvait se solder par une répression rapide du soulèvement. Or ils ne s’attendaient pas à survivre ; il s’agissait avant tout d’infliger à l’ennemi allemand le plus de pertes possible. C’est pourquoi ils se postaient sur les toits, aux abords de l’entrée du ghetto, là où les Allemands devaient passer, afin qu’il soit plus facile de leur tirer dessus.
Les Allemands savaient, depuis l’opération de janvier, que les Juifs n’accepteraient pas de se laisser déporter volontairement ; c’est pourquoi ils décidèrent de mieux se préparer pour la suivante. Les Juifs avaient conscience que la liquidation définitive du ghetto n’était qu’une question de temps. Le 19 avril, à deux heures du matin, un messager entra dans le quartier général de Cywia Lubetkin et annonça que les SS prévoyaient d’entrer dans le ghetto dans la matinée. On attendait ce jour depuis janvier. En à peine 15 minutes, les différents groupes de combat prirent leurs positions. La population civile alertée se cacha à la hâte dans les cachettes préparées à l’avance. Le ghetto semblait s’être éteint.
Dès les premières heures du matin, les murs extérieurs du ghetto étaient tenus par la police polonaise dite « bleue ». Les Allemands eux-mêmes commencèrent à entrer par petits groupes, quelques gendarmes à la fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants. Puis, à 7 heures, entrèrent des unités motorisées, des chars et des blindés. Marek Edelman, l’un des chefs, se souvenait ainsi de l’éclatement du soulèvement et du comportement des combattants : « Nous n’avons pas eu peur. Nous attendions seulement le bon moment. Il vint bientôt. Quand les Allemands se déployèrent en campement au croisement des rues Miła et Zamenhofa, les groupes de combat barricadés aux quatre coins de la rue ouvrirent, comme on dit en termes militaires, un feu concentrique. Des projectiles d’une arme inconnue explosèrent (c’étaient nos grenades de fabrication artisanale), des rafales de pistolet automatique déchiraient l’air (il fallait économiser les munitions), plus loin claquaient des fusils. C’est ainsi que cela a commencé. »
Surpris, les Allemands tentèrent de s’échapper de ce piège, mais cela s’avéra impossible. Un char même prit feu sous l’effet d’une bouteille d’essence. Simultanément se poursuivaient les combats des autres groupes de combat. Là aussi les Allemands subirent des pertes. Les combats se prolongèrent jusque dans l’après-midi et se terminèrent par la victoire des insurgés et le repli des Allemands. La bravoure des insurgés surprit les occupants. Jürgen Stroop, chargé de la destruction du ghetto, était convaincu que les Juifs ne se rendraient jamais de leur plein gré ; il donna donc l’ordre de faire sauter les immeubles les uns après les autres. Dans les caves et les abris, les Allemands lâchaient des gaz et posaient de la dynamite. Il s’agissait de faire perdre aux insurgés tout contact entre eux. « C’est pourquoi j’ai décidé désormais la destruction totale du quartier d’habitation juif par l’incendie de tous les blocs d’immeubles, y compris les blocs jouxtant les usines d’armement. »
Les Allemands envoyèrent des forces si considérables que la poignée d’insurgés n’avait guère de chances de les vaincre. Malgré cela, ils opposèrent une résistance active jusqu’au bout. Marek Edelman décrivit les coulisses de l’attaque de l’occupant contre l’un des abris de la rue Franciszkańska 30, où se trouvait l’état-major opérationnel des groupes de combat qui s’étaient repliés depuis le quartier des brossiers. Les combattants livrèrent l’un des combats les mieux menés sur le plan technique, qui dura près de deux jours. « Il est difficile de parler de victoire quand on se bat pour défendre sa vie et qu’on perd tant de gens, mais une chose peut être dite de cette bataille : nous n’avons pas laissé les Allemands mener à bien leur plan. Ils n’ont déporté personne vivant. »
Les combattants, cachés dans les égouts et divers bunkers, tentaient de se rendre du côté aryen. La ŻOB envoya Szymon Ratajzer organiser le transport des survivants. Un petit groupe fut sauvé, qui par la suite se joignit au combat de l’insurrection de Varsovie. « Dans ma naïveté, je pensais que tous les moyens et toutes les possibilités se trouveraient aussitôt. Mais il s’avéra très vite qu’ici, du côté aryen, personne ne nous attendait, et que si nous voulions sauver quelqu’un, nous devions le faire par nos propres moyens. » Après une semaine de recherches, on parvint à convaincre les « égoutiers » de faire passer les insurgés du côté aryen ; les voitures furent organisées par des membres de l’AL. Pour cette tâche, moyennant une forte somme, on parvint à convaincre l’un des maîtres chanteurs. Celui-ci cependant ne soupçonnait pas qu’il pouvait s’agir de Juifs, mais croyait qu’il s’agissait d’insurgés polonais devant combattre les Allemands sur le territoire du ghetto.
Le soulèvement du ghetto de Varsovie était d’avance voué à l’échec, en raison de la supériorité écrasante de l’ennemi. Après l’opération de janvier, les occupants savaient que les Juifs n’iraient pas à l’abattoir comme des moutons et qu’ils opposeraient une résistance. Les insurgés, ne disposant que d’une aide extérieure dérisoire, surent organiser la résistance et montrer au monde, qui les avait oubliés, qu’il valait la peine de se battre non seulement pour la vie, mais aussi pour l’honneur. Les insurgés de Varsovie contaminèrent de leur courage les habitants des autres ghettos.
Les nouvelles de l’éclatement du soulèvement à Varsovie parvinrent très vite au ghetto de Białystok, où fonctionnait activement un réseau clandestin composé de nombreuses organisations différentes. Les premières commencèrent à se former dès le début de 1941. Là aussi, elles furent créées principalement par des jeunes. Au début, ils aidaient les prisonniers de guerre soviétiques, puis, avec le temps, ils commencèrent à envisager d’élargir leur activité, depuis la sensibilisation et l’appel à la résistance des habitants du ghetto jusqu’à l’armement en vue d’une autodéfense du ghetto contre sa liquidation. Ils nouaient des contacts du côté aryen, notamment pour se procurer des armes ou des appareils d’écoute, afin de pouvoir se prémunir à temps contre le danger. Un rôle considérable dans l’unification des organisations clandestines et le renforcement de la résistance revint au militant de la ŻOB et du Comité national juif Mordechaj Tenenbaum, qui arriva de Varsovie en 1942 et s’installa dans le ghetto de Białystok.
Dans la nuit du 15 au 16 août 1943 devait avoir lieu la liquidation définitive du ghetto, sous couvert d’une déportation vers Lublin. Les combattants étaient répartis en plusieurs endroits, équipés principalement d’armes blanches, de cocktails Molotov et de quelques fusils. À la tête du soulèvement se trouvaient Mordechaj Tenenbaum et Daniel Moszkowicz, qui lancèrent aux habitants du ghetto un appel les exhortant à combattre l’occupant. Il s’agissait avant tout de créer une possibilité de fuite vers les unités de partisans dans la forêt. Les Juifs opposèrent une résistance en plusieurs endroits du ghetto, principalement dans les usines et les ateliers. Malheureusement, les Allemands découvrirent, rue Chmielna, le bunker le mieux équipé, où se trouvaient les insurgés. La force de l’ennemi était sans commune mesure avec celle des insurgés. Forts de leur expérience de la résistance du ghetto de Varsovie, les Allemands s’étaient bien préparés.
Un petit groupe de combattants se battit contre près de 3000 Allemands bien armés. La poignée de Juifs fut vaincue, et les chefs, ne voulant pas tomber aux mains de l’ennemi, se donnèrent probablement la mort. Bien que les insurgés eussent pleinement conscience qu’ils ne gagneraient pas ce combat au sens matériel, ils décidèrent de se battre ne serait-ce que pour sauver un seul homme. Il s’agissait aussi, dans une large mesure, de préparer une voie de fuite vers la forêt, seule chance de survie. Un groupe d’environ 150 personnes y parvint.
Une révolte armée éclata également à Częstochowa contre la liquidation du ghetto. Le 25 juin 1943, les Allemands décidèrent de liquider le « petit ghetto » et de déporter les habitants vers un camp d’extermination. Les premières représailles armées avaient toutefois eu lieu dès le 4 janvier 1943. Lors de la déportation vers le ghetto de Radomsko, les Juifs ouvrirent le feu. Lorsque les combattants entreprirent de se défendre contre la déportation de juin, ils ne disposaient pas de beaucoup d’armes. Comme dans d’autres ghettos, ils disposaient de cocktails Molotov, d’essence et d’armes blanches. Leur chef était Mordechaj Zylberberg, qui se suicida lorsque les Allemands prenaient d’assaut son bunker.
