le commentaire de la paracha de la semaine

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Noah et Behar (par Michel Goldberg)

Deux commentaires étudiés à la synagogue de La Rochelle le 7 août 2023

Le silence et les paroles de Noé.

« (…) Maudit soit Canaan! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »    

Genèse 6, 9 – 11, 32.

Chers amis

Notre Sidra s’appelle Noah. C’est le nom hébreu de Noé.

Nous avons vu dans l’étude de la précédente Sidra que nos commentateurs s’intéressaient à de très légères variations de langage dans le texte biblique. Ici, nous nous intéresserons à une forme d’expression étonnante que permet le langage : c’est le silence, qui peut se révéler instructif, tout comme les paroles. Nous nous interrogerons au sujet du silence de Noé avant et pendant le Déluge.

Rappelons tout d’abord le contexte. Et pour commencer, relisons la fin de la précédente Sidra. Dans le chapitre 6 de la Genèse, nous lisons :

ה וַיַּרְא יְהוָה, כִּי רַבָּה רָעַת הָאָדָם בָּאָרֶץ, וְכָל-יֵצֶר מַחְשְׁבֹת לִבּוֹ, רַק רַע כָּל-הַיּוֹם. 5 L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais ;
ו וַיִּנָּחֶם יְהוָה, כִּי-עָשָׂה אֶת-הָאָדָם בָּאָרֶץ; וַיִּתְעַצֵּב, אֶל-לִבּוֹ. 6 et l’Éternel regretta d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea en lui-même.
ז וַיֹּאמֶר יְהוָה, אֶמְחֶה אֶת-הָאָדָם אֲשֶׁר-בָּרָאתִי מֵעַל פְּנֵי הָאֲדָמָה, מֵאָדָם עַד-בְּהֵמָה, עַד-רֶמֶשׂ וְעַד-עוֹף הַשָּׁמָיִם:  כִּי נִחַמְתִּי, כִּי עֲשִׂיתִם. 7 Et l’Éternel dit : « J’effacerai l’homme que j’ai créé de dessus la face de la terre ; depuis l’homme jusqu’à la brute, jusqu’à l’insecte, jusqu’à l’oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits.

Venons-en maintenant au début de notre Sidra. Nous lisons que l’Eternel allait amener le Déluge sur la Terre. Il ordonna à Noé de faire une arche pour sauver sa famille de ce déluge, ainsi que des couples d’animaux.

Et c’est là que l’on s’interroge sur le silence de Noé. Pourquoi a-t-il accepté sans réagir l’ordre divin de construire cette arche ? Pourquoi n’a-t-il exprimé aucune solidarité avec l’humanité ni avec toute la création qui allaient disparaître sous ce Déluge ? Cet étonnement de nos Sages nous invite à voir de plus près d’autres parties de la Torah dans lesquelles des prophètes vont tenter d’adoucir la colère divine.

Ainsi, dans un passage de la Genèse (dans la Sidra Vayera), Abraham négocia avec l’Eternel, lorsque ce dernier l’informa qu’il avait décidé de détruire la ville de Sodome. Abraham tenta, dans un long dialogue, de sauver les justes qui auraient pu y habiter (Genèse 18).

