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L’antijudaïsme et l’instrumentalisation antisioniste de l’universel

Politique

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Bonnes feuilles tirées de Julien Chanet, ‘L’Incendie Universel. Le sujet de l’antisionisme à gauche’ (Crise et Critique, 2026) – K La Revue (lien vers l’article complet en bas de page)

Le mois dernier, paraissait aux éditions Crise et Critique L’Incendie Universel. Le sujet de l’antisionisme à gauche de Julien Chanet. Depuis une perspective antiraciste et anti-autoritaire, l’auteur y développe une réflexion solidement étayée sur l’histoire du sionisme et la place qu’en est venue à occuper l’antisionisme au sein d’une partie de la gauche, avec ses effets idéologiques d’impensé. Nous en publions ici les bonnes feuilles, sélectionnées autour du sujet du recyclage paradoxal de l’antijudaïsme chrétien par la logique faussement universaliste de l’antisionisme contemporain.

Partons d’une conférence donnée par Jacques Ehrenfreund, quelques semaines après le 7 octobre, afin de comprendre la manière dont un enthousiasme d’abord anti-juif, puis anti-israélien, se perpétue et se reconfigure1. L’historien y rappelle les ressorts fondamentaux de l’antijudaïsme chrétien traditionnel, du moins jusqu’au concile Vatican II (1965), en soulignant le rôle central de la théologie de la substitution. Celle-ci postule que l’humanité aurait accompli un progrès décisif avec l’avènement du Christ rédempteur, passant d’un monde de particularismes tribaux et dispersés – celui de l’ « Ancien Testament » – à l’unité spirituelle de la communauté des hommes, le peuple de Dieu du « Nouveau Testament », désormais « libéré d’une obsession du Peuple et de la Loi ».

L’universalisme chrétien comme fin de l’histoire
Dans ce schéma, les Juifs deviennent les vestiges d’un monde révolu : suffisamment minoritaires pour que leur persistance serve de rappel du passé sans menacer l’horizon d’une communion universelle à venir. Telle est, du moins, la conception canonique de l’Église primitive, notamment formulée par l’un de ses Pères fondateurs, saint Augustin.

Pris dans les rets d’un système de pensée profondément xénophobe, celui-ci identifie les dangers pesant sur le monde sous un prisme juif et présente « les Juifs comme l’antitype non seulement des chrétiens, mais aussi des êtres humains en général ». Contre la conception plus absolutiste attribuée à Jean, Augustin préconise néanmoins de ne pas tuer les Juifs.

Comme l’explique David Nirenberg, « les Juifs sont les meilleurs garants de la vérité de la Loi. […] Comme les fossiles pour les naturalistes, la présence des Juifs sur terre est la preuve d’une étape antérieure, aujourd’hui dépassée, dans l’évolution du salut ». Il importe ici d’être précis : l’antijudaïsme chrétien d’inspiration augustinienne se construit à la fois contre les Juifs et indépendamment de leur présence effective, à travers la figure du « Juif herméneutique ».

Nourri à la fois de l’antijudaïsme païen et de la xénophobie d’État propre à l’Empire romain, il vise à contenir et neutraliser la puissance symbolique du judaïsme, au lendemain de la fondation fratricide du christianisme. Cette entreprise passe par une réduction des Juifs à des fonctions instrumentales – « bornes », « exilés », « pupitres » – destinées à baliser le chemin vers une nouvelle compréhension du monde, définie en opposition à eux. Ehrenfreund constate que l’antisémitisme moderne a, pour un temps, rompu avec l’antijudaïsme chrétien classique pour produire une figure du Juif désormais purement négative, y compris dans sa puissance fantasmée. Cette rupture fut cependant de courte durée.

La mémoire de l’extermination des Juifs devient paradoxalement le socle même de ce dépassement de l’histoire : elle est appelée à garantir l’entrée dans un monde pacifié, affranchi des violences du passé. L’année 1948, avec l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, est ainsi interprétée comme le surgissement d’un nouveau monde réconcilié avec lui-même.

Comme le rappellent Horkheimer et Adorno, « les antisémites se font les exécuteurs de l’Ancien Testament : ils veillent à ce que les Juifs qui ont gouté les fruits de l’arbre de la connaissance retournent à la poussière ». Autrement dit, l’antisémitisme racial moderne n’abolit pas l’héritage théologique, mais en radicalise certains motifs.