Des révoltes armées éclatèrent dans de nombreux ghettos. Celles des confins orientaux furent organisées avant même le soulèvement du ghetto de Varsovie. Elles apportaient l’espoir d’un engagement de la communauté juive dans le combat. Les préparatifs de révolte dans les petites localités posaient problème, car les organisateurs ne disposaient pas des moyens nécessaires pour aménager des cachettes, en raison de l’exiguïté du territoire enfermé. On se concentrait principalement sur l’incendie des bâtiments et la fuite vers les forêts. Les organisateurs étaient surtout de jeunes gens issus de diverses organisations sionistes ou de gauche. En raison de leur jeune âge, beaucoup n’avaient reçu aucun entraînement militaire. Un seul but les unissait : combattre l’occupant allemand. Une résistance spectaculaire à la politique d’extermination fut exprimée par les Juifs du ghetto de Tuczyn, à l’instigation du président du Judenrat.
Lorsque, au milieu de l’année 1942, arrivèrent les nouvelles de la liquidation d’autres ghettos, le président Gesel Szwarcman convoqua une réunion afin d’organiser une résistance armée. Il fut décidé de se préparer au soulèvement. Le Judenrat fournit de l’argent pour l’achat d’armes et d’autres matériaux. Les jeunes devaient former des groupes de combat. Le 21 septembre, avant la fermeture du ghetto, le Judenrat présenta le plan du soulèvement. On expliqua aux personnes réunies comment se servir des armes, ainsi que du pétrole et de l’essence pour incendier les maisons.
En septembre 1942, le ghetto de Tuczyn fut fermé. Après avoir franchi ses portes le 24 septembre, les Allemands se heurtèrent aux tirs d’un groupe de combattants. Ce fut aussi le signal pour incendier les maisons. Les insurgés coupèrent les fils de fer barbelé, afin que les habitants puissent gagner la forêt. On estime que 2000 à 3000 personnes réussirent à s’échapper. Beaucoup, ne voulant pas tomber aux mains de l’ennemi, se jetaient dans les flammes. Des combats acharnés se poursuivirent jusqu’au lendemain et furent une immense surprise pour les Allemands. Presque tous les insurgés périrent. « Mais eux, ces Juifs […] ne sont pas morts pour rien ; ils ont écrit, dans ces temps sanglants et sans espoir, les plus belles pages de combat et d’héroïsme, qu’il faudrait graver en lettres d’or dans notre histoire. »
Le soulèvement de Kleck connut un déroulement similaire. Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1942, les Allemands encerclèrent le ghetto avec les unités de police biélorusse et lituanienne qui collaboraient avec eux. À la tête de la révolte se trouvait Mojsze Fisz, ancien soldat de l’armée polonaise. Sur son ordre, le ghetto fut incendié. Tous les habitants prirent part à cette action – plus de 1400 personnes. Sous le couvert de la fumée, un groupe de 400 personnes parvint à s’enfuir vers les forêts voisines.
Les Juifs de Nieśwież se préparèrent eux aussi au soulèvement. Il régnait un accord sur le fait qu’il fallait recourir à l’autodéfense, sans quoi les Allemands massacreraient tout le monde. Des divergences apparurent en revanche sur la manière de mener le combat. De nombreux spécialistes travaillaient dans les entreprises allemandes, qui furent utiles pour se procurer du matériel de défense. Les chimistes, par exemple, préparaient de l’acide sulfurique pour en asperger le visage des Allemands. Se procurer des armes en dehors du ghetto était pratiquement impossible, en raison de l’attitude hostile de la population locale envers les Juifs. Les membres de l’organisation clandestine travaillant hors du ghetto faisaient entrer en fraude dans le quartier fermé des armes et des explosifs, et tentaient également de nouer le contact avec les partisans. Simultanément, chaque habitant tentait de se procurer par ses propres moyens une arme quelconque : haches, couteaux, baïonnettes, essence et pétrole. Lorsque, en juillet 1942, les Allemands pénétrèrent en masse dans le ghetto, les Juifs entrèrent en soulèvement. Chacun se défendit comme il le pouvait ; une partie s’enfuit vers les abris construits à l’avance. « Chacun a saisi son arme et a commencé à se battre. Ceux qui avaient de l’essence ont commencé à incendier le ghetto. Dukier a commencé à tirer à la mitrailleuse. A commencé un combat désorganisé, spontané, des Juifs armés de bâtons, de tuyaux, de haches, de couteaux, d’acide, contre un adversaire équipé d’armes mécaniques. »
Sur le territoire du ghetto de Łachwa existaient également des groupes de résistance composés de sionistes, de membres du Bund et de communistes. Ils collaboraient avec le Judenrat et la police juive. Les combattants réussirent à cacher des armes hors du ghetto, qui malheureusement tombèrent entre les mains de la partisannerie soviétique. Il ne restait aux conspirateurs qu’à rassembler des haches, des couteaux, du pétrole et tout ce qui pouvait servir à la défense. Les insurgés préparaient les habitants à l’autodéfense en cas de liquidation du ghetto. « Notre plan était simple. Connaissant la psychologie de la police ukrainienne et de la population locale, nous savions que leur premier objectif serait le pillage des biens juifs. J’ai donc ordonné de préparer chaque bâtiment à être incendié, et dans chaque bâtiment habité j’ai désigné une personne chargée d’exécuter cette tâche. »
Le matin du 3 septembre, les Allemands, avec les collaborateurs locaux, encerclèrent le ghetto. Le signal du début du soulèvement fut l’incendie du bâtiment du Judenrat par son président. À partir de ce bâtiment, les autres prirent feu, provoquant un effet domino. Les nuages de fumée devaient protéger les Juifs fuyant vers la forêt. L’un d’eux attaqua un soldat allemand à la hache et lui prit son arme automatique. Commença un combat inégal, auquel prirent part des centaines d’Allemands armés et une poignée de Juifs héroïques. « Personne ne se cache. Tous, armés de haches, de bouts de fer, de couteaux de boucher, sortent à la rencontre de l’ennemi. Tous, sans exception, vieux et jeunes, font face à l’ennemi. […] Le désir de vengeance s’était emparé de tous. »
Les insurgés avaient conscience que les forces de l’ennemi étaient trop importantes pour être arrêtées avec des haches ou des barres métalliques. Ils étaient cependant résolus à résister, sans quoi aucun Juif n’aurait pu être sauvé. Leja Romanowska, fuyant vers la forêt, vit un garçon de 12 ans qui se battait contre des Allemands armés. Il fut atteint d’une balle à la jambe ; sachant qu’il ne parviendrait pas à s’échapper, il lui donna un paquet de vivres afin qu’elle puisse se sauver. « […] emportez-le avec vous, cela vous sera utile. Vengez notre sang. »
Leja rejoignit une unité de partisans et, comme beaucoup de Juifs sauvés de la liquidation des ghettos, se battit pour venger ses proches et ses amis. Il faut souligner qu’atteindre les partisans n’était pas chose facile. La population locale biélorusse, lituanienne, lettone ou ukrainienne participait très volontiers à la traque et au meurtre des Juifs en fuite. Ces faits sont aujourd’hui passés sous silence, alors qu’on impute principalement ces crimes à la population polonaise, qui a pourtant des crimes semblables sur la conscience.
Dans de nombreux ghettos, les Juifs organisèrent une autodéfense en prévision de leur liquidation. Pour diverses raisons, la révolte n’éclatait pas toujours. Cela tenait à de multiples facteurs. Il était nettement plus facile de déclencher un soulèvement lorsque les combattants pouvaient compter sur la bienveillance du Judenrat, comme ce fut le cas dans de nombreux ghettos des confins orientaux. Dans d’autres, comme à Łódź, les Juifs avaient face à eux non seulement l’occupant allemand, mais aussi le président Rumkowski, qui menait une politique de sauvetage du ghetto en sacrifiant les plus faibles.
***
-Je ne sais pas à quoi tu veux te servir de notre expérience, là-bas presque tout le monde était vert. Nous nous sommes dit que nous n’irions pas comme des moutons à l’abattoir et nous avons décidé de donner une bonne raclée aux Chleuhs – conclut Sacha. C’était un massacre, nous n’avons pas reçu grand soutien des Polonais en dehors de ces pistolets. Ça ne m’étonne pas, personne ne croyait que les Juifs étaient capables de se battre, et pourtant ce combat n’était déjà plus pour la vie, mais pour l’honneur, car de toute façon nous savions notre fin proche. Ceux qui en avaient la possibilité se sont enfuis du côté aryen, mais la plupart sont restés se battre avec ce qu’ils avaient. Nous avions des garçons entraînés, mais pas d’armes ni de munitions. Au moins, les Allemands ont vu que cela ne se passerait pas si facilement avec nous – poursuivit-il son récit.