כג וַיִּגַּשׁ אַבְרָהָם, וַיֹּאמַר:  הַאַף תִּסְפֶּה, צַדִּיק עִם-רָשָׁע. 23 Abraham s’avança et dit: « Anéantirais-tu, d’un même coup, l’innocent avec le coupable?
כד אוּלַי יֵשׁ חֲמִשִּׁים צַדִּיקִם, בְּתוֹךְ הָעִיר; הַאַף תִּסְפֶּה וְלֹא-תִשָּׂא לַמָּקוֹם, לְמַעַן חֲמִשִּׁים הַצַּדִּיקִם אֲשֶׁר בְּקִרְבָּהּ. 24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans cette ville: les feras-tu périr aussi et ne pardonneras-tu pas à la contrée en faveur des cinquante justes qui s’y trouvent?
כה חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה, לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע, וְהָיָה כַצַּדִּיק, כָּרָשָׁע; חָלִלָה לָּךְ–הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ, לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט. 25 Loin de toi d’agir ainsi, de frapper l’innocent avec le coupable, les traitant tous deux de même façon! Loin de toi! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique? »
כו וַיֹּאמֶר יְהוָה, אִם-אֶמְצָא בִסְדֹם חֲמִשִּׁים צַדִּיקִם בְּתוֹךְ הָעִיר–וְנָשָׂאתִי לְכָל-הַמָּקוֹם, בַּעֲבוּרָם. 26 Le Seigneur répondit: « Si je trouve à Sodome au sein de la ville, cinquante justes, je pardonnerai à toute la contrée à cause d’eux »
כז וַיַּעַן אַבְרָהָם, וַיֹּאמַר:  הִנֵּה-נָא הוֹאַלְתִּי לְדַבֵּר אֶל-אֲדֹנָי, וְאָנֹכִי עָפָר וָאֵפֶר. 27 Abraham reprit en disant: « De grâce! j’ai entrepris de parler à mon souverain, moi poussière et cendre!
כח אוּלַי יַחְסְרוּן חֲמִשִּׁים הַצַּדִּיקִם, חֲמִשָּׁה–הֲתַשְׁחִית בַּחֲמִשָּׁה, אֶת-כָּל-הָעִיר; וַיֹּאמֶר, לֹא אַשְׁחִית, אִם-אֶמְצָא שָׁם, אַרְבָּעִים וַחֲמִשָּׁה. 28 Peut-être à ces cinquante justes, en manquera-t-il cinq: détruirais-tu, pour cinq, une ville entière? » Il répondit: « Je ne sévirai point, si j’en trouve quarante-cinq »
כט וַיֹּסֶף עוֹד לְדַבֵּר אֵלָיו, וַיֹּאמַר, אוּלַי יִמָּצְאוּן שָׁם, אַרְבָּעִים; וַיֹּאמֶר לֹא אֶעֱשֶׂה, בַּעֲבוּר הָאַרְבָּעִים. 29 Il insista encore, en lui disant: « Peut-être s’y en trouvera-t-il quarante? » Il répondit: « Je m’abstiendrai à cause de ces quarante. »
ל וַיֹּאמֶר אַל-נָא יִחַר לַאדֹנָי, וַאֲדַבֵּרָה–אוּלַי יִמָּצְאוּן שָׁם, שְׁלֹשִׁים; וַיֹּאמֶר לֹא אֶעֱשֶׂה, אִם-אֶמְצָא שָׁם שְׁלֹשִׁים. 30 Il dit: « De grâce, que mon Souverain ne s’irrite point de mes paroles! Peut-être s’en trouvera-t-il trente? » Il répondit: « Je m’abstiendrai, si j’en trouve trente »
לא וַיֹּאמֶר, הִנֵּה-נָא הוֹאַלְתִּי לְדַבֵּר אֶל-אֲדֹנָי–אוּלַי יִמָּצְאוּן שָׁם, עֶשְׂרִים; וַיֹּאמֶר לֹא אַשְׁחִית, בַּעֲבוּר הָעֶשְׂרִים. 31 Il reprit: « De grâce, puisque j’ai osé parler à mon Souverain, peut-être s’en trouvera-t-il vingt? » Il répondit: « Je renoncerai à détruire, en faveur de ces vingt. » Il dit:
לב וַיֹּאמֶר אַל-נָא יִחַר לַאדֹנָי, וַאֲדַבְּרָה אַךְ-הַפַּעַם–אוּלַי יִמָּצְאוּן שָׁם, עֲשָׂרָה; וַיֹּאמֶר לֹא אַשְׁחִית, בַּעֲבוּר הָעֲשָׂרָה. 32 « De grâce, que mon Souverain ne s’irrite pas, je ne parlerai plus que cette fois. Peut-être s’en trouvera-t-il dix? » Il répondit: « Je renoncerai à détruire, en faveur de ces dix. »
לג וַיֵּלֶךְ יְהוָה–כַּאֲשֶׁר כִּלָּה, לְדַבֵּר אֶל-אַבְרָהָם; וְאַבְרָהָם, שָׁב לִמְקֹמוֹ. 33 Le Seigneur disparut, lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham; et Abraham retourna à sa demeure.