Après la Shoah, un puissant mouvement de délégitimation de l’antisémitisme racial traverse l’Europe. Celle-ci renoue alors avec une forme d’« ambivalence » héritée de l’antijudaïsme ancien. Le sens de l’Histoire est désormais pensé comme une sortie de l’histoire conflictuelle, afin que puissent advenir la paix et l’unité des nations réconciliées, par-delà les particularismes et les récits nationaux antagonistes.

Dans ce cadre, la mémoire de l’extermination des Juifs devient paradoxalement le socle même de ce dépassement de l’histoire : elle est appelée à garantir l’entrée dans un monde pacifié, affranchi des violences du passé. L’année 1948, avec l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, est ainsi interprétée comme le surgissement d’un nouveau monde réconcilié avec lui-même. Cette rupture proclamée avec le particularisme, avec l’élection et avec l’inscription nationale de l’identité, trouve une formulation philosophique emblématique chez Hegel : « Ce n’est que dans le principe chrétien qu’essentiellement l’esprit personnel individuel acquiert une valeur infinie, absolue ; Dieu veut aider au salut de tous les hommes ». L’universalisme chrétien devient ainsi le cadre normatif implicite de l’après-guerre.


C’est dans ce contexte que la création de l’État d’Israël en 1948 – en rescellant un lien politique et matériel entre les Juifs et une terre – réactive l’accusation ancienne d’une effronterie juive refusant de se dissoudre dans la communion universelle. Autrement dit, note Ehrenfreund, « les Juifs font une nouvelle fois la preuve qu’ils n’ont pas compris le message universaliste ».

Les sionistes apparaissent alors comme les Juifs de l’« Ancien Testament », des Juifs à contre-sens de l’Histoire. Comme l’écrit l’historienne Karma Ben Johanan : « Les critiques du sionisme ne détestent donc pas l’État d’Israël parce qu’il s’agit d’un projet juif, comme on pourrait l’attendre d’antisémites purs et durs. Au contraire, l’opposition à Israël n’est pas une haine dirigée contre les Juifs où qu’ils soient, mais contre les Juifs partout où ils refusent apparemment de comprendre le “vrai” sens de l’histoire juive6 ». Ehrenfreund ajoute, dans le même registre : « La Shoah aurait dû leur faire comprendre que leur particularisme était fini ».

Or, les racines du sionisme – multiples et hétérogènes – sont indissociables du caractère structurellement inhospitalier de l’Europe à l’égard des Juifs, des pogroms jusqu’à la Shoah. Elles ont justifié, aux yeux de ses promoteurs, la nécessité impérieuse de la fondation d’un État, avec ce que cela implique en termes de souveraineté, de défense et de frontières. Dans cette lecture critique, le sionisme est alors disqualifié comme un reliquat anachronique – le nationalisme étatique – s’opposant au sens supposément progressiste de l’Histoire.

Les Juifs auraient ainsi tiré de la Shoah une « conclusion nationale et particulariste », ce qui leur est précisément reproché : ils seraient du « mauvais côté de l’Histoire ». Cette vision téléologique et mécaniquement progressiste de l’Histoire, pourtant largement datée, continue néanmoins d’être appliquée sans véritable examen critique lorsqu’il s’agit du nationalisme juif. Le parallèle avec la théologie de la substitution se loge, pour Ehrenfreud comme pour Karma Ben Johanan, dans un refus de persistance juive – et plus encore de son retour dans le champ politique.

Non sans incohérence, car c’est précisément en postulant l’avènement de sociétés post-nationales que l’on peut qualifier le sionisme d’anachronisme menaçant la paix et l’unité de l’humanité, façonnant ainsi les contours d’un antijudaïsme contemporain qui ne dit pas toujours son nom.


La « trahison israélienne » : un récit antisioniste… et suprémaciste juif
Cependant, il existe des théories jouant cette même partition antijudaïque, mais dépassant cette incohérence. En s’inscrivant dans le caractère nationalitaire (et non postnational) du monde actuel, les Juifs auraient trahi un idéal d’émancipation qu’ils incarnaient à travers la figure du Juif errant. Le nationalisme juif, et sa réalisation sioniste à travers l’édification de l’État d’Israël, est dans ce cadre théorisé sur le même mode, mais inversé, que la place que les premiers chrétiens, sous influence augustinienne, octroyaient aux Juifs : il est le rappel et la mémoire non plus d’un progrès inéluctable, mais de notre décadence nationaliste.