-Si vous voulez, nous pouvons vous apprendre à tirer, seulement je ne sais pas où et quand vous l’utiliserez. Je ne sais pas où d’autres soulèvements pourraient encore avoir lieu, puisqu’il ne reste pratiquement plus aucun Juif – dit Sacha en s’adressant au groupe.
-Tu te trompes, la partisannerie polonaise prépare un soulèvement à Varsovie, alors vos compétences seront sûrement utiles – répondit Miriam.
-Miriam, l’appela David.
-Il y a du travail, tu dois aller à Żółkiewka, tu te souviens que la famille de Leon Feldhendler de Sobibor venait de là-bas. Nous avons reçu l’information que deux Juifs se cachent au cimetière et qu’ils n’ont plus de nourriture. Tu dois leur apporter quelque chose et organiser de l’aide, seulement je ne sais pas où, car les Polonais du coin ont peur des dénonciations. Il paraît qu’un individu suspect s’y est installé. On dit que c’est un Volksdeutscher. Tiens, voici de l’argent, et les adresses tu dois les mémoriser – dit Benek à sa sœur
-D’accord, j’y vais tout de suite – répondit la jeune fille. Elle s’habilla en costume traditionnel de paysanne, avec une longue natte blonde et de beaux yeux bleus, ne ressemblant en rien à une Juive. Elle évitait la route principale, pour ne pas éveiller inutilement les soupçons. Le gel de décembre lui brûlait les joues, et la neige crissant sous ses bottes de feutre confirmait l’intensité du froid. Miriam voulait arriver avant la nuit. Aux abords de la ville l’attendait un cocher.
-Mademoiselle, quand donc tout cela finira-t-il – demanda le vieux cocher. J’ai déjà survécu à une guerre, et voici celle-ci maintenant. Un homme ne peut donc pas connaître la paix dans sa vieillesse.
-Monsieur Marian, nous nous le demandons tous, mais à en juger par les pertes que subit Hitler à l’ouest, la fin de la guerre est plutôt proche – répondit la jeune fille.
-Je me souviens comment ils sont entrés ici en septembre, ma fille travaillait à la mairie, ils ont tout de suite fait préparer différents registres de naissances, etc., pour pouvoir plus facilement repérer qui était Juif, qui avait une grosse fortune. Ils ont tout de suite imposé leurs règles. Ils savaient tout, qui habitait où, qui était qui avant la guerre. Ils sont entrés comme chez eux, quelle bande de malfaiteurs. Vous savez, mademoiselle, quand la guerre finira, je me suis promis de manger à ma faim et de me soûler, et alors je pourrai mourir – rit le cocher.
-Non il ne faut pas dire cela, vous vivrez encore longtemps après la guerre – lui répondit Miriam.
–Et en attendant, je vous offre de quoi vous réchauffer. Miriam sortit de sous ses vêtements une petite bouteille d’alcool de contrebande, qu’elle portait toujours sur elle, au cas où il faudrait désinfecter des plaies. Aujourd’hui elle servit à les réchauffer et à leur remonter le moral à tous deux. En chemin vers Żółkiewka, ils croisèrent des gens qui transportaient sur des charrettes des marchandises diverses. Heureusement, aucun Allemand n’apparut. Le froid mordant les avait visiblement découragés pour l’instant de patrouiller dans les environs, ou peut-être avaient-ils simplement d’autres tâches – songea Miriam. Lorsqu’ils arrivèrent enfin à Żółkiewka, le soleil déclinait vers l’ouest, la lumière se reflétait dans la neige, dont cet hiver-là il y avait abondance. Le cocher arrêta la voiture chez des Polonais amis.
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Les débuts de l’implantation juive à Żółkiewka remontent au XVIIe siècle. Les Juifs y arrivèrent alors à l’invitation du propriétaire des terres, Stanisław Żółkiewski. Ils habitaient le centre de la petite ville, possédaient une synagogue et un cimetière. Au début du XXe siècle, la communauté représentait 70 % de la population. Les Juifs se consacraient principalement au commerce et à l’artisanat. Les habitants pauvres disposaient d’un hospice. Fonctionnaient entre autres une banque coopérative de crédit et des organisations caritatives. Les Juifs fondaient des entreprises, notamment textiles, des tanneries, etc., qui employaient les habitants. La vie politique, sociale et culturelle y était florissante. Fait curieux, de nombreux touristes visitaient Żółkiewka, ce qui alimentait l’industrie touristique. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Żółkiewka fut occupée d’abord par les troupes allemandes, puis soviétiques ; après leur retrait, la ville fut à nouveau occupée par les Allemands. Aussitôt commencèrent à y arriver des transports de Juifs déplacés des localités voisines, ainsi que, entre autres, de Kalisz, de Koło, de Lublin. Ils furent également employés dans des camps de travail, notamment à Żółkiewka, à Augustówka et à Bełżec. Au début de 1940, un Judenrat fut institué. À sa tête se trouvait Lejb Felhendler, l’un des chefs du soulèvement de Sobibor. En 1942, la petite ville comptait plus de 2300 Juifs. De mai à octobre, les Allemands, avec l’aide d’Ukrainiens de Trawniki, menèrent des opérations de déportation. Les Juifs furent envoyés notamment à Majdanek, à Sobibor et à Bełżec. Après la première opération de déportation, les occupants instaurèrent un ghetto, qui fut liquidé en octobre 1942.
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Miriam prit congé et dit qu’ils se retrouveraient le lendemain avant midi. En hâte, elle se rendit sur la colline où se trouvait le cimetière juif ; à l’écart, non loin de là, se dressait un monument déjà rongé par le temps, et c’était peut-être pour cela que les Allemands ne l’avaient pas touché. À côté se trouvait un orifice discret, par lequel Miriam jeta une pierre blanche, signe de reconnaissance convenu pour les personnes qui s’y cachaient. Au bout d’un moment, la dalle glissa et Miriam aperçut la tête d’un homme.
-Comme c’est bon de voir un être humain – répondit le jeune Juif.
-Et quoi, ce sont des animaux qui venaient ici, pour que tu n’aies pas vu d’être humain – plaisanta la jeune fille. Miriam descendit par une échelle dans les souterrains, qui ressemblaient à des catacombes romaines. Ils marchèrent ainsi en silence assez longtemps, après quoi ses yeux découvrirent un groupe assez important de personnes, parmi lesquelles se trouvaient aussi des femmes.
-Comme c’est agréable de vous voir – répondit Miriam.
-J’ai un peu de nourriture sèche pour vous. Vous devez la partager de manière à ce qu’elle dure longtemps. Demain j’ai rendez-vous avec une personne de confiance qui devait trouver quelqu’un pour vous apporter de la nourriture ici. Miriam passa toute la nuit avec eux. Elle écouta le récit de la manière dont ils avaient réussi à s’échapper du ghetto local ; ils s’étaient un peu cachés dans les forêts. Après que des partisans polonais eurent abattu un Juif rencontré par hasard, ils décidèrent de chercher refuge ailleurs. Dès avant la guerre, les Juifs avaient creusé des tunnels où, en cas de danger, ils devaient se réfugier et s’échapper hors de la petite ville. Malheureusement, seuls quelques-uns réussirent à les atteindre.
Le lendemain, dès l’aube, Miriam se rendit au lieu convenu, où elle devait rencontrer le Polonais qui s’était engagé à apporter de la nourriture aux Juifs cachés. Avant la guerre, le jeune garçon était ami avec des Juifs du coin, ils jouaient ensemble au football, et quand la guerre était arrivée, il ne pouvait se pardonner de ne pas pouvoir tous les sauver. Dès l’entrée des Allemands à Żółkiewka, ses meilleurs camarades furent assassinés, ainsi que son grand-père, qui avait tenté d’intercéder pour eux auprès des SS.
-Tu n’as pas besoin de me persuader de quoi que ce soit, je ne prendrai pas un sou pour cela. C’est mon devoir envers ceux qui ne sont plus là, et envers mon grand-père – répondit le garçon, après quoi Miriam lui donna de l’argent et lui fournit des indications, puis se dirigea vers la petite ville. Le cocher l’attendait déjà, comme s’il pressentait le pire.
-Mademoiselle, nous devons déjà rentrer, car les gens racontent ici que des Allemands doivent venir chercher des Juifs, il paraît que quelqu’un du village les a dénoncés.
-Quels Juifs, où – tenta-t-elle de demander de manière à ne pas éveiller de soupçons sur son intérêt pour leur sort.