Lisons maintenant un autre épisode très célèbre, dans le livre de l’Exode, lorsque la colère de l’Eternel s’enflamma contre les Hébreux à la suite de l’épisode du Veau d’Or (dont nous parlerons dans la Sidra Ki Tissa et la Sidra Pekoude), L’Eternel veut anéantir le peuple pour cette faute idolâtre, et il promet à Moïse « je ferai de toi un grand peuple » (Ex. 32, 10). Mais Moïse ne veut ni de cet anéantissement de son peuple, ni de la promesse de l’Eternel pour lui et sa descendance. Au contraire, Il intervient pour solliciter le pardon de cette faute en disant :

לב (…) אִם-תִּשָּׂא חַטָּאתָם; וְאִם-אַיִן–מְחֵנִי נָא, מִסִּפְרְךָ אֲשֶׁר כָּתָבְתָּ. 32 (…) si tu voulais pardonner à leur faute!… Sinon efface-moi du livre que tu as écrit. »

Abraham et Moïse se sont élevés devant l’Eternel pour faire face à un anéantissement annoncé et ont plaidé, pour les innocents, et même pour les coupables.

Tandis que Noé, lui, reste silencieux lorsqu’il reçoit l’ordre de construire une arche. Il sait que toute la Terre va être submergée, mais il ne dit rien. Et c’est ce silence de Noé qui distingue fondamentalement ce personnage de prophètes tels qu’Abraham ou Moïse.

Lorsque le déluge est enfin terminé, Noé commence à parler. Et quand on prend le temps de lire ce qu’il dit…, on regrette aussitôt qu’il ne se soit pas tu davantage.

En effet, lisons la malédiction qu’il réserve à un de ses petit-fils au chapitre 9 de la Genèse :

כ וַיָּחֶל נֹחַ, אִישׁ הָאֲדָמָה; וַיִּטַּע, כָּרֶם. 20 Noé, d’abord cultivateur planta une vigne.
כא וַיֵּשְׁתְּ מִן-הַיַּיִן, וַיִּשְׁכָּר; וַיִּתְגַּל, בְּתוֹךְ אָהֳלֹה. 21 Il but de son vin et s’enivra, et il se mit à nu au milieu de sa tente.
כב וַיַּרְא, חָם אֲבִי כְנַעַן, אֵת, עֶרְוַת אָבִיו; וַיַּגֵּד לִשְׁנֵי-אֶחָיו, בַּחוּץ. 22 Cham [un des trois fils de Noé], père de Canaan, vit la nudité de son père, et alla dehors l’annoncer à ses deux frères.
כג וַיִּקַּח שֵׁם וָיֶפֶת אֶת-הַשִּׂמְלָה, וַיָּשִׂימוּ עַל-שְׁכֶם שְׁנֵיהֶם, וַיֵּלְכוּ אֲחֹרַנִּית, וַיְכַסּוּ אֵת עֶרְוַת אֲבִיהֶם; וּפְנֵיהֶם, אֲחֹרַנִּית, וְעֶרְוַת אֲבִיהֶם, לֹא רָאוּ. 23 Sem et Japhet [les deux autres fils d Noé] prirent la couverture, la déployèrent sur leurs épaules, et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père, mais ne la virent point, leur visage étant retourné.
כד וַיִּיקֶץ נֹחַ, מִיֵּינוֹ; וַיֵּדַע, אֵת אֲשֶׁר-עָשָׂה לוֹ בְּנוֹ הַקָּטָן. 24 Noé, réveillé de son ivresse, connut ce que lui avait fait son plus jeune fils,
כה וַיֹּאמֶר, אָרוּר כְּנָעַן:  עֶבֶד עֲבָדִים, יִהְיֶה לְאֶחָיו. 25 et il dit : « Maudit soit Canaan! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »
כו וַיֹּאמֶר, בָּרוּךְ יְהוָה אֱלֹהֵי שֵׁם; וִיהִי כְנַעַן, עֶבֶד לָמוֹ. 26 Il ajouta : « Soit béni l’Éternel, divinité de Sem et que Canaan soit leur esclave,
כז יַפְתְּ אֱלֹהִים לְיֶפֶת, וְיִשְׁכֹּן בְּאָהֳלֵי-שֵׁם; וִיהִי כְנַעַן, עֶבֶד לָמוֹ. 27 que Dieu agrandisse Japhet ! Qu’il réside dans les tentes de Sem et que Canaan soit leur esclave !