L’objectalisation ne vise pas uniquement les Juifs. La constitution du Peuple-Objet palestinien se prolonge comme celle d’un Peuple-Martyr, à travers la dénonciation du génocide, mais également comme celle d’un Peuple-Christ aux vertus rédemptrices. Au Juif herméneutique de saint Augustin, symbole négatif d’une vision du monde révolue, répond désormais le « Palestinien herméneutique », symbole positif, rédempteur de nos péchés impérialistes, capitalistes et écologiques.

Se joue là une instrumentalisation anachronique, eschatologique et occidentale déconnectée du réel, qui, lui, continue de cogner. Car la critique d’Israël, lorsqu’elle se fonde non sur une métaphysique oiseuse du sionisme mais à partir d’un réel « kahaniste », touche juste.

Il faut être malhonnête pour ne voir l’état paroxystique d’une dérive nationaliste et messianique à l’oeuvre. Celle-ci se traduit par un avilissement des normes, y compris guerrière et militaires, pour un devenir spartiate ruineux tant sur le plan de la puissance extérieure (crimes de guerres, crimes contre l’humanité) qu’intérieure, ainsi que sur le plan de la défense des Juifs où qu’ils soient, l’appareil d’Etat israélien ne craignant pas de lier des alliances avec d’authentiques antisémites – autant de choses documentées, entre autres, par la Revue K, je ne m’y attarde donc pas.

Tout juste faut-il ajouter qu’à cet égard, une position « propalestinienne » et plus largement « anti-impérialiste » a toute légitimité. Autant qu’une position « sioniste », qui se référerait minimalement à la Déclaration d’Indépendance, qui semble désormais si loin, mais dont l’oubli ne ferait que le jeu des destructeurs internes à Israël, les mêmes qui lâchent la bride à la persécution des Palestiniens : « L’État d’Israël développera le pays au bénéfice de tous ses habitants ; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ». Mais l’antisionisme fait fausse route, notamment lorsqu’il partage en miroir « le Palestinien herméneutique ».

Les racines du sionisme – multiples et hétérogènes – sont indissociables du caractère structurellement inhospitalier de l’Europe à l’égard des Juifs, des pogroms jusqu’à la Shoah. Elles ont justifié, aux yeux de ses promoteurs, la nécessité impérieuse de la fondation d’un État, avec ce que cela implique en termes de souveraineté, de défense et de frontières.

En occident, les lectures « herméneutiques », ou symboliques, des noms « juifs » et « palestiniens » se distinguent par leur vision du monde. Le premier étant accolé aux injustices, la lucidité et la vérité se situent du côté de l’antijudaïsme, tandis que l’erreur et la fausseté se situent dans le « judaïsme » ; le second terme est quant à lui associé à une forme de médiation rédemptrice.

Mais tous deux partagent la condition de « bornes » du progrès humain, sous la forme d’une bonne conscience occidentale. Partant, en faisant de toute l’Antiquité hébraïque une expression exclusivement « palestinienne » – par exemple en faisant de Jésus un Palestinien plutôt qu’un Juif –, les Juifs israéliens incarnent non seulement et exclusivement la figure de l’étranger usurpateur et voleur de terre – une position xénophobe –, mais sont également rendus complices d’un déicide symbolique : le meurtre du Peuple-Christ.

Jésus en martyr palestinien, un même sur les réseaux sociaux…
Anachronisme d’Israël : actualité d’une polémique ancienne
C’est avec cela en tête qu’il nous faut lire les textes antisionistes contemporains. L’historien britannique Tony Judt, dans son ouvrage Israel : The Alternative (2004), navigue dans les eaux troubles d’une théologie de la substitution appliquée à la géopolitique. Préconisant un « État unique », multiethnique et multiculturel, Judt semble surtout empressé d’effacer l’expérience étatique israélienne.

En préambule de son ouvrage, il cite La lutte des Magyars d’Engels, texte comportant de lourdes réminiscences d’un hégélianisme refoulé – ou quasi darwiniennes, pour les moins indulgents – conditionnant le socialisme à l’effacement de certains groupes ethniques, rendus orphelins par le processus historique et évolutif, et ayant trouvé refuge sous la protection d’empires réactionnaires (en l’occurrence, l’Empire autrichien des Habsbourg). Engels leur reproche, au nom de leur autodétermination, d’avoir préféré préserver leur « identité nationale » plutôt que l’internationalisme ; ce mouvement réactionnaire aurait ainsi été la cause des échecs révolutionnaires de 1848. Le parallèle se fait alors jour : Israël, en voulant préserver son identité juive et en se plaçant sous la protection d’un empire (les États-Unis), se situerait du mauvais côté de l’histoire – celui du nationalisme ethnique contre l’internationalisme socialiste.