-Je ne sais pas, il paraît qu’ils en cachent quelque part dans une ferme au bout de la route, mais je n’en sais rien. Nous partons, pour qu’on ne nous soupçonne pas de les cacher quelque part sur la charrette – ricana ironiquement le cocher. Alors qu’ils étaient déjà sur le chemin du retour, le cocher demanda comment se portait la parente chez qui elle s’était rendue.
-Mal, je lui ai laissé un peu de nourriture, les voisins doivent veiller sur elle, mais je ne sais pas si elle survivra un mois de plus. Miriam feignait un grand abattement. Sur le chemin du retour, ils tombèrent sur des gendarmes allemands.
-Halt – dirent-ils en allemand, avant d’exiger leurs papiers. Miriam fit semblant de ne pas comprendre ce qu’ils voulaient. Puis l’un d’eux lui montra par gestes ce dont il avait besoin. La jeune fille et le cocher montrèrent leurs papiers, après quoi l’un des Allemands fouilla minutieusement la voiture. En un instant, l’Allemand sortit son pistolet et se mit à tirer. Miriam ne comprit pas de quoi il s’agissait ; du coin de l’œil, elle aperçut un homme qui s’enfuyait, puis les deux Allemands se lancèrent à sa poursuite. On entendit au loin des cris de jude, jude et des coups de feu. Le trajet de retour vers Lublin se déroula presque dans un silence complet.
–Vous descendez ici, mademoiselle – dit le cocher en s’adressant à la jeune fille, après quoi elle lui remit son paiement et le remercia pour ce service.
-Je reste à votre disposition pour l’avenir, et à un jour de nous revoir dans un monde meilleur. Miriam rentra complètement paralysée par les souvenirs de la rencontre avec les Allemands. Elle avait toujours dans les oreilles le cri de cet homme, probablement juif, mort pour cette raison.
-Pourtant, j’aurais pu être à sa place – pensa la jeune fille. En elle-même, elle remercia Dieu pour son apparence « aryenne ». Sur place l’attendait une surprise.
-Andrzej, que fais-tu ici – demanda Mili, visiblement surprise et en même temps heureuse.
-Je suis venu te voir pour quelques jours. Je dois encore rendre visite à mes parents, et juste après les fêtes je pars pour Varsovie avec une nouvelle mission. Le soir eut lieu une réunion, au cours de laquelle Andrzej parla du soulèvement prévu à Varsovie. Il ne pouvait pas encore en révéler les détails, car ceux-ci étaient encore en train d’être fixés précisément.
–Mili, je t’invite à venir chez nous pour les fêtes de Noël, ma mère t’invite. La jeune fille voulut déjà le remercier et partir vers son cantonnement, quand Andrzej lui saisit la main et la pria de l’écouter. Je ne sais pas pourquoi ma mère n’a pas de sympathie pour les Juifs, quelque chose s’est passé autrefois dans sa vie, mais elle essaie de l’oublier. Je lui ai dit que je voulais être avec toi quand la guerre se terminerait
-Qu’a-t-elle répondu – demanda la jeune fille.
-À vrai dire rien, mais chez elle c’est déjà beaucoup, car elle aurait pu ne pas être d’accord – répondit le garçon. Miriam ne célébrait pratiquement pas les fêtes juives, elle était toujours en route. Le jour du sabbat, elle parvenait à allumer une bougie et à prier pour ses parents. Ses frères avaient plus de chance de célébrer leurs fêtes, qui, dans les souterrains de Lublin, avaient l’air très rudimentaire. C’est de ces pensées que la tira la voix d’Andrzej.
-D’accord, je viendrai avec toi – répondit la jeune fille. Ravi, Andrzej prit congé d’elle et promit de venir la chercher pour la veillée de Noël. La jeune fille n’avait aucun vêtement de fête, et c’est la tante d’Andrzej, la comtesse Tyniecka, qui la tira d’embarras.
Alors qu’ils approchaient déjà de la propriété des Zakrzewski, Miriam sentit un nœud dans la gorge, comme si un morceau d’un objet quelconque s’y était coincé, et elle eut l’impression qu’elle allait suffoquer. Elle se mit à prier en son for intérieur pour ne pas commettre de faux pas. À leur arrivée, le père sortit et accueillit tendrement son fils et Miriam
-Entrez, venez vous réchauffer – fit signe le père de la main. Il montra à Miriam sa chambre et l’invita au repas de Noël. Le dîner se déroula dans une atmosphère très agréable. La mère ne montra aucune hostilité envers Miriam, ce qu’elle redoutait le plus. Tous s’efforçaient de ne pas parler de la guerre ni de choses pénibles, pour pouvoir, ne serait-ce qu’un instant, s’imaginer dans un monde meilleur. Les jeunes gens repartirent le lendemain de la Saint-Étienne. Enfin, au moment de prendre congé de sa mère, il lui adressa une prière.
-Maman, je dois maintenant partir à l’étranger, je ne sais pas quand je reviendrai, mais promets-moi que, quand la guerre finira, tu nous laisseras habiter ici – dit le garçon. La mère fut si surprise qu’elle ne sut que répondre ; elle se contenta de hocher la tête, pour ne pas laisser paraître qu’elle était contre cette idée.
-Mili, souviens-toi que si un jour nous nous perdons, nous nous chercherons soit ici, à la propriété, soit dans l’immeuble de tes parents. Pour Mili, ces mots sonnaient comme un adieu. Elle ne voulait pas montrer que les larmes lui montaient aux yeux ; avec ses dernières forces, elle repoussait l’envie de se blottir contre Andrzej. Après avoir échangé quelques mots, les jeunes gens repartirent pour Lublin. Mili avait ses missions qui l’attendaient, et Andrzej devait partir pour Londres. Dans les mois suivants, Miriam et ses frères se consacrèrent à organiser de l’aide pour les Juifs cachés dans les environs. Les Rojter, dans la clandestinité, soignaient les malades. Hana accoucha des dizaines de femmes, et ainsi passèrent les mois suivants, jusqu’à l’été 1944.
Fin juin 1944 arriva la nouvelle de Varsovie que l’Armée de l’Intérieur préparait un grand soulèvement. Miriam et Dawid firent le tour des endroits où se cachait la partisannerie juive, et ils partirent ensemble pour Varsovie. Les Rojter les accompagnèrent également, leur aide pour soigner les blessés étant inestimable.
***
Les Juifs qui étaient parvenus à survivre aux soulèvements dans les camps d’extermination et les ghettos prirent part à l’insurrection de Varsovie. Peu leur importait que, alors qu’ils attendaient de l’aide extérieure, ils fussent pratiquement laissés à eux-mêmes. Ils se sentaient Polonais et décidèrent de combattre ensemble l’occupant allemand. On aurait pourtant pu penser que l’AK accueillerait volontiers dans ses rangs des volontaires juifs. La réalité fut différente.
Les membres de la ŻOB lancèrent un appel aux Juifs survivants pour qu’ils poursuivent le combat contre les Allemands. L’appel fut formulé de manière à ne se rattacher à aucun groupe politique : « Joignez-vous au soulèvement. Par le combat vers la victoire ! Pour une Pologne libre, indépendante, forte et juste ! » De la réaction de l’AK face à la volonté des Juifs de se joindre au soulèvement, Cywia Lubetkin écrivait ainsi : « Le lendemain du déclenchement du soulèvement, le 2 août, nous avons établi le contact avec le commandement de l’AK de ce quartier [Cywia parle de la rue Leszno 18 et des rues voisines], en l’informant de notre disposition à participer au combat contre les Allemands. Nous avons été accueillis avec indifférence, froidement. On nous a déclaré que le commandement allait réfléchir, examiner la question, se concerter avec nous. » Il faut souligner que Cywia et ses compagnons n’étaient pas des inconnus pour personne ; le commandement de l’AK savait parfaitement qu’il s’agissait de combattants aguerris qui se battraient à leurs côtés avec dévouement. La détermination à se battre était si grande qu’ils décidèrent de contacter le commandement de l’AL, qui les accueillit très chaleureusement.