Ce passage de la Bible est rarement repris lorsqu’il est question de Noé. Ces versets nous font mal et nous indiquent, dès le début de notre lecture de la Bible que nous aurons matière à penser, à nous confronter avec ce texte. Certains auteurs évitent cette confrontation. Ainsi, dans son texte de 17 pages touffues sur Noé, Elie Wiesel (1998: 11-28) nous rapporte les propos de Noé que nous venons de lire… en cinq mots : « Son fils Cham le déçoit ». Mais qu’à cela ne tienne, quelques lignes plus loin, « on imagine [Noé] dans sa tente, racontant à ses enfants et aux leurs des histoires de sa propre enfance (…) ». Bref, le passage de la malédiction de Noé est ignoré.

Je pense que nous ne pouvons pas ignorer ces versets. En effet, ils seront très souvent utilisés dans les religions monothéistes, pendant de nombreux siècles, par ceux qui tireront profit de l’esclavage. En effet, ils assimileront Cham, le père de Cham, le fils de Noé, et sa descendance à l’ensemble des êtres humains de peau noire.

De telles interprétations nous montrent qu’il faut rester vigilant lorsque nous lisons les commentaires bibliques. Certes, il importe de prendre en compte le contexte historique et social dans lequel ces commentaires ont été écrits. Mais il importe aussi de garder en éveil notre esprit critique, et de combattre clairement certaines interprétations telle que celle qui en vient à justifier l’esclavage.

Pourtant, certains commentateurs juifs ont justifié la pratique de l’esclavage. Ainsi, le Sefer Hakhinoukh, un texte anonyme célèbre du 13e siècle, semble s’accommoder des propos de Noé. Il donne à comprendre ces versets dans un sens qui suscite aujourd’hui une légitime indignation : « Le peuple juif fut créé pour apprendre à connaître le Créateur et pour se consacrer à son service. S’il emploie ses propres frères pour être ses serviteurs, ceux-ci ne pourront accomplir leur suprême raison d’être. Aussi sera-t-il servi par ceux d’entre les nations du monde qui furent condamnés à l’esclavage en raison de leur propre faute ».

Cet extrait choquant est repris tel quel dans certains ouvrages actuels, sans plus de commentaires. C’est regrettable. Car si l’on poursuit la lecture de cet ouvrage, on découvre une forme d’atténuation, voire de remise en question de l’esclavage. Et cela constitue, au 13e siècle, un acte d’une grande audace. En effet, l’auteur affirme que les Sages ont autorisé l’affranchissement des esclaves lorsque cet affranchissement permet d’atteindre un degré plus élevé dans le service divin. En effet, l’esclave affranchi devient israélite automatiquement, et participe dès lors au culte de l’Eternel. Pour le rabbin Rivon Krygier, au 21e siècle, « les implications [d’une telle justification] pour la modernité sont capitales. Il y a d’abord ici une justification de jure de l’émancipation de l’esclavage. La condition d’esclave qui a pu être universellement admise et répandue dans la société antique jusqu’aux temps modernes, doit être abolie, pour la Torah, dès lors que cela sert à promouvoir les valeurs fondamentales qu’elle comporte et qui sont la raison même du culte de Dieu. »

Face au discours de Noé, nous nous sentirons sans doute plus en accord avec nos valeurs en lisant ce commentaire du rabbin Samson Raphaël Hirsch, cité par Elie Munk (1998). Il nous dit ceci : « le caractère inviolable et sacré de la vie humaine repose sur ce motif fondamental : car l’homme a été fait à l’image de Dieu. Cette justification est la seule qui soit valable d’une manière absolue. Elle ne permet aucune distinction entre hommes de race, de religion ou de couleur différentes, ni entre maîtres et esclaves ; ni entre amis et adversaires. Elle confère en outre, à chaque être humain une dignité naturelle qui préserve de la honte jusqu’au malfaiteur subissant son châtiment (…) et jusqu’au corps inanimé du condamné à mort »

Cette position de S. R. Hirsch se trouve confirmée par d’innombrables versets du texte biblique.

Shabbat Shalom.

L’esclave étranger

« (…) vous pouvez acheter esclaves et servantes. »

Lévitique 25, 1 – 26, 2.

