Le temple enseveli de Gabriel Astruc (par Michel SENAMAUD)

Contributions

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Gabriel Astruc, né à Bordeaux le 14 mars 1864, appartenait, comme il le rappelle lui-même et selon ses propres termes, à une « famille de la race des juifs portugais » que l’on nomme « les Sephardim », dont l’établissement en France date du XVème siècle. Un rabbi Astruc fut brûlé en 1435 par l’inquisition et un de ses arrière-grands-pères reçut des lettres patentes du roi Henri IL On retrouve également le nom d’Astruc à Narbonne en 1230 et à Salon en 1040.
Son père, Élie-Aristide Astruc, à qui il vouait un respect et une admiration immense, fit ses études à Bordeaux, avant de se présenter au séminaire israélite de Metz. À l’issue de cette formation, en 1857, il fut affecté au Temple portugais de la rue Lamartine (remplacé depuis par le Temple de la rue Buffault) et exerça, parallèlement à ses fonctions de rabbin, celles d’aumônier dans les hôpitaux et les lycées, ce qui lui donna l’occasion d’enseigner les bases de la religion juive aux enfants d’éminentes personnalités communautaires dont Isaac de Camondo, devenu plus tard le plus généreux des mécènes qui soutiendra
Gabriel Astruc dans tous ses grands projets artistiques et musicaux.
Professant des idées libérales, le rabbin Elie-Aristide Astruc, en désaccord avec le Consistoire, refusa toute discussion à ce sujet alléguant « qu’il ne relevait que de Dieu et de sa conscience » et fut contraint de quitter ses fonctions en 1866. Il occupa ensuite le poste de Grand Rabbin de Bruxelles où ses idées réformistes, son talent d’orateur et la qualité de son enseignement furent particulièrement appréciés. En 1887, sollicité par l’unanimité de la Communauté de Bayonne, il accepta de devenir le rabbin du « berceau originel du judaïsme portugais ». Il prit sa retraite en 1891 et mourut quelques temps après.

Il fut aussi un des fondateurs de l’Alliance Israélite Universelle.

Pour Gabriel Astruc, ce père qu’il aimait tant était non seulement un apôtre, un monument« par la droiture de sa vie, la splendeur de son visage, la lumière de son intelligence et la ferveur de sa foi », mais aussi la source de son « intarissable optimisme ». II ne pouvait alors imaginer l’ampleur de l’optimisme dont il devrait faire preuve lui-même pour mener à bien ses projets de Titan.

Avec un tel héritage spirituel, pouvait-on s’attendre à ce que ce fils de rabbin devienne une figure majeure de la vie musicale et des arts de la première moitié du XXe siècle ?

Successivement journaliste, critique littéraire, organisateur de fêtes, directeur de théâtre, à travers la Société musicale Astruc et Cie, il se consacrera progressivement à l’organisation de concerts, avec le soutien financier du Comte Isaac de Camondo et avec l’appui moral de Marcel Proust qui le soutiendra indéfectiblement.
Il serait trop long d’exposer tous les évènements et manifestations organisés à l’initiative de Gabriel Astruc (plus de 1000 concerts de 1905 à 1912), mais on peut citer des personnalités de premier plan ou en devenir qu’il a promu contre vents et marées, en faisant face aux scandales provoqués par la contestation de nouvelles approches musicales : Richard Strauss, Claude Debussy, Gabriele d’Annunzio, Stravinsky, Diaghilev, les Ballets russes et Nijinski. ..

Alors qu’il était obligé de louer des salles de concert ou de théâtre pour représenter ses productions ou ses artistes, il conçut l’idée de construire sa propre salle et jeta, dans un premier temps, son dévolu sur un. terrain situé sur l’avenue des Champs Élysées, appartenant