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L’affaire Lapid

Société

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Charles Rojzman – Facebook

L’affaire Lapid vaut davantage qu’une polémique de circonstance. Elle constitue un révélateur. Un révélateur presque cruel de l’évolution intellectuelle et morale d’une partie de l’Occident.


Voici un Israélien vivant en France, engagé depuis longtemps dans les combats de la gauche radicale, critique résolu de la politique des gouvernements israéliens, défenseur de la cause palestinienne, convaincu que l’universalisme, l’autocritique et la solidarité avec les opprimés constituent les seules bases légitimes de l’engagement politique contemporain. Pendant des années, il a parlé le langage de son milieu. Il en a partagé les références, les indignations et les espérances. Il croyait appartenir à une même famille morale.


Et pourtant le voilà à son tour suspect, contesté, boycotté. Non parce qu’il serait devenu nationaliste. Non parce qu’il aurait renoncé à ses convictions. Non même parce qu’il aurait cessé de critiquer Israël. Mais parce qu’une frontière invisible s’est déplacée sous ses pieds.


Ce qui frappe dans cette affaire n’est pas le désaccord politique. Le désaccord est normal dans une démocratie. Ce qui frappe est l’impossibilité croissante de demeurer simplement juif ou israélien sans être sommé de fournir en permanence des preuves de pureté idéologique. Comme si l’identité elle-même devenait une présomption de culpabilité.


L’affaire Lapid éclaire ainsi un phénomène beaucoup plus vaste. Depuis plusieurs décennies, une partie importante des Juifs de gauche, en Israël comme dans la diaspora, a cru que la critique d’Israël constituait le meilleur passeport vers l’universel. Beaucoup étaient animés par une ambition sincère. Ils voulaient réconcilier fidélité et lucidité, mémoire et justice, appartenance et ouverture. Ils pensaient qu’en se montrant plus exigeants envers eux-mêmes qu’envers quiconque, ils désarmeraient les préjugés et gagneraient la confiance de ceux qui les regardaient avec méfiance.


Cette ambition était honorable. Elle reposait pourtant sur une illusion profonde : l’idée que la bonne volonté suffit à désarmer les passions identitaires.


Pendant longtemps, ces intellectuels ont cru qu’en prenant leurs distances avec le nationalisme israélien, ils se plaçaient définitivement du côté du progrès, de la raison et de l’universel. Ils n’ont pas vu qu’autour d’eux le débat changeait progressivement de nature. La critique d’Israël cessait d’être une critique parmi d’autres. Elle devenait une obsession. Puis une grille d’interprétation du monde. Puis parfois une véritable théologie politique.


Dans cet univers nouveau, les concessions ne suffisent jamais. Chaque prise de distance appelle une prise de distance supplémentaire. Chaque condamnation en exige une autre. Chaque preuve de loyauté au camp progressiste devient insuffisante dès le lendemain. Le problème n’est plus ce que vous pensez. Le problème est ce que vous êtes.


C’est là que commence la véritable tragédie. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts entre Israël et l’Europe, entre le judaïsme et l’universel, entre la mémoire particulière et les valeurs communes. Ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure, mais il ne relie plus rien.


L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un boycott ou d’une exclusion. Elle est le symptôme d’une transformation plus profonde. Elle révèle la faillite progressive d’un rêve auquel une partie de l’intelligentsia juive occidentale a consacré son existence : le rêve selon lequel l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la générosité suffiraient à conjurer les passions historiques.


Or ces passions sont de retour. Elles reviennent sous des formes nouvelles, avec un vocabulaire nouveau et des justifications nouvelles. Mais elles demeurent reconnaissables. Elles continuent d’exiger des aveux, des repentances, des preuves de conformité. Et elles finissent souvent par se retourner contre ceux-là mêmes qui croyaient les avoir désarmées.


C’est peut-être la leçon la plus mélancolique de cette affaire. L’homme qui croit pouvoir s’arracher entièrement à son histoire découvre parfois que l’histoire, elle, ne l’a jamais quitté.


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