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Judah ben Samuel Lerma avait toutes les raisons de croire que son livre était en sécurité

Religion

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Melissa Steinberg Brodsky – Facebook (lien en anglais en bas de page)

Il avait passé des années à écrire Leḥem Yehudah, son commentaire sur Pirkei Avot (les Maximes des Pères), et au cours de l’été 1553, l’ouvrage est enfin sorti d’une presse à imprimer de Venise. Mille cinq cents exemplaires. Dans un monde où les livres étaient copiés à la main depuis des siècles, 1 500 exemplaires imprimés signifiaient que ses mots n’étaient plus confinés à un seul manuscrit posé sur un bureau. Ils pouvaient voyager. Ils pouvaient être étudiés dans des foyers et des synagogues bien au-delà de Venise. Ils pouvaient lui survivre.

Deux semaines après la fin de l’impression, les livres juifs ont commencé à brûler à Rome.

C’était le 9 septembre 1553, le premier jour de Rosh Hashanah. Sur le Campo de’ Fiori, l’une des places publiques les plus animées de Rome, des livres hébraïques confisqués dans des foyers juifs ont été empilés et incendiés. Le Talmud était la cible principale, condamné par les autorités de l’Église comme blasphématoire, mais l’ordre a entraîné d’autres ouvrages rabbiniques dans les flammes.

La date a dû être impossible à ignorer pour les Juifs de Rome. Rosh Hashanah marque le début de dix jours de repentir et de réflexion qui mènent à Yom Kippour. Les Juifs se rassemblement pour écouter le shofar et entamer une nouvelle année pendant que des siècles de savoir juif brûlaient au milieu de leur ville.

L’histoire avait commencé à des centaines de kilomètres de là, à Venise, devenue au XVIe siècle l’un des grands centres de l’imprimerie hébraïque. Les imprimeurs chrétiens y avaient découvert un marché considérable auprès des lecteurs juifs, et deux d’entre eux, Alvise Bragadin et Marcantonio Giustiniani, se sont engagés dans une féroce querelle commerciale. Leur différend a fini par atteindre les autorités ecclésiastiques, accompagné d’accusations selon lesquelles les textes juifs contenaient des passages offensants pour le christianisme. Ce qui avait commencé comme une rivalité commerciale s’est retrouvé entre les mains d’hommes qui possédaient un pouvoir bien supérieur à celui de ces deux imprimeurs.

Le cardinal Gian Pietro Carafa, chef de l’Inquisition romaine et futur pape Paul IV, était déjà profondément hostile au Talmud. Un conseil de cardinaux a examiné les accusations et, en août, le pape Jules III a approuvé sa condamnation. Une fois les livres en flammes à Rome, les ordres se sont diffusés à l’extérieur. Bologne, Ravenne, Ferrare, Mantoue, Urbino, Florence. La campagne a traversé l’Italie pour finalement revenir dans la ville même où tant de ces livres hébraïques avaient été imprimés.

Venise a ordonné la confiscation du Talmud et des ouvrages associés et, pendant le mois de Marheshvan, un jour de Shabbat, les livres ont été brûlés. Le Leḥem Yehudah fraîchement imprimé de Judah Lerma est parti en fumée avec eux.

Les 1 500 exemplaires.

Lerma a décrit plus tard ce qui s’était passé dans l’introduction de l’édition suivante de son livre. Il avait tout perdu à Venise. De l’impression entière, a-t-il écrit, « il ne me restait plus un seul exemplaire, pas même une seule feuille de l’original en souvenir ». Son manuscrit avait également disparu.

Ce dernier détail change l’histoire pour moi. Mille cinq cents livres détruits, c’est un chiffre. Un homme s’asseyant après l’incendie sans une seule page du livre qu’il a écrit, c’est une tout autre réalité.

Il n’y avait aucun double du manuscrit conservé en lieu sûr ailleurs. Lerma ne pouvait pas demander une autre copie à l’imprimeur. Pour autant qu’il le sût, toute trace physique de ses années de travail avait disparu. Il a donc fait la seule chose qu’il lui restait à faire : il a recommencé à écrire le Leḥem Yehudah de mémoire.

Il se souvenait de suffisamment d’éléments pour reconstituer trois chapitres avant d’apprendre qu’un exemplaire avait survécu. Des non-Juifs l’avaient retiré du feu et le possédaient encore. Lerma les a retrouvés et leur a racheté son propre livre, au prix fort selon ses mots, pour obtenir une copie d’un ouvrage qu’il avait lui-même rédigé.

Lorsqu’il a comparé l’édition sauvée aux chapitres qu’il avait recréés de mémoire, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas simplement reproduit l’ancien livre. Il l’avait enrichi. Lerma a estimé que la nouvelle version était meilleure et a continué son travail, ajoutant d’autres éléments avant d’envoyer à nouveau le Leḥem Yehudah sous presse. En 1554, un an après les incendies, la deuxième édition est imprimée à Sabbioneta.

Pendant des siècles, l’histoire a été racontée comme si cet exemplaire sauvé avait été le seul survivant du premier tirage. Ce n’était pas le cas. Un autre exemplaire original de 1553 a fini par faire surface dans les collections de la Bibliothèque nationale de Florence, où il avait apparemment été conservé pendant des siècles sous une notice de catalogue erronée. La Bibliothèque nationale d’Israël en a retrouvé la trace après avoir suivi la piste à travers d’anciens catalogues et une mystérieuse photocopie présente dans sa propre collection.

Près de cinq cents ans plus tard, nous pouvons toujours ouvrir le Leḥem Yehudah. Nous pouvons lire le livre, et nous pouvons lire Lerma nous raconter ce qui s’est passé lorsque des hommes dotés de bien plus de pouvoir que lui ont décidé que ses livres devaient disparaître. Il nous a même transmis ce qu’il a fait lorsqu’il a cru qu’ils avaient réussi :

« J’ai été contraint de réécrire [mon livre] de mémoire, depuis le début. »

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