Pour Judt : « le problème d’Israël n’est pas, comme on le suggère parfois, qu’il s’agisse d’une “enclave” européenne dans le monde arabe, mais plutôt qu’il est arrivé trop tard. Il a importé un projet séparatiste caractéristique de la fin du XIXe siècle dans un monde qui a évolué, un monde de droits individuels, de frontières ouvertes et de droit international. L’idée même d’un “État juif ” – un État dans lequel les Juifs et la religion juive jouissent de privilèges exclusifs dont les citoyens non juifs sont exclus à jamais – est enracinée dans un autre temps et un autre lieu. En bref, Israël est un anachronisme. »

Tony Judt, mort en 2010, écrit donc en 2004 que le nationalisme juif en Palestine serait anachronique. S’il s’inscrit ainsi dans une tradition antijudaïque post-Shoah, telle que nous l’avons définie avec Ehrenfreund, cette orientation critique ne peut qu’interroger au regard du contexte régional. Le « Moyen-Orient » contemporain est en effet peu réputé pour son enthousiasme post-national, et les États dits « laïques et socialistes » de la région – en Irak comme en Syrie – n’ont pas démérité dans la mise en place de régimes de terreur et dans l’usage de la violence étatique de masse.

Pourtant, Judt affirme qu’il existe désormais un statu quo d’États “post-raciaux”, si l’on peut dire, dont la paix est menacée par la “nation cachée” qu’est – curieusement – Israël. Il cite les armes nucléaires d’Israël comme le principal obstacle à la non-prolifération ; il affirme que « Israël a été l’une des principales raisons de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, avec la Syrie en ligne de mire ».

L’« État unique », multiethnique et multiculturel défendu par Judt repose ainsi sur des prémisses pour le moins scabreuses, voire paradoxales. Le sionisme, présenté comme traître à une modernité post-raciale supposément déjà réalisée ailleurs, devrait être dépassé afin de permettre l’avènement d’une souveraineté post-nationale à l’échelle mondiale. La charge de la preuve incombe alors aux Juifs eux-mêmes, sommés d’incarner cette hypothèse universaliste – au prix de l’effacement de leur propre expérience historique et politique.

Le sionisme, présenté comme traître à une modernité post-raciale supposément déjà réalisée ailleurs, devrait être dépassé afin de permettre l’avènement d’une souveraineté post-nationale à l’échelle mondiale.

Le sionisme, s’il emprunte une voie propre, n’en est pas pour autant hermétique aux différentes conceptions politiques de son temps, et peut être compris comme la poursuite de l’émancipation des Juifs au milieu du XIXe siècle, plutôt que comme son opposition. La modernité sioniste œuvre ainsi à prolonger la promesse émancipatrice, non plus en se fondant dans un État-nation désormais jugé incapable de défendre et de protéger les Juifs – y compris lorsqu’ils jouent le jeu de la modernité –, mais en assumant la nécessité de « faire nation » pour eux-mêmes.

Cette émancipation nationale, puis étatique – elle-même semée d’embûches – a été traversée de part en part par les outils d’auto-interprétation propres à la perspective libérale. L’émancipation en a ainsi métabolisé et répété certaines tares – y compris au sein du sionisme –, mais pas toutes.

L’État d’Israël, État pour les Juifs, apparaît alors comme le lieu d’une synthèse dialectique entre l’exil et le territoire, entre l’universel et le particulier. Le sionisme, en tant que poursuite de l’émancipation des Juifs au milieu du XIXe siècle, constitue ainsi un saut dans la « modernité », pour reprendre les termes de Bruno Karsenti, que l’on peut d’abord appréhender dans sa dimension interne : « Si la nation consiste en des rapports sociaux déterminés, elle n’existe ni ne s’actualise hors de ces rapports : elle résulte d’une histoire et cette histoire est sociale. C’est pourquoi elle ne désigne pas un caractère préétabli dont le partage substantiel suffirait à définir l’identité réelle, mais une forme de vie construite et conquise à travers certaines pratiques ». […]

S’il n’existe aucune fatalité pour les peuples – entendus comme nations –, ni pour les États – parfois sans nation définie –, à se constituer en États-nations superposant communauté politique et communauté ethnique, les uns comme les autres sont néanmoins incités à investir l’ingénierie stato-nationale afin de ne pas être relégués au rang de « nations-rebuts », perdantes du jeu inter-étato-national, médiatisée par le système-monde des rapports sociaux capitalistes.

