Pierre NORA
Personnalités
Publié le 24 août 2025
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Pierre Nora, né le 17 novembre 1931 dans le 8e arrondissement de Paris et mort le 2 juin 2025 dans le 15e arrondissement[1], est un historien et éditeur français, membre de l’Académie française.
Il est réputé pour ses travaux sur le « sentiment national » et sa composante mémorielle, sur le métier d’historien, ainsi que pour son rôle dans l’édition en sciences sociales. Son nom est associé à la Nouvelle Histoire.
Biographie
Né dans une famille de la bourgeoisie[2] juive ashkénaze[3], Pierre Nora est le fils de l’éminent urologue[2] Gaston Nora et de Julie Lehman, tous deux issus de familles d’anciennes souches lorraines[4], et le frère du haut fonctionnaire Simon Nora, ancien résistant[2] haut fonctionnaire et président de la banque Lehman Brothers[5].
Durant la Seconde Guerre mondiale, son père, qui a sauvé la vie de Xavier Vallat durant la Première Guerre mondiale, reste à Paris[6], tandis que le reste de la famille va se réfugier en zone libre à Grenoble, puis dans un collège à Villard-de-Lans[7]. Il doit finalement fuir pour échapper à la Gestapo[8]. En 1944, la famille est de retour à Paris[9].
Formation
Après des études secondaires au lycée Carnot, il est, au début des années 1950, élève en hypokhâgne puis en khâgne au lycée Louis-le-Grand, mais échoue trois fois au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Il obtient par la suite une licence en philosophie et est reçu à l’agrégation d’histoire en 1958[10].
Carrière universitaire
Professeur au lycée Lamoricière (aujourd’hui lycée Pasteur) d’Oran jusqu’en 1960, il en rapporte un essai publié sous le titre Les Français d’Algérie (1961).
Il est pensionnaire de la Fondation Thiers de 1961 à 1963, et assistant puis maître-assistant à l’Institut d’études politiques de Paris de 1965 à 1977. En 1977, il est élu directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.
Carrière dans l’édition
Parallèlement, Pierre Nora mène une carrière dans l’édition[11]. Il entre d’abord en 1964 chez Julliard, où il crée la collection de poche «Archives».
Gallimard
En 1965, il rejoint les éditions Gallimard ; la maison, déjà bien installée dans le marché de la littérature, souhaite développer son secteur des sciences sociales. C’est lui qui accomplira cette mission en créant deux collections importantes, la « Bibliothèque des sciences humaines », en 1966, et la « Bibliothèque des histoires », en 1970, ainsi que la collection « Témoins » en 1967.
Il y publie des travaux qui constituent des références incontournables dans leurs champs de recherche, notamment :
Dans la « Bibliothèque des sciences humaines », Raymond Aron (Les Étapes de la pensée sociologique, 1967) ; Georges Dumézil (Mythe et Épopée, 1968-1973) ; Marcel Gauchet (Le Désenchantement du monde, 1985) ; Marshall Sahlins (Âge de pierre, âge d’abondance, 1976) ; Étienne Balazs (La Bureaucratie céleste, 1968) ; Claude Lefort (Les Formes de l’histoire, 1978) ; Henri Mendras (La Seconde Révolution française, 1988) ; Michel Foucault (Les Mots et les Choses, 1966, L’Archéologie du savoir 1969) ; Geneviève Calame-Griaule (Ethnologie et Langage, 1966).
Dans la « Bibliothèque des histoires », François Furet (Penser la Révolution française, 1978) ; Emmanuel Le Roy Ladurie (Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, 1975, meilleure vente de la collection avec 145 000 exemplaires) ; Michel de Certeau (L’Écriture de l’histoire, 1975) ; Georges Duby (Le Temps des cathédrales, 1976) ; Jacques Le Goff (Saint Louis, 1997) ; Jean-Pierre Vernant (L’Individu, la mort, l’amour, 1989) ; Oskar Anweiler (Les Soviets en Russie, 1972)[12] ; Maurice Agulhon (Histoire vagabonde, 1988-1996) ; Michel Foucault (Histoire de la folie à l’âge classique, 1972 ; Surveiller et punir, 1975, Histoire de la sexualité, 1976-1984).