Marek Edelman relata lui aussi son expérience avec la clandestinité polonaise : « Ensuite j’ai participé à l’insurrection de Varsovie. J’étais dans l’AL, parce que l’AK voulait me fusiller, ils disaient que j’avais une fausse carte d’identité et que j’étais un Juif espion. Ils m’ont enfermé en prison et il devait y avoir un jugement, ou je ne sais comment on appelle cela. J’ai réussi à jeter un petit mot par la cave et Kamiński [Aleksander – S.B.] m’en a sorti. […] Et puis l’AK m’a encore mis quelques fois au mur, parce que les Juifs c’est une erreur, et la gendarmerie de la Vieille Ville était de l’ONR, de la pure Phalange. » Cette hostilité envers les Juifs ne fut pour Edelman aucun obstacle à se battre pour une Pologne libre et indépendante. Il se sentait tout autant Polonais que ceux qui ne voulaient pas de lui dans leurs rangs. Quant à Icchak Cukierman, en se joignant à l’insurrection de Varsovie, il y voyait son devoir. Il aurait pu être à la place de ses compagnons tombés, mais il avait conscience que le combat se poursuit jusqu’au dernier occupant vaincu. « C’est pourquoi nous avons ensuite combattu dans l’insurrection de Varsovie. »
Aleksander Kamiński lui-même conseillait aux membres de la ŻOB d’éviter l’AK et de rejoindre l’AL. Cet avertissement semble judicieux, car son proche collaborateur du « Biuletyn Informacyjny », Jurek Grasberg, fut abattu dans une cour de la rue Pańska 7. « Une unité de l’AK l’a vu les armes à la main et a jugé avoir affaire à un Juif et en même temps à un traître, et a décidé d’exécuter la sentence sur place. » Fait curieux, l’AL ne voulait pas que la poignée de Juifs survivants risque sa vie dans un nouveau soulèvement. Ceux-ci ne voulaient pas renoncer ni accepter d’accomplir des tâches plus faciles, position sur laquelle tous les membres de la ŻOB étaient unanimes.
Les Juives elles aussi apportèrent leur contribution à l’insurrection de Varsovie. Elles y participèrent comme infirmières, diffusaient la presse clandestine, nettoyaient les armes, distribuaient la nourriture, et prenaient aussi une part active au combat. Le premier jour du soulèvement, les insurgés tentèrent en vain de reprendre le pont Kierbedź, défendu par la Wehrmacht. Parmi les morts se trouvaient également des Juives.
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Miriam et ses compagnons se battirent dans l’insurrection de Varsovie sous la bannière de la ŻOB. Lorsque le 1er août arriva, une immense euphorie régnait dans son état-major. Tous voulaient combattre l’occupant allemand et lui infliger le plus de pertes possible. Du côté des insurgés, Miriam vit un très grand nombre de jeunes garçons et de jeunes filles formés comme infirmières. Elle était pleine d’admiration de voir que, après plus de quatre années de guerre, un espoir de victoire couvait encore chez les Polonais. Elle y voyait des patriotes qui, sans l’ombre d’un doute, se portaient volontaires pour les tâches les plus difficiles, dont ils pouvaient ne pas revenir. L’heure « W » sonna. Varsovie s’embrasa. Le soleil d’août se déversait du ciel lorsque les aiguilles de l’horloge de la place du Château, et dans toute Varsovie, indiquèrent 17 heures. L’air s’épaississait de tension, et dans les caves d’un immeuble de la Vieille Ville on entendait des ordres chuchotés. Quand résonnèrent les premiers coups de feu et une rafale de mitrailleuse, Miriam sentit une décharge d’adrénaline. Elle saisit sa sacoche de messages et son arme. Sur la tête, elle portait un casque orné d’un aiglon peint, qui lui retombait sans cesse sur le front. En sortant de la porte cochère, la ville avait un tout autre visage qu’une heure auparavant. Le pavé de la rue s’était couvert de fumée, et dans l’air flottait une odeur de poudre brûlée et de poussière. Les jeunes insurgés, comme elle, n’avaient pas un instant pour avoir peur. Leur tâche était d’agir. Courant le long des murs de défense extérieurs, elle dépassa un fossé antiaérien. Alentour, on entendait le chant des soldats et les cris des commandants. Miriam avait pour mission de porter un ordre au poste de secours dissimulé dans les caves de la rue Wąski Dunaj. Se faufilant sous le tir allemand, elle ressentait une immense excitation mêlée à une fierté toute juvénile. Sur son avant-bras brillait fièrement le brassard blanc et rouge.
Le déclenchement du soulèvement n’était pas seulement un combat en première ligne ; c’était aussi un chaos informationnel et un immense sacrifice des plus jeunes, qui servaient de messagers et d’infirmiers. Quand Miriam arriva sur place, elle vit une foule de gens construisant des barricades avec des dalles de trottoir, des meubles et tout ce qui leur tombait sous la main. Tous partageaient le pain et l’eau. En ces premiers instants du combat, le mal de l’occupation cédait la place à l’espoir et à la fraternité. Les premiers blessés apparurent aussitôt, que Miriam s’efforçait de soigner en toute hâte. Les Rojter se démultipliaient pour aider chaque personne dans le besoin. En voyant les cadavres de jeunes innocents, Miriam saisit un fusil posé à côté d’elle et se rendit aux barricades pour tirer sur les Allemands. Elle était un tireur d’élite, ce qui étonnait les hommes. Après une dizaine d’heures de combats acharnés, Miriam descendit dans un abri préparé à l’avance pour se reposer un peu ; ce fut là qu’elle vit ses frères pour la dernière fois. Après une semaine de combats, alors qu’elle se repliait de la ligne de front, elle aperçut un homme qui, derrière elle, tirait sur les Allemands et la protégeait. C’était Andrzej. Soudain, ils s’effondrèrent tous deux au sol, écrasés sous un pan de mur. Miriam se réveilla dans un abri, Andrzej étendu à côté d’elle ; hormis des ecchymoses, il s’en était tiré indemne, et elle non plus n’avait rien de grave. Après un bref repos, les jeunes gens repartirent combattre la puissante armée allemande.
-Miriam, je suis certain que la guerre finira bientôt. Souviens-toi de ce que nous nous sommes promis. Attends-moi à Zakrzew – dit Andrzej en embrassant Miriam sur les lèvres.
-Et toi attends-moi à Lublin – parvint à articuler la jeune fille, étourdie par son baiser et rassemblant ses dernières forces. Elle ne revit plus jamais Andrzej. Il y avait tant de blessés que Miriam dut aider les médecins.
La supériorité allemande était si forte qu’après quelques semaines de combats les insurgés savaient qu’ils ne pourraient plus continuer à se battre. Le commandant en chef signa un accord. Pour eux, dans les caves du Centre-ville, cela signifiait une seule chose : la fin. Pendant deux mois, le sang avait toujours la même odeur, mais le 2 octobre, il prit l’odeur de la défaite. Le silence qui s’installa après que les canons se turent était pire que le pire des bombardements. Il faisait mal aux oreilles. Miriam arrachait de ses mains des gants de caoutchouc, plusieurs fois ébouillantés. Ses doigts étaient gris de crasse et desséchés par le lysol. Elle regarda Janek, un tireur de dix-huit ans avec un poumon transpercé. Il était allongé sur un vieux grabat puant.
– C’est fini, sœur ? – râla-t-il. Il n’y avait aucune peur dans ses yeux. C’était une fatigue épouvantablement inhumaine
– C’est fini, Janek – mentit-elle en essayant de sourire. – Nous partons en captivité. Nous allons vivre.
Il fallut brûler les brassards. Les bandes de tissu blanc et rouge, qui la veille encore avaient plus de valeur que la vie, finissaient maintenant dans le poêle dit « koza ». Miriam regardait le feu consumer les taches de sang séché et les lettres « WP ». Son cœur se brisait en deux. Les jeunes filles de la patrouille pleuraient en silence, cachant leur visage dans leurs mains noircies de poussière de charbon. Elle, elle ne parvenait pas à verser une seule larme. Ses yeux étaient secs, brûlés par la vue des membres amputés et des corps déchiquetés des enfants. Elle rangeait sa sacoche de secours. Les deux dernières ampoules de morphine, quelques bouts de bandage propre, des ciseaux chirurgicaux rouillés. C’était toute sa fortune. Tout son hôpital de campagne. Quand ils sortirent à la surface, Varsovie ressemblait à un cimetière de géants. Une mer de décombres, d’où émergeaient les moignons d’immeubles calcinés. La fumée piquait encore la gorge. Les Allemands se tenaient aux carrefours, impeccables, proprement vêtus, un appareil photo à la main. Miriam espérait qu’ils les regardaient comme des animaux dans un cirque. Elle marchait en tête de la colonne, soutenant Janek. Ses chaussures, une botte d’officier allemande de prise et une chaussure basse civile attachée avec du fil de fer, claquaient sur le pavé. Devant elle, on jetait les armes. Fusils, pistolets, grenades de fabrication artisanale – tout finissait sur un seul énorme tas de ferraille. Le claquement métallique sec des armes heurtant le sol résonnait comme une condamnation à mort pour la ville. Elle ne regardait pas les Allemands dans les yeux. Elle regardait l’horizon, où la poussière flottait au-dessus des ruines. Elle pensa : nous avons perdu la bataille, mais mes mains se souvenaient encore des battements de cœur de ceux que j’avais réussi à sauver. C’était ma seule, petite victoire dans cette défaite épouvantable. J’en ai eu quelques-uns, de ces Chleuhs. C’est ma vengeance.
