Sanhedrin et Septante
Religion
Publié le 3 octobre 2026
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Il existe une relation de tradition et de contexte historique entre le Sanhédrin et la Septante, mais ils ne désignent pas la même chose.
Sanhédrin : institution juridique et religieuse juive, dont le nom vient du grec synédrion (συνέδριον), « assemblée, conseil ». Le terme désigne notamment la haute assemblée de Jérusalem.
Septante (LXX) : traduction grecque de la Bible hébraïque, commencée à Alexandrie probablement au IIIᵉ siècle avant notre ère. Le nom vient de la tradition selon laquelle 70 ou 72 sages juifs auraient participé à la traduction de la Torah.
Les deux termes appartiennent au monde juif hellénistique et utilisent des termes grecs.
La tradition rabbinique raconte que 72 anciens (six par tribu) furent envoyés à Alexandrie pour traduire la Torah en grec. C’est le récit de la Lettre d’Aristée qui a contribué à la tradition de la Septante.
Le Sanhédrin, en revanche, n’est pas l’organisme qui aurait produit la Septante. Il n’existe pas de preuve historique que le Sanhédrin de Jérusalem ait dirigé ou réalisé cette traduction.
Il y a toutefois une autre curiosité : « Sanhédrin » et « Septante » ont tous deux donné leur nom à des livres de la tradition juive : Sanhédrin est un traité de la Mishna/Talmud, tandis que Septante désigne la traduction grecque.
Le rapprochement entre 70/72 dans le Sanhédrin et dans la Septante est intéressant, mais il faut distinguer ce que disent les sources de ce qu’on peut historiquement démontrer.
Les 70/71 du Sanhédrin
Dans la tradition rabbinique, le Grand Sanhédrin compte 71 membres : 70 anciens/juges plus le président (Nassi).
Le chiffre 71 est notamment rattaché à Nombres 11:16-17, où Moïse rassemble 70 anciens pour partager avec eux son esprit.
Les 70/72 de la Septante
Pour la traduction grecque de la Torah, la tradition est différente selon les sources ; la lettre d’Aristée (IIᵉ siècle av. J.-C.) mentionne 72 traducteurs, six par tribu.
Des traditions ultérieures arrondissent ce nombre à 70, d’où le nom latin Septuaginta (« soixante-dix »).
La tradition raconte que ces sages ont produit une traduction miraculeusement identique.
Il est possible que le chiffre 70 ait une valeur symbolique dans le judaïsme ancien : il représente notamment une assemblée d’anciens ou une totalité organisée.
On retrouve par exemple les 70 anciens de Moïse ; les 70/72 traducteurs de la Septante ; les 70 nations dans certaines interprétations traditionnelles de la Genèse.
Mais aucune source ancienne ne permet d’affirmer que le Sanhédrin a envoyé ses 70 membres pour traduire la Septante.
Le Sanhédrin n’est probablement pas contemporain de la première traduction de la Torah en grec sous la forme institutionnelle que lui donnent les sources rabbiniques. La Septante commence à Alexandrie au IIIᵉ siècle av. J.-C., tandis que l’histoire institutionnelle du Sanhédrin est plus complexe.
Donc, si l’on cherche un lien, il est surtout symbolique et traditionnel, plutôt qu’un lien institutionnel démontré.
La tradition juive raconte que les 72 traducteurs ont volontairement fait 13 modifications identiques du texte hébreu
C’est un passage particulièrement intéressant du Talmud qui montre que la tradition rabbinique était consciente des risques théologiques et politiques d’une traduction de la Torah en grec.
Le récit se trouve dans le Talmud de Babylone, traité Meguila 9a, et dans la tradition parallèle de la Massekhet Soferim.
Selon le récit, Ptolémée II Philadelphe, roi d’Égypte, fit réunir 72 anciens juifs, six de chacune des douze tribus. Il les plaça séparément afin qu’ils ne puissent pas se concerter.
Et pourtant, lorsqu’ils traduisirent la Torah, ils auraient fait exactement les mêmes modifications à certains passages.
Pourquoi ? Parce qu’une traduction littérale aurait pu donner au roi grec une interprétation blasphématoire, choquante ou susceptible d’être mal comprise.
Le Talmud rapporte notamment qu’ils ont modifié :
Genèse 1:26
L’hébreu dit : « Faisons l’homme à notre image… »
Le pluriel « faisons » pouvait être interprété comme impliquant plusieurs dieux. La traduction aurait donc utilisé une formulation au singulier, afin d’éviter cette interprétation.
Genèse 2:2
Le texte hébreu dit que Dieu acheva son œuvre : « le septième jour »
Cela pourrait sembler signifier que Dieu travaillait encore pendant le septième jour. La traduction aurait donc formulé pour éviter cette compréhension : « Il acheva le sixième jour »
Genèse 11:7
« Descendons et confondons leur langage… »
Là encore, le pluriel pouvait être interprété comme impliquant plusieurs divinités. La traduction aurait adapté la formulation.
Le récit talmudique dit que les 72 sages, travaillant séparément, produisirent les mêmes changements.
C’est précisément présenté comme un miracle, destiné à montrer que leurs modifications étaient légitimes.
Il faut cependant distinguer cela de l’histoire de la Septante ; les historiens ne considèrent généralement pas ce récit comme une description littérale et vérifiable de la production de la traduction grecque.