Des chercheurs étrangers qu’il contribue à introduire en France, comme Ernst Kantorowicz (Les Deux Corps du roi, 1957, publié en 1989) ; Thomas Nipperdey (Réflexions sur l’histoire allemande, 1983-1992, publié en 1992) ; Karl Polanyi (La Grande Transformation, 1944, publié en 1983).
En mai 1980, il fonde la revue Le Débat avec le philosophe Marcel Gauchet ; elle devient vite l’une des revues intellectuelles françaises majeures, jusqu’à l’arrêt de sa publication en septembre 2020[13].
Il dirige, de 1984 à 1992, les trois tomes des Lieux de mémoire, encyclopédie se donnant pour but d’établir un inventaire des lieux et des objets dans lesquels s’est incarnée la mémoire nationale des Français.
Fonctions administratives
Il est président de la Librairie européenne des idées au Centre national du livre, de 1991 à 1997, et membre du conseil d’administration de la Bibliothèque nationale de France, de 1997 à 2000.
Il est membre du conseil scientifique de l’École nationale des chartes à partir de 1991, du conseil d’administration du château, du musée et du domaine de Versailles depuis 1995, et du Haut Comité des célébrations nationales depuis 1998.
Vie intellectuelle
Pierre Nora a lié de nombreuses amitiés dans le monde intellectuel : Pierre Vidal-Naquet, Gilbert Dagron, Philippe Verdier, René Char, Christian Bourgois, François Furet, Roger Stéphane, André Fermigier, Jean-François Revel, Jacques Derrida, Pierre-Jean Remy…
En février 1978, il fait partie des membres fondateurs du Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés[14].
Il participe à la Fondation Saint-Simon, créée en 1982 par François Furet et Pierre Rosanvallon et dissoute en 1999.
En 1990, il fait partie du petit nombre d’historiens, avec notamment Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux, à s’opposer à la loi Gayssot[15].
Il s’oppose à la loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur de Français rapatriés » en cosignant une pétition dans le quotidien Libération intitulée « Liberté pour l’histoire »[16]. Cette loi, dont l’alinéa 2 de l’article 4 a été abrogé le 15 février 2006, établissait que les programmes de recherche devaient accorder plus d’importance à la place de la présence française outre-mer et que les programmes scolaires devaient en reconnaître le rôle positif.
Il est signataire de l’appel de Blois (« Liberté pour l’Histoire »), le 10 octobre 2008.
Vie privée
De 1964 à 1976, il est marié avec l’historienne de l’art et conservatrice de musée Françoise Cachin, morte en 2011[17].
En 2021 il révèle qu’il a eu un fils en 1985 prénommé Elphège-Pierre[18].
Il est, à partir de 2012, le compagnon de la journaliste Anne Sinclair[19].
Décès
Pierre Nora meurt à Paris le 2 juin 2025 à l’âge de 93 ans[20].
Publications
Ouvrages
– Les Français d’Algérie (préf. Charles-André Julien), Paris, Éditions Julliard, 1961, 255 p. (présentation en ligne [archive])
Édition revue et augmentée : Les Français d’Algérie (précédé de Cinquante ans après. Et suivi d’un document inédit, Mon cher Nora de Jacques Derrida), Paris, Christian Bourgois, 2012, 339 p. (ISBN 978-2-267-02423-4, présentation en ligne [archive]).
– Liberté pour l’histoire (avec Françoise Chandernagor), Paris, CNRS Éditions, 2008, 58 p. (ISBN 978-2-271-06684-8)
– Présent, nation, mémoire, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2011, 420 p. (ISBN 978-2-07-013547-9, présentation en ligne [archive]), [présentation en ligne [archive]]
– Historien public, Paris, Gallimard, 2011, 537 p. (ISBN 978-2-07-013370-3, présentation en ligne [archive])
– Recherches de la France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2013, 592 p. (ISBN 978-2-07-014046-6)
– Esquisse d’ego-histoire (suivi de L’historien, le pouvoir et le passé. Précédé de L’histoire selon Pierre Nora par Antoine Arjakovsky), Paris, Desclée de Brouwer, 2013, 97 p. (ISBN 978-2-220-06512-0)
– Jeunesse, Paris, Gallimard, 2021, 233 p. (ISBN 978-2-07-293867-2, présentation en ligne [archive])
Réédition : Jeunesse, Paris, Gallimard, coll. « Folio » (no 7119), 2022, 233 p., poche (ISBN 978-2-07-297782-4).
– Une étrange obstination, Paris, Gallimard, 2022, 340 p. (ISBN 978-2-07-299541-5.
Notes et références
1. Relevé des fichiers de l’Insee
2. Youness Bousenna, « Le Passeur de mémoire », Télérama, no 3935, 11 juin 2025, p. 34-35
3. Pascal Faustini, La Communauté juive de Hellimer, 2004, p. 268-270.
4. La lignée paternelle de Pierre Nora est issue de Moïse Aron dont la présence en Lorraine (village d’Hellimer) est attestée depuis la moitié du XVIIe siècle. La lignée maternelle est issue de la famille Lehmann qui était établie à Sarreguemines depuis des siècles et qui a émigré à Paris en 1870. (Source : Pierre Nora, Jeunesse, éd. Gallimard, 2021).
5. « Mort de l’historien Pierre Nora, artisan de la mémoire collective – L’Humanité », sur https://www.humanite.fr
6. « L’histoire privée de Pierre Nora », sur nonfiction.fr
7. « Biographie et actualités de Pierre Nora », sur franceinter.fr
8. François Dosse, interviewé par Catherine Golliau, « François Dosse : « La biographie est devenue un véritable champ d’expérimentation d’avant-garde » », Le Point Références – « Comprendre l’autre – Les textes fondamentaux », n° 33, mai-juin 2011, p. 127-128.
9. Pierre Assouline, « Pierre Nora, marginal central », L’Histoire, no 361, février 2011
10. « Les agrégés de l’enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 », sur rhe.ish-lyon.cnrs.fr
11. Jean Birnbaum, « Pierre Nora, enfin père. L’historien signe Jeunesse, un essai autobiographique», sur lemonde.fr, 21 mars 2021.
12. Yohan Dubigeon, « Oskar Anweiler et les soviets : ce que les conseils ouvriers nous disent aujourd’hui », Dissidences, no 6, 21 décembre 2013 (ISSN 2118-6057,
13. Pierre Nora, « Quarante ans, fin et suite », Le Débat, 10 septembre 2020.
Éditorial [archive] publié en exclusivité par L’Obs, 29 août 2020.
14. « Tous au CIEL : un combat intellectuel antitotalitaire (1978-1986) présenté par Alain Laurent », sur lesbelleslettresblog.com, 15 février 2018.
15. Pierre Nora, interviewé par Alexandre Devecchio, « Pierre Nora : « La dictature de la mémoire menace l’histoire » », Le Figaro Magazine, semaine du 16 février 2018, p. 32-35.
16. Il préside l’association éponyme.
17. Vincent Noce, « Françoise Cachin en pointillés [archive] » Accès payant, sur liberation.fr, 7 février 2011
18. « Pierre Nora, enfin père. L’historien signe Jeunesse, un essai autobiographique », Le Monde, 21 mars 2021
19. Danièle Georget, « Anne Sinclair : Pierre, son nouvel amour », sur Paris Match, 24 octobre 2012.
20. Antoine Flandrin, « L’historien Pierre Nora est mort », sur lemonde.fr, 2 juin 2025.