Miriam fut tirée de ses pensées par un coup de crosse et des hurlements allemands. Les insurgés devaient former des colonnes, que les Allemands devaient ensuite conduire quelque part. Elle profita de la confusion sur la place et décida de s’enfuir. Ce ne fut pas si simple, car les Allemands avaient sécurisé la ville par un cordon étanche, afin que personne ne puisse en sortir. Miriam connaissait quelques passages souterrains et se dirigea vers l’un d’eux. Par les égouts, elle sortit de la ville. Complètement épuisée, elle s’effondra dans l’herbe ; elle fut réveillée par une paysanne qui portait du lait dans un bidon. Celle-ci sut aussitôt d’où revenait Miriam.
-Ma fille, tiens, bois – proposa la femme. Je sais ce qui s’est passé là-bas. Les Allemands ratissent les environs à la recherche d’insurgés. Il faut que tu te caches bien, sinon gare à toi, mais en attendant viens avec moi – proposa la femme âgée. Miriam se releva de l’herbe tiède, le soleil avait hâlé son visage amaigri et épuisé. La fermière accepta de la cacher quelques jours, puis Miriam décida de repartir vers Lublin. Elle devait arriver au plus vite sur place et apprendre ce qu’il était advenu de ses frères et d’Andrzej.
-Notre voisin a accepté de t’emmener à Łomazy, près de Lublin, nous y avons une tante, il te sera plus facile de te cacher chez eux. Miriam hocha la tête en signe d’assentiment. Ils arrivèrent sur place tard dans la nuit déjà. Les environs lui semblèrent familiers. Elle se souvint qu’elle était venue ici autrefois avec son père, qui faisait des affaires avec un Juif du coin.
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Les Juifs apparurent à Łomazy au XVIe siècle. À la fin du XIXe siècle, ils représentaient déjà plus de la moitié des habitants. Ils se consacraient au commerce et à l’artisanat. Des entreprises telles qu’une fabrique de bougies et de savon prospéraient. Les Juifs possédaient une synagogue, un mikvé et un cimetière. Fonctionnaient également une école de filles et une bibliothèque. Ils étaient des patriotes polonais. Pendant les insurrections de novembre et de janvier, ils soutinrent matériellement les insurgés en fournissant nourriture et vêtements. Sous l’effet des destructions de la Première Guerre mondiale, la communauté commença à décliner sensiblement, ce qui se répercuta sur la situation financière de la plupart de ses habitants. Bon nombre de jeunes quittèrent le pays pour chercher de meilleures conditions de vie. Les associations caritatives créées s’efforçaient d’aider financièrement les habitants les plus pauvres. En septembre 1939, la petite ville fut occupée par les troupes russes, puis, après leur retrait, par les troupes allemandes. Au début de 1940, un ghetto fut créé. S’y trouvaient également des Juifs de Varsovie, de Rossosz, de Międzyrzec Podlaski, de Serokomla, de Sławatycze, de Podedwórze. En août 1942, les Allemands, avec la participation de ce qu’on appelait des unités auxiliaires composées de prisonniers de guerre soviétiques, principalement ukrainiens, assassinèrent environ 1800 habitants du ghetto de Łomazy. Les exécutions se poursuivirent jusqu’au soir. Les Allemands fouillèrent ensuite toute la petite ville afin de traquer les fugitifs cachés.
***
-Bienvenue sous notre humble toit, vint à leur rencontre le maître de maison.
-Je te présente notre vaillante combattante, qui a défendu notre honneur – dit le cocher en désignant Miriam. D’un geste de la main, le maître de maison les invita à entrer. Miriam était si épuisée qu’elle s’endormit à table. Les hôtes lui préparèrent une couche dans une étroite dépendance.
– Souviens-toi, si quelqu’un pose des questions, tu es la cousine de ma femme. Heureusement tu n’as pas l’air d’une Juive, sinon ce serait un problème – dit le maître de maison. Miriam fit semblant de sourire à ces mots. Le lendemain, reposée, elle descendit demander à ses hôtes si elle pouvait aider en quelque chose. À cette occasion, elle demanda comment se présentait la situation à Lublin, car elle aurait bien voulu rentrer chez elle.
-Mon enfant, Lublin est déjà libérée par les troupes soviétiques, mais c’est très dangereux là-bas. Mieux vaut rester ici avec nous, jusqu’à ce que la situation s’améliore – dit d’un ton calme la maîtresse de maison. La jeune fille décida de profiter de leur hospitalité, d’autant qu’elle n’avait nulle part où aller en dehors de leur base dans les souterrains de Lublin. Elle ne savait pas si quelqu’un parmi ses proches et ses connaissances avait survécu. Elle décida de chasser toutes les mauvaises pensées et se concentra sur l’aide à la ferme. À l’automne, quand la situation se fut un peu calmée, elle décida de retourner à Lublin, promettant à ses hôtes de venir bientôt leur rendre visite. Lorsqu’elle souleva la trappe pour descendre vers le passage secret, elle entendit la voix de la doctoresse Hana. Elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles ne purent retenir leurs larmes.
-Hana, où sont les autres, où est ton mari, où sont Dawid et Benek – demanda-t-elle avec impatience.
-Écoute, Dawid est mort, j’ai essayé de l’aider, mon mari aussi est mort, un éclat de verre l’a atteint en pleine aorte, je n’étais pas près de lui, personne ne l’a aidé – commença à sangloter la doctoresse, et Miriam avec elle.
-Dawid est tombé les armes à la main, je ne sais pas ce qui est arrivé à Benek – répondit-elle
-Et Andrzej – demanda Miriam
-Je ne l’ai pas vu pendant les derniers jours du soulèvement. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Là-bas, sous les décombres, il y avait des centaines de corps. Les Allemands ont emmené les vivants quelque part vers l’ouest. Moi, un Polonais m’a sauvée. J’ai aidé sa femme à accoucher de jumeaux. Il s’est faufilé sur la place et m’a tirée de là. Je suis arrivée ici récemment, en espérant retrouver l’un d’entre vous. À ce moment-là, elle se mit à pleurer encore plus fort. Miriam la serra dans ses bras aussi fort qu’elle le put. Au bout d’un moment, d’autres personnes accoururent vers les deux jeunes filles. Tous commencèrent à échanger des informations sur qui parmi leurs connaissances pouvait encore se trouver où. Miriam s’effondra sur sa couche et, dans un dernier sursaut de force, se mit à sangloter ; c’est seulement maintenant que toute sa tension nerveuse retombait. Elle savait que si Andrzej était vivant, il l’attendrait à la propriété. Elle devait maintenant apprendre ce qu’il en était de Benek.
À Lublin fonctionnait le Comité d’aide aux Juifs, où Miriam cherchait des informations sur son frère. On sentait dans l’air qu’un monde nouveau commençait, mais personne ne savait à quoi il ressemblerait. Les troupes soviétiques qui avançaient apportaient d’un côté la libération de l’occupation allemande, mais de l’autre, les gens savaient que, puisqu’elles étaient déjà entrées ici, Staline ne les laisserait pas repartir si facilement. Miriam le savait. Elle décida de se rendre à la propriété des Zakrzewski, chez Andrzej. Pendant tout le trajet, elle redoutait d’entendre la pire des nouvelles, qu’il était mort.
-Bonjour, mademoiselle – dit Mania, la vieille intendante. Je vais tout de suite appeler madame, et en attendant je vous invite à entrer, mademoiselle. La comtesse sortit avec un maintien de statue et salua la jeune fille.
-Je suis venue voir Andrzej, est-ce qu’il… – sa voix se brisa.
-Malheureusement, il n’a pas survécu, il est enterré à Varsovie. Elle le dit d’un ton tout à fait sec. Mon mari a assisté à l’enterrement, moi je n’ai pas eu la force d’y aller. À ce moment-là, Miriam s’évanouit ; elle se réveilla sur le canapé, la maîtresse de maison et la comtesse debout au-dessus d’elle.
-Sa mort nous a profondément touchés. Il ne nous reste qu’Anna, qui a décidé de rester à Paris. S’il devait lui arriver quelque chose, je ne le supporterais pas – poursuivit la comtesse. Miriam se leva du canapé, prit congé et s’en alla droit devant elle. Elle ne savait même pas où elle allait, tout son monde s’était effondré, elle aussi voulait mourir. Cette pensée la traversa même un instant. Elle restait seule au monde, personne de sa famille n’avait survécu. Elle se traîna jusqu’à une chaumière de village, d’où sortit une jeune fille pauvrement vêtue.
-Où vas-tu la nuit, c’est très dangereux ici – dit-elle.
