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L’histoire des Chuetas de Majorque

Société

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Melissa Steinberg Brodsky – Facebook (lien vers l’article en anglais en bas de page)

Palma de Majorque ruisselle d’or. Les édifices de calcaire rougeoient sous le soleil méditerranéen. L’air est lourd du parfum des fleurs d’oranger et du sel marin. Les touristes rient devant une glace et marchandent des perles.

Mais juste au coin de la rue, la lumière s’éteint. Les ruelles de la vieille ville se resserrent. La pierre devient froide et les ombres s’étirent. C’est le Call. Le quartier juif.

Au XIVe siècle, ce n’était pas une prison. C’était le GPS du monde. Des cartographes juifs, comme la famille Cresques, fabriquaient les boussoles qui permettaient de naviguer sur les océans. Une statue de Jafuda Cresques se dresse là aujourd’hui. Quand Christophe Colomb a pris la mer, il ne l’a pas fait au hasard. On pense qu’il a utilisé les cartes de Jafuda.

Puis les ténèbres sont tombées. En 1435, des décennies avant que le reste de l’Espagne n’expulse ses Juifs, la communauté de Majorque est confrontée à un ultimatum brutal : la conversion ou la mort.
La communauté publique disparaît. Une communauté secrète commence.

En 1691, le parfum des fleurs d’oranger s’efface, remplacé par l’odeur du bois brûlé. L’Inquisition annonce un Auto da Fé. Un « acte de foi », un spectacle dominical conçu pour terrifier, devenu une coutume. Une parade défile vers une estrade dressée sur la place.

Trente-sept personnes sont condamnées. Le rabbin Raphael Valls se tient là, refusant d’abjurer. Il est brûlé vif.

Le feu s’éteint, mais pas le châtiment. L’Église veut que la honte dure à jamais. On récupère les Sambenitos, les tuniques portées par les victimes, on y peint leurs noms de famille et on les suspend aux murs de l’église, où ils resteront jusqu’en 1813.

Quinze noms : Aguiló. Bonnín. Cortès. Fortesa. Fuster. Martí. Miró. Picó. Pinya. Pomar. Segura. Tarongí. Valentí. Valleriola. Valls.

On donne alors aux descendants un nouveau surnom : Chuetas.

L’étymologie est encore débattue. Une théorie y voit un diminutif catalan du mot « Juif ». Une autre le lie au mot catalan pour le porc (xulla), en référence à la pratique consistant à forcer les convertis à en manger publiquement pour prouver leur foi. Quoi qu’il en soit, ce nom était conçu pour marquer et rabaisser.

La discrimination est totale. Pendant des siècles, un Chueta ne peut pas être prêtre, occuper de fonction publique ou porter des bijoux. Ils ne peuvent pas monter à cheval dans les rues de la ville.
Ils ne se marient qu’entre eux.

Pour survivre, ils mènent une double vie. À l’extérieur, ils font le signe de croix. À l’intérieur, jamais. Le vendredi, ils nettoient la maison et allument une lampe à huile qu’ils laissent brûler toute la semaine. Ils disent aux voisins que c’est une « bougie des âmes » chrétienne pour les défunts. En réalité, c’est une bougie de Chabbat qu’ils ont peur d’éteindre.

Ils jeûnent pour le Jeûne d’Esther, priant la Reine qui, elle aussi, dut cacher son identité.

Cela ne s’arrête pas au Moyen Âge.

En 1942, les nazis exigent la liste de tous les Chuetas de l’île. L’évêque refuse et en sauve des milliers. Mais le stigmate demeure. Dans un sondage de 2001, 30 % des insulaires déclaraient qu’ils n’épouseraient pas un Chueta. 5 % affirmaient qu’ils ne seraient même pas leurs amis.

En 2011, l’une des plus hautes autorités rabbiniques d’Israël, le rabbin Nissim Karelitz, a rendu un décret formel : les Chuetas font partie du peuple d’Israël. Son raisonnement était précis : parce qu’ils se sont mariés entre eux au fil des générations, leur lignée juive est ininterrompue. L’endogamie imposée par l’Inquisition comme punition est devenue, six siècles plus tard, la preuve légale de leur identité.

L’émissaire de Shavei Israel travaillant avec la communauté de Palma est le rabbin Nissan Ben-Avraham. Son nom de naissance était Nicolau Aguilo. C’est un Chueta. Dans les années 1970, il s’est rendu en Israël, s’est converti, a été ordonné rabbin et est revenu sur l’île que ses ancêtres n’ont jamais pu quitter. Il est rentré chez lui en partant pour mieux revenir.

En septembre 2023, le parlement des îles Baléares a formellement reconnu les siècles de discrimination subis par les Chuetas. C’était la première fois qu’un gouvernement nommait à voix haute ce qui leur avait été fait.

Les archives sont ouvertes et les descendants découvrent les secrets que les grands-mères gardaient. Le petit-fils du peintre Joan Miró a publiquement reconnu ses racines.

L’interdiction des chevaux a disparu. L’interdiction des bijoux a disparu. La honte a disparu.

Les quinze noms ne sont plus un avertissement sur un mur. Ils sont portés avec fierté par des médecins et des avocats dans toute la ville. Ils ont tenté d’extirper leur identité par le feu. Au lieu de cela, ils l’ont préservée à la perfection pendant 500 ans.

Lien vers l’article : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10163497516453717&set=a.62634263716&type=3


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