La modernité devant être comprise dans une perspective dialectique, elle produit elle-même des oppositions aux penchants criminels ou homogénéisateurs inhérents à la quête de souveraineté, notamment par des voies juridiques supranationales ou éthiques, en misant par exemple sur les Droits de l’homme. Ces derniers devant eux-mêmes faire l’objet d’une critique dialectique, afin de séparer le bon grain (la solidarité de la liberté et de l’égalité et la nécessité de les approfondir ensemble) de l’ivraie (le discours des Droits de l’homme au service d’une politique de l’efficience des marchés).

La « destruction des institutions sionistes », qu’est-ce à dire ?
Ce point de théorie politique étant posé, il autorise au minimum une profonde suspicion à l’égard de quiconque prétend vouloir la destruction d’Israël – fût-ce comme simple « institution sioniste » – tout en affirmant ne pas vouloir détruire la société israélienne ni, a fortiori, attenter à la vie de ses membres.

Une approche durkheimienne de l’État récuse radicalement une telle dissociation. L’État étant le lieu où les émanations sociales et symboliques d’une société se concrétisent institutionnellement – c’est-à-dire politiquement et juridiquement – la destruction « par en haut » des structures étatiques équivaut nécessairement à la volonté de détruire les structures sociales elles-mêmes, en laissant le champ libre à une nouvelle élite pour disposer de la population.

Certes, les institutions ne se réduisent pas à l’État ; mais, à l’inverse – sauf à adopter une lecture néolibérale – elles constituent l’architecture même de l’État. Le but apparaît alors clair, bien que rarement formulé comme tel : en s’attaquant aux « institutions sionistes », il s’agit de refuser d’autorité tout retour des Juifs dans la sphère politique autonome et de refermer définitivement la parenthèse israélienne. Imperium de pacotille, pensée magique, anti-dialectique et profondément anti-marxiste, la destruction d’Israël en tant qu’« institution sioniste » par des forces extérieures n’a en réalité rien à voir avec la théorie marxiste du dépérissement de l’État.

De même, les perspectives post-étatiques, confédérales ou fédératives relèvent d’horizons théoriques distincts, qui ne sauraient être confondus avec une pure logique de destruction. Dès lors, à une époque où Jean-Luc Mélenchon – pour qui Volodymyr Zelensky ne serait désormais le « président de rien » – soutient la Russie, et donc de facto Vladimir Poutine, pour qui l’Ukraine « n’est rien », et se voit célébré par des pseudo-marxistes « décoloniaux » en pleine dérive théorique, il ne faut sans doute pas s’étonner que, par la seule force de la pensée abstraite – doublée d’un impérialisme judéophobe –, certains puissent vouloir faire disparaître un pays qui leur déplaît.

L’État étant le lieu où les émanations sociales et symboliques d’une société se concrétisent institutionnellement – c’est-à-dire politiquement et juridiquement – la destruction « par en haut » des structures étatiques équivaut nécessairement à la volonté de détruire les structures sociales elles-mêmes, en laissant le champ libre à une nouvelle élite pour disposer de la population.

Contre l’antisionisme et l’instrumentalisation de l’universalisme : sortir des scories nationalistes et réactionnaires
Précisons par ailleurs que, durant cette période d’émancipation, l’intégration des « nations juives » – figures collectives paroxystiques de l’Autre, longtemps perçues comme vivant hors de l’histoire – au projet moderne revêtait une portée exemplaire. Si un peuple ainsi essentialisé comme étranger à l’histoire pouvait accéder à la modernité politique en s’appuyant sur sa propre tradition et son histoire singulière, alors tout autre groupe devait pouvoir, à son tour, rejoindre ce projet.

À ce titre, les nations juives firent figure, au terme d’âpres débats, de véritables « cas d’école » de l’intégration, étroitement liée à l’idée de communauté nationale. Le XIXe siècle voit en effet les États européens se reconfigurer, absorber les différentes « nations » qui les composent et exiger, corrélativement, des Juifs – l’étranger par excellence – qu’ils renoncent à leurs formes d’organisation traditionnelles afin d’intégrer pleinement le projet moderne. Or, le succès de cette intégration fut tel qu’il suscita bientôt la suspicion : comment un peuple réputé avoir vécu si longtemps « hors de l’histoire générale » pouvait-il participer avec une telle aisance à la vie sociale, économique et intellectuelle ?