-Je ne sais pas où je vais, je n’ai plus personne, je n’ai plus envie de vivre – répondit Miriam
-Non mais ça va pas, tu as survécu à la guerre et maintenant tu veux partir, aie honte, quelle chrétienne tu fais – la réprimanda la fille du village. À ce moment-là, Miriam prit conscience qu’elle était juive et qu’elle avait caché ses origines pendant toute la guerre. Cela la fit revenir à elle. Elle décida de faire quelque chose de sa vie. À Lublin, elle n’avait plus rien à chercher, la maison de ses parents avait été occupée par des inconnus. Elle se présenta au Comité juif, qui organisait des départs à l’étranger. Là l’attendait une surprise.
Miriam, ton frère est ici – lui dit un employé du Comité. Miriam sursauta, pensant que Benek avait été retrouvé, mais c’est un jeune garçon, Samuel, qu’elle avait sauvé de Sobibor, qui apparut devant ses yeux. Le garçon avait été renvoyé à Lublin par Mania, l’intendante des Zakrzewski. Elle était d’avis qu’il y retrouverait plus vite quelqu’un de sa famille. Malheureusement, personne n’avait survécu. Le garçon ne pouvait compter que sur l’aide de Miriam.
Miriam décida de quitter Lublin avec le garçon, sa ville natale, et de partir en quête d’une vie meilleure. Rien, hormis les tombes de ses proches, ne la retenait plus. Elle obtint un billet aller simple et, en passant par l’Allemagne, arriva à New York. Là, elle décida de terminer ses études de médecine et d’aider les gens. De l’autre côté de l’océan, sa carrière connut une progression fulgurante. Elle devint l’une des cardiologues les plus reconnues au monde.
16. Les tulipes jaunes
Antek et Aniela discutèrent jusque tard dans la nuit. À chaque instant, quelqu’un du village nous apportait quelque chose à manger ou à boire. Je savais que je ne repartirais pas avant l’aube. J’appelai les filles de la résidence universitaire pour qu’elles ne s’inquiètent pas de ne pas me voir rentrer pour la nuit. Antek me raconta comment sa vie s’était déroulée après la guerre. Sans aucun moyen de subsistance, sans famille proche, il avait décidé de partir pour Israël. Après la guerre, il avait voulu rentrer chez lui, mais les Polonais qui y habitaient lui avaient fait comprendre qu’il ne récupérerait jamais sa maison. Avant d’arriver au kibboutz en Israël, il avait fait une escale en Allemagne. Il ne supportait pas de voir des Allemands. Il lui semblait que chacun d’eux était l’assassin de sa famille. Ce n’est qu’à un âge mûr qu’il fonda une famille. Sa femme était une Juive polonaise qui avait survécu en Russie. Ensemble, ils atteignirent un âge avancé. Il venait souvent à Izbica ; sa patrie, dont il avait en réalité été chassé, lui manquait terriblement.
—Et qu’est-il arrivé à Miriam demanda Aniela
—Miriam est partie aux États-Unis, où elle a fondé une famille. Malheureusement, ce ne fut pas un mariage heureux, car toute sa vie elle a langui après Andrzej. Elle a eu un fils qui a suivi les traces d’Andrzej et est devenu militaire de carrière — je lui ai donné son prénom. Son mari est mort jeune, d’un cancer. Elle n’a plus voulu être avec personne. Dans nos conversations, elle revenait souvent à Andrzej ; elle voulait retrouver sa tombe pour lui faire enfin ses adieux.
Cette histoire m’intriguait tant que je posais à Antek de plus en plus de questions. Je lui demandai pourquoi elle n’avait pas retrouvé cette tombe.
—Une seule fois, elle a demandé à des connaissances qui se rendaient à Varsovie de se renseigner sur place pour savoir où se trouvait cette tombe. Elle-même n’a jamais pu se décider à y retourner. Sa maison perdue lui manquait trop. Ces connaissances n’ont sans doute pas eu assez de temps pour chercher, elles ont dû rentrer chez elles, et l’affaire est restée non résolue. Moi, tu vois, je ne suis plus assez jeune pour avoir la force d’entreprendre des démarches supplémentaires. Si tu veux, cherche cette tombe. Tu lui feras une grande surprise. Je vous mettrai en contact répondit Antek.
Je ne m’étais pas trompée : nous quittâmes Izbica au petit matin. Mes nouveaux amis me raccompagnèrent à Lublin, jusqu’à la résidence universitaire même. Sur le chemin du retour, nous parlâmes longuement de la mémoire des Juifs assassinés, laquelle était pratiquement inexistante dans la région de Lublin. Ils m’encouragèrent à essayer de changer quelque chose à ce sujet. Mais que pouvais-je faire, moi, simple étudiante de l’Université catholique de Lublin, sur une terre qui n’était pas la mienne ? Ce n’est que bien des années plus tard, devenue employée de l’UCL, que je décidai d’organiser la Journée internationale à la mémoire des victimes de l’Holocauste dans la région de Lublin, et c’est ainsi que tout commença — mais c’est déjà le sujet d’un autre livre.
Environ deux semaines plus tard, Miriam m’appela à la résidence universitaire. Nous parlâmes assez longtemps, ce qui ne plut guère aux autres résidentes, car j’avais monopolisé toute la ligne du cinquième étage — mais je n’y pensais pas à ce moment-là. Je lui dis que je tâcherais d’aller à Varsovie pour découvrir où se trouvait la tombe d’Andrzej. Profitant d’heures libres à l’université, je décidai avec une camarade de faire une excursion pour élucider ce mystère. Malheureusement, un seul voyage ne suffit pas, et ce n’est qu’au bout de plusieurs allers-retours que je découvris toute la vérité. Je me rendis même jusqu’à l’ancien domaine d’Andrzej. Il avait été nationalisé par l’État. Les communistes en avaient fait une sorte de bâtiment public. La mère d’Andrzej était morte peu après la guerre. Le père était parti rejoindre sa fille à Paris, qui ne voulait plus rentrer après la guerre, après les événements tragiques auxquels elle avait pris part.
—Et que cherche donc mademoiselle ici me demanda une femme âgée sortie de l’arrière du bâtiment.
—Je cherche des traces de la famille Zakrzewski, et surtout la tombe d’Andrzej répondis-je poliment
—Mais que dit donc mademoiselle, Andrzej est vivant, il habite à Lublin. Elle me donna même le nom de la rue, mais ne connaissait pas le numéro de la maison.
—Les communistes les ont chassés de leur maison. Sa mère est morte de chagrin, sans doute aussi parce qu’elle avait trompé son fils. Elle avait interdit à ma mère de dire qu’elle avait chassé cette Juive. J’ai tout entendu, mais au début j’avais peur moi aussi et je n’en ai parlé à personne. Lui, je crois qu’il l’attend encore, là-bas. Malheureusement, il n’a pas pu retourner à l’armée. Il vivait de leçons particulières. On faisait la queue chez lui, pas seulement des élèves, mais aussi des jeunes filles. Il n’en a voulu aucune.
—Et s’est-il marié demandai-je.
—Pas que je sache, mais je me trompe peut-êtrerépondit-elle.
Je retournai à Lublin, complètement bouleversée par ces informations. En effet, il n’y avait à Varsovie aucune tombe d’Andrzej. Je retrouvai tout de suite l’immeuble de la vieille ville : c’était la maison de la famille de Miriam. J’attendais l’appel de Miriam, car nous étions convenues que ce serait elle qui m’appellerait, à cause du coût des communications. Elle m’avait dit elle-même que, lorsqu’elle viendrait en Pologne, elle me paierait pour mon travail. Je lui répondis que je n’avais pas besoin d’argent, que je gagnais moi-même de quoi vivre pendant les vacances et que j’aidais ma mère, restée veuve encore jeune, et que nous n’étions pas riches. Je lui parlai beaucoup de moi, entre autres du fait que j’adorais les tulipes jaunes. Dès que je racontai à ma mère cette histoire tout bonnement incroyable, elle m’interdit d’accepter de l’argent de Miriam. Elle disait toujours que le Bon Dieu récompensait les bonnes actions. Et elle avait raison. Je décidai de faire une surprise à Miriam.