Chers amis,

La Sidra Behar traite, dans quelques versets, de l’esclavage, un sujet difficile à aborder frontalement. Le Lévitique énonce une loi extrêmement dure, qui ne correspond pas aux valeurs précieuses que nous lisons ailleurs dans la Torah. Voici trois versets qui retiendront notre attention au chapitre 25 du Lévitique :

מד וְעַבְדְּךָ וַאֲמָתְךָ, אֲשֶׁר יִהְיוּ-לָךְ:  מֵאֵת הַגּוֹיִם, אֲשֶׁר סְבִיבֹתֵיכֶם–מֵהֶם תִּקְנוּ, עֶבֶד וְאָמָה. 44 Ton esclave ou ta servante, que tu veux avoir en propre, doit provenir des peuples qui vous entourent ; à ceux-là vous pouvez acheter esclaves et servantes.
מה וְגַם מִבְּנֵי הַתּוֹשָׁבִים הַגָּרִים עִמָּכֶם, מֵהֶם תִּקְנוּ, וּמִמִּשְׁפַּחְתָּם אֲשֶׁר עִמָּכֶם, אֲשֶׁר הוֹלִידוּ בְּאַרְצְכֶם; וְהָיוּ לָכֶם, לַאֲחֻזָּה. 45 Vous pourrez en acheter encore parmi les enfants des étrangers qui viennent s’établir chez vous, et parmi leurs familles qui sont avec vous, qu’ils ont engendrées dans votre pays : ils pourront devenir votre propriété.
מו וְהִתְנַחַלְתֶּם אֹתָם לִבְנֵיכֶם אַחֲרֵיכֶם, לָרֶשֶׁת אֲחֻזָּה–לְעֹלָם, בָּהֶם תַּעֲבֹדוּ; וּבְאַחֵיכֶם בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל אִישׁ בְּאָחִיו, לֹא-תִרְדֶּה בוֹ בְּפָרֶךְ.  {ס}46 Vous pourrez les léguer à vos enfants pour qu’ils en prennent possession après vous, et les traiter perpétuellement en esclaves ; mais sur vos frères les enfants d’Israël un frère sur un autre! Tu n’exerceras point sur eux une domination rigoureuse.

Un grand-rabbin de France du 19e siècle, Zadoc Kahn (1867) a étudié en profondeur les conceptions du judaïsme par rapport à l’esclavage. Nous nous intéresserons ici à ce qu’il écrit au sujet de l’esclave étranger, dont le sort était beaucoup plus dur que celui réservé à l’esclave juif.

Z. Kahn montre que le Talmud place ces esclaves étrangers en dehors de la loi commune et « aboutit à des conséquences extrêmes, immorales même, qui rappellent souvent les rigueurs excessives du code romain ». Il apparaît cependant, que dans le contexte historique des esclavages grecs et romains, les esclaves n’ont rencontré nulle part ailleurs que chez leurs propriétaires juifs plus d’humanité. Z. Kahn en veut pour preuve que « dans toute l’histoire du peuple juif, vous ne trouverez pas le moindre signe de mécontentement collectif des esclaves, pas la moindre trace de ces tentatives de soulèvement qui ont bouleversé d’autres pays ».

La Bible contient aussi des versets qui constituent un témoignage en faveur des esclaves. Dans le Deutéronome (33, 16), nous lisons :

טז לֹא-תַסְגִּיר עֶבֶד, אֶל-אֲדֹנָיו, אֲשֶׁר-יִנָּצֵל אֵלֶיךָ, מֵעִם אֲדֹנָיו. 16 Ne livre pas un esclave à son maître, s’il vient se réfugier de chez son maître auprès de toi.
יז עִמְּךָ יֵשֵׁב בְּקִרְבְּךָ, בַּמָּקוֹם אֲשֶׁר-יִבְחַר בְּאַחַד שְׁעָרֶיךָ–בַּטּוֹב לוֹ; לֹא, תּוֹנֶנּוּ.  {ס}17 Laisse-le demeurer chez toi, dans ton pays, en tel lieu qu’il lui plaira, dans telle de tes villes où il se trouvera bien ; ne le moleste point.

Z. Kahn commente ce verset et poursuit : « Que [ces deux versets s’appliquent] uniquement, comme on peut le supposer, aux esclaves des pays étrangers, peu importe ; toujours est-il que la Palestine [à l’époque romaine] devenait ainsi le sol béni de la liberté, comme un asile ouvert aux esclaves qui (…) parvenaient à tromper la surveillance de leurs maîtres. ». L’accueil des esclaves montre cependant que « ce joug [de l’esclavage] n’est pas légitime Cette oppression n’est donc par conforme au droit ! ».