C’est ici que se formule le « problème juif » moderne. Pour des auteurs antisémites comme Drumont, cette intégration n’est qu’apparente : les Juifs se reconstitueraient en sous-groupes ethniques, perpétuant leurs traditions en dépit – voire contre – le projet moderne. « Ils » ne joueraient pas le jeu libéral de l’émancipation individuelle, mais agiraient à travers des réseaux invisibles, échappant à la transparence civique et devenant, de ce fait, indignes de confiance. Il en résulte une situation paradoxale : le statut juridique et social des Juifs se transforme dans le sens de l’intégration, tout en renouvelant, simultanément, les termes du « problème juif ».

Leur réussite même devient suspecte, réinterprétée comme la dissimulation de structures traditionnelles persistantes. L’antisémitisme qui en découle n’est dès lors plus d’abord racial, mais se présente comme le diagnostic d’un « mal social ». Les mécanismes d’homogénéisation propres à l’État-nation moderne deviennent ainsi l’un des moteurs de l’oppression des Juifs au cœur même de la modernité, tout en constituant – paradoxe supplémentaire – une motivation profondément moderne à la création d’un « foyer » politique propre.

Le projet moderne, auquel les communautés juives avaient largement répondu, implique en effet la constitution d’un imaginaire national tendant vers des formes d’homogénéisation culturelle, linguistique ou ethnique. Si « l’hétérotopie existentielle » censée réaliser l’utopie sioniste se voulait initialement éloignée des canons romantiques du nationalisme européen, sa réalisation effective en a néanmoins repris certains traits constitutifs. Cette évolution s’explique à la fois par les conflits internes au mouvement sioniste, qui aboutissent progressivement à un consensus national-étatique, par un environnement géopolitique hostile, ainsi que par des relations complexes avec les puissances occidentales alliées et les pays arabes durant les années 1920 et 1930. Rien de tout cela n’était pourtant écrit d’avance.

Comme le souligne Gershom Scholem, les débats intenses et les divergences profondes entre les différents courants – socialistes, sionistes nationalistes, étatiques ou culturels – témoignent d’un véritable « pluralisme de courants et [du] jeu des factions. […] Ce foisonnement dément la thèse d’une vision dogmatique et unitaire ».

Pourtant, se perpétue la thèse d’une prétendue unicité « sioniste ». Cette lecture d’une histoire monolithique est alimentée à la fois par certaines fractions de la classe dirigeante israélienne, qui mobilisent l’affect sécuritaire – l’ennemi palestinien servant à cimenter la société israélienne autour d’un « projet sioniste » homogénéisé –, et par une large part du militantisme antisioniste, pour lequel le sionisme se confond indistinctement avec le racisme, le capitalisme, le colonialisme ou l’impérialisme. Ce refus de considérer la tradition sioniste dans toute son extension historique, sa pluralité interne et sa construction dialectique, afin de la rabattre exclusivement sur la version réactionnaire de l’idéologie sioniste aujourd’hui promue par l’État d’Israël, constitue un réductionnisme pour le moins problématique – sinon suspect – de la part de militants se revendiquant critiques et progressistes.

Il ne s’agit plus alors d’analyser une tradition politique, mais de figer un signifiant commode, immédiatement mobilisable comme ennemi. À ce titre, le nom même du « sionisme », érigé en adversaire stable et disponible, relève du même registre rhétorique que d’autres catégories disqualifiantes – « racialiste », « indigéniste », « islamo-gauchiste », etc. – dont la fonction première est de susciter rapidement rejet, dégoût et sentiment d’unité au sein de l’auditoire, au détriment de toute intelligibilité historique et politique.

Bonnes feuilles tirées de Julien Chanet, L’Incendie Universel. Le sujet de l’antisionisme à gauche, Crise et Critique, 2026, pp. 199-207. (Modifications pour la présente publication par l’auteur)

Julien Chanet est travailleur associatif à Bruxelles. Il est diplômé en Information et Communication (Université Catholique de Louvain) et en Sciences politiques (Université Libre de Bruxelles). Chercheur indépendant, membre de l’ARRAC (Association de Recherche-action sur les Racismes et l’Antisémitisme Contemporains), il réfléchit aux théories politiques et aux tensions qui animent les gauches, notamment l’antisionisme et l’antisémitisme.

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