—Miriam, j’ai tout découvert, tu peux venir en Pologne. J’entendis des pleurs dans le combiné, et je n’étais alors plus certaine que mon idée de surprise fût la bonne, mais je ne voulais pas reculer. J’avais peur qu’elle ne fasse une crise cardiaque. Je lui demandai encore si elle souhaiterait visiter Lublin. En réalité, c’est elle-même qui organisa tout son séjour dans la région de Lublin, transport compris. Le jour finit par arriver. Une amie me fit une belle coiffure, je dénichai une robe tout aussi élégante. Je dis à mes professeurs que je partais recoller des cœurs brisés. Ils me regardèrent comme une folle, mais excusèrent mon absence. Le chauffeur commandé par Miriam vint me chercher devant la résidence et nous prîmes la route. Après environ quatre heures d’une conduite assez lente, j’arrivai enfin à l’aéroport de Varsovie. J’attendis assez longtemps mon invitée. Je finis par apercevoir une belle femme aux cheveux blonds coiffés en un chignon impeccable. Elle tenait au bras un immense bouquet de tulipes jaunes. Je me demandai longtemps comment elle avait bien pu se le procurer là-bas. Elle ne me le dit pas, et je ne le lui demandai pas. Nous nous jetâmes dans les bras l’une de l’autre ; je ne sais laquelle de nous deux pleurait le plus fort.
Ces tulipes deviendraient en quelque sorte le symbole du début — et de l’aboutissement — de mon engagement dans la commémoration de la communauté juive de la région de Lublin, mais j’en parlerai dans un autre livre. Nous avions convenu au préalable que Miriam se rendrait à la « tombe » d’Andrzej le dernier jour, avant son départ. Nous roulions vers Lublin, vers sa maison. Nous nous étions d’abord arrêtées à l’hôtel où elle avait réservé une chambre. Après nous être rafraîchies, nous partîmes vers la vieille ville. Mon cœur battait à tout rompre, j’avais peur de ce qui allait se passer d’un instant à l’autre, je voyais déjà en imagination deux cadavres, et le mien. En chemin, elle me racontait ce qui se trouvait avant la guerre dans les rues que nous traversions. Nous finîmes par arriver devant l’immeuble qui avait appartenu à sa famille. Après la guerre, il avait été, tout comme le domaine d’Andrzej, nationalisé par l’État. Les autorités locales y avaient logé des gens dont les maisons avaient été détruites pendant la guerre. Andrzej habitait tout en haut, dans une petite pièce avec cuisine. De l’entrée, il avait fait une chambre. Un ordre impeccable y régnait, digne de l’armée. Je l’avais prévenu au préalable que je lui amènerais une connaissance du temps de la guerre. Il était très intrigué par cette personne.
Nous nous arrêtâmes juste devant l’immeuble. Miriam se plaça en face et commença à me raconter où se trouvait sa chambre, et où se trouvaient celles de ses parents et de ses frères et sœurs.
—Tout en haut, regarde là-bas, indiqua-t-elle du doigt, c’était ma chambre — dit-elle. À cet instant, un frisson me parcourut le dos : c’était l’appartement d’Andrzej. Notre présence éveilla la curiosité des habitants, qui sortaient et demandaient ce que nous faisions là. Ils étaient très amicaux. Ils connaissaient l’histoire de cet immeuble et personne ne craignait que le propriétaire veuille le leur reprendre. Nous commençâmes à monter par le vieil escalier grinçant qui se souvenait des temps d’avant-guerre. Je frappai à la porte. Un homme en veste bien coupée nous ouvrit. On sentait une odeur de tarte aux pommes en train de cuire. Miriam resta comme envoûtée. Elle ne parvenait pas à prononcer un mot. Au bout d’un instant, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Je m’éloignai, je ne voulais pas les déranger. Je n’oublierai jamais cette scène. C’était la première fois de ma vie que je voyais des gens aussi authentiquement heureux de se retrouver après tant d’années. Je retournai à l’hôtel et laissai un message à Miriam pour lui dire que je viendrais le lendemain matin — c’était, je m’en souviens, un dimanche.
En me racontant tout cet événement, Miriam revivait toute la guerre. Elle ne pouvait pardonner à sa mère, qui l’avait trompée. Elle aimait tant Andrzej qu’après la guerre elle avait cherché quelqu’un qui lui ressemblât, tandis que lui avait sans doute eu plus de foi, puisqu’il l’avait attendue dans son appartement à elle, comme ils se l’étaient promis. Nous visitâmes tous les trois le domaine d’Andrzej, et c’est alors que la fille de l’intendante révéla à Miriam pourquoi la comtesse haïssait tant les Juifs. Nous étions assises devant une tasse de thé dans une pièce exiguë lorsque la fille de l’ancienne intendante d’Andrzej commença son récit.
—La comtesse avait beaucoup de mal à concevoir un enfant. Elle se soignait auprès de différents médecins à l’étranger. Finalement, c’est un médecin juif de Lublin qui l’aida. Après avoir suivi le traitement qu’il lui avait prescrit, la comtesse tomba enceinte et donna naissance à Andrzej. Quelle joie ce fut alors dans la famille, indescriptible. Deux ans plus tard, elle attendit un autre enfant, et des complications survinrent. Ce même médecin s’occupa d’elle tout du long. Il s’avéra qu’il s’agissait d’une grossesse gémellaire. Il hospitalisa la comtesse. Lorsque le terme approcha, les enfants ne purent se présenter par voie naturelle ; le médecin ordonna alors une césarienne, ce qui n’était pas encore très courant à l’époque. La comtesse criait qu’elle n’en voulait pas, mais sans doute ne savait-elle plus, sous l’effet de la douleur, ce qu’elle disait. Une fois l’opération commencée, de nouvelles complications survinrent, car le médecin ne pouvait sauver qu’un seul enfant, alors qu’il y avait un garçon et une fille. Il dit à la sage-femme que, puisqu’ils avaient déjà un fils, il sauverait la fille. La mère aussi était dans un état grave. Elle mit plusieurs mois à se remettre. Quand elle reprit ses esprits, elle se mit à demander des nouvelles de ses enfants. On lui mentit d’abord, mais finalement quelqu’un du personnel lui dit que le Juif avait délibérément tué l’un des deux. Elle le crut, malheureusement. Le comte essaya de lui expliquer, mais elle ne le croyait pas. C’est de là que lui vint sa haine de tous les Juifs sans exception. C’était tout à fait irrationnel, mais c’était l’époque qui voulait cela, personne ne savait l’aider, ou peut-être elle-même ne le voulait-elle pas. Pendant plusieurs années, elle ne supporta pas cette petite fille, Ania. Elle se persuadait que c’était à cause d’elle que son frère était mort. Ce n’est que lorsque la fillette eut un accident, qu’elle tomba de cheval, que son attitude envers elle changea. Elle bascula dans l’autre extrême, se mit à avoir une peur panique pour elle. Moi, je la plains, en somme : haïr quelqu’un toute sa vie conclut la femme.
Je regardais les visages d’Andrzej et de Miriam, sur lesquels le temps avait gravé ses traces. Nous retournâmes à Lublin. Je ne posai aucune question à Miriam ; elle avait sans doute besoin de temps pour comprendre. Le reste du séjour de Miriam en Pologne, ils le passèrent ensemble. J’appris que, des années plus tard, Miriam avait aussi retrouvé Benek, qui s’était installé définitivement en Australie. Ils s’étaient cherchés assez longtemps, mais il ne leur fut pas donné de profiter longtemps l’un de l’autre. Le garçon mourut jeune. Je restai en contact avec Miriam et Andrzej pendant encore longtemps ; elle l’invita à New York. Cette histoire m’a bouleversée émotionnellement. Aujourd’hui encore, je ne parviens pas à comprendre comment les Juifs, n’ayant plus rien, ont réussi à résister à la Shoah, ni comment ils ont surmonté leur traumatisme d’après-guerre, lorsqu’ils voulurent rentrer chez eux et découvrirent que quelqu’un d’autre y habitait déjà et ne leur permettait même pas, bien souvent, d’entrer emporter un souvenir. Ils voyaient leurs propres affaires vendues quelque part sur les marchés, ou chez d’autres voisins.
Quelqu’un est-il capable d’embrasser tout cela par la raison et de répondre pourquoi un homme est capable de telles atrocités envers un autre homme ? Comment, au milieu de tout cela, la foi en l’autre et l’amour ont-ils pu subsister — un amour qui a survécu à plusieurs décennies de séparation ? J’espère que mon livre changera notre manière de penser que les Juifs allaient à l’abattoir comme des moutons, et qu’il montrera le combat non seulement pour la survie, mais aussi pour l’honneur de tout un peuple condamné à la Shoah. Cette histoire montre différentes attitudes, des meilleures aux pires, car il y a dans l’homme autant de bien que de mal, et c’est à nous qu’il appartient de décider ce que nous nourrirons en nous : le bien, ou le mal ? Que ce livre soit un hommage à tous ces Juifs qui ont lutté pour leur dignité en des temps où elle était sans cesse foulée aux pieds. Mais en ces temps-là aussi naissaient l’amour et une authentique humanité — c’est ce que je souhaite à chaque lectrice et à chaque lecteur. À bientôt dans mon prochain récit.
Bibliographie
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https://portal.ehri-project.eu/units/pl-003146-211[dostęp: 9.02.2021].