Et il y a une nuance importante : la Septante que nous possédons aujourd’hui n’est pas une traduction uniforme réalisée en une seule fois par 70 ou 72 personnes. Il s’agit d’un ensemble de traductions grecques réalisées à différentes périodes.
Le passage du Talmud de Babylone, Meguila 9a-b énumère les modifications que les sages auraient faites indépendamment les uns des autres. Il faut préciser que les formulations et le décompte peuvent varier légèrement selon les traditions manuscrites.
Voici les 13 modifications traditionnellement rapportées et la raison de leur modification :
Gn 1,26 « Faisons l’homme à notre image » Éviter que le pluriel « faisons » soit compris comme plusieurs divinités.
Gn 2,2 Dieu « acheva son œuvre le septième jour » Éviter de donner l’impression que Dieu avait travaillé pendant le Shabbat.
Gn 5,2 « Mâle et femelle, Il les créa» Éviter une interprétation ambiguë du sujet de « créa »
Gn 11,7 « Descendons et confondons leur langage » Éviter que le pluriel suggère plusieurs puissances divines
Gn 18,12 Sarah rit « en elle-même » Préciser la formulation pour éviter une difficulté concernant Sarah et Abraham
Gn 18,12 Sarah dit en substance : « Mon seigneur est vieux » Le texte grec aurait évité une formulation pouvant sembler irrespectueuse envers Abraham
Gn 49,6 « Dans leur assemblée, que mon âme ne vienne pas » La formulation est adaptée pour éviter une interprétation défavorable concernant Jacob
Ex 4,20 Moïse prend « sa femme et ses fils » La formulation grecque clarifie la relation familiale
Ex 12,40 Durée du séjour des Israélites Le texte grec harmonise la durée avec la chronologie comprise par les traducteurs
Ex 24,5 « Les jeunes gens des enfants d’Israël » Adaptation pour éviter une compréhension théologiquement problématique
Ex 24,11 « Ils virent Dieu » La formulation grecque évite une expression pouvant être comprise comme une vision physique de Dieu
Nb 16,15 Moïse : « Je n’ai pas pris un seul âne » Le texte est reformulé pour éviter une ambiguïté sur ce que Moïse aurait pris
Dt 4,19 Dieu « a réparti » les astres entre les nations La formulation évite que l’on comprenne que Dieu leur a donné un pouvoir indépendant ou qu’Israël doit les adorer
La liste ci-dessus mélange parfois les variantes de la liste rabbinique et leurs explications. Le passage de Meguila 9a-b est assez technique, et certaines éditions comptent différemment les éléments.
Les sages auraient volontairement modifié certains passages afin que le roi grec ne puisse pas interpréter la Torah comme une affirmation du polythéisme, une dévalorisation d’Israël ou une contradiction théologique.
Le récit ne dit pas que le Sanhédrin aurait officiellement réalisé la Septante. Il met plutôt en scène des sages juifs capables de défendre l’interprétation monothéiste de la Torah dans un environnement grec.
La raison profonde du récit rabbinique est de montrer que la traduction grecque de la Torah n’était pas une trahison du texte hébreu, même lorsque les traducteurs s’en éloignaient volontairement.
Selon la tradition, le roi Ptolémée II Philadelphe demanda que la Torah soit traduite en grec. Les 72 sages furent placés séparément afin qu’ils ne puissent pas se consulter.
Or certains passages hébreux pouvaient, s’ils étaient traduits littéralement, être mal compris par un lecteur grec.
Les modifications poursuivent plusieurs objectifs : préserver le monothéisme ; éviter qu’une expression hébraïque soit comprise comme attribuant un corps à Dieu ; éviter des interprétations pouvant être offensantes pour les Juifs ; éviter certaines contradictions apparentes ; rendre le texte intelligible pour un public non juif.
Par exemple, « Ils virent le Dieu d’Israël… »
Une traduction littérale pouvait être comprise comme signifiant que Dieu possède une forme corporelle visible. La tradition rabbinique considère donc que la traduction devait éviter cette compréhension.
Le récit montre quelque chose d’assez subtil : pour les rabbins, être fidèle au texte ne signifie pas nécessairement traduire chaque mot littéralement. Il peut être nécessaire de modifier une formulation pour préserver le sens théologique du texte.
C’est particulièrement important dans le contexte de la Septante, car elle devient une Bible accessible au monde grec.
Le chiffre 13 appartient au récit talmudique de Meguila 9a-b. Il ne faut toutefois pas en conclure que nous pouvons historiquement vérifier que 72 traducteurs ont réellement fait exactement ces 13 modifications.
Historiquement, la Lettre d’Aristée (probablement du IIᵉ siècle av. J.-C.) et les sources rabbiniques racontent des traditions différentes sur la traduction. Le récit rabbinique est donc aussi une réflexion théologique sur la légitimité de la Septante.
En résumé, 72 sages → travaillent séparément → font les mêmes modifications → la tradition y voit une intervention divine → cela garantit symboliquement que la traduction grecque peut rester fidèle au sens de la Torah malgré certaines divergences littérales.
Et il y a un aspect encore plus intéressant : le Talmud dit que les sages ont précisément choisi de modifier certains passages parce que Ptolémée était susceptible de les comprendre d’une manière hostile au judaïsme. Cela permet de comprendre pourquoi le récit insiste autant sur leur travail indépendant.