Pensons aussi à ce verset que nous lisons tous les vendredis soir avant le repas et qui est extrait des dix commandements (Exode 20). Il institue le repos du shabbat pour tous, y compris les esclaves :

ח שֵׁשֶׁת יָמִים תַּעֲבֹד, וְעָשִׂיתָ כָּל-מְלַאכְתֶּךָ. 8 Durant six jours tu travailleras et t’occuperas de toutes tes affaires,
ט וְיוֹם, הַשְּׁבִיעִי–שַׁבָּת, לַיהוָה אֱלֹהֶיךָ:  לֹא-תַעֲשֶׂה כָל-מְלָאכָה אַתָּה וּבִנְךָ וּבִתֶּךָ, עַבְדְּךָ וַאֲמָתְךָ וּבְהֶמְתֶּךָ, וְגֵרְךָ, אֲשֶׁר בִּשְׁעָרֶיךָ. 9 mais le septième jour est la trêve de l’Éternel ton Dieu: tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave, ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes murs.

Si l’esclavage a existé au sein du peuple juif, il n’existe pas de trace de pratiques aussi extrêmes que celles d’autres peuples. Rappelons que « les Grecs considéraient les esclaves comme un « outil animé » qui ne pouvait demander à son maître de droits supérieurs à celui d’un animal de trait (…) Lorsque leur nombre devenait trop important, on les détruisait, de même que les bêtes nuisibles. [A Rome], un esclave tombé malade, inutile par conséquent, était abandonné à la mort, par inanition. Tacite rapporte que, sous l’Empire, quatre cents esclaves de la maison d’un patricien furent tués pour avoir passé la nuit sous le toit d’un maître qui dans la même nuit, fut empoisonné par un adversaire politique » (Breuer, 1969: 175-176)

Face à ces pratiques grecque et romaine, citons Maïmonide qui montre, au 12e siècle, à quel point l’esclavage constitue une institution qui heurte des valeurs juives. Et en même temps, il n’est pas question pour lui d’abolir l’esclavage : « Il serait permis de traiter les esclaves cananéens avec rigueur au point de vue du droit strict ; mais c’est un devoir de charité, en même temps qu’une règle de prudence, d’être toujours humain et équitable à leur égard. Il ne faut pas les charger d’un joug pesant, ni les tourmenter d’aucune façon. A l’exemple de nos anciens Sages, on ne doit goûter à aucun mets ni prendre aucune boisson sans en donner une part aux esclaves. (…) Qu’on ne les tourmente donc pas par de mauvais traitements ni par des paroles de dureté ! la Loi nous a permis de profiter de leur travail, mais non de blesser leur dignité (…) »

Le Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme (Wigoder, 1993) rappelle aussi que l’esclave pouvait aussi retrouver sa liberté, en étant racheté ou en étant libéré par son maître (…) S’il subissait du fait de son maître un dommage corporel important (perte d’un œil ou d’une dent), il retrouvait automatiquement sa liberté. Enfin, le fait de tuer un esclave cananéen était considéré comme un meurtre.

Face à cette monstruosité que constitue l’esclavage, il me semble qu’il importe d’éviter deux positions opposées et aussi fausses l’une que l’autre :

  • La première consisterait à oublier ou à négliger les versets de la Bible qui instituent l’esclavage, ainsi que les commentaires du Talmud qui justifient ces versets, et qui en renforcent la dureté.
  • La seconde position consisterait à oublier que l’esclavage a été la norme de très nombreux peuples, et que cette pratique a pris une ampleur mondiale pendant de nombreux siècles. Dans ce contexte historique et social, il semble qu’il était difficile pour les rabbins de concevoir un monde sans esclaves. En effet, très rares étaient les esprits éclairés qui y sont parvenus.

L’esclavage constitue une tache qui salit notre histoire, ainsi que l’histoire de toutes les religions monothéistes et nombreuses autres cultures. Il est bon de nous en souvenir, de prendre conscience que tous les grands courants de pensée ont admis cette pratique, et de rester vigilants parce que cette horreur, qui est encore d’actualité dans certains pays, restera sans doute encore longtemps de l’ordre du possible.

Shabbat Shalom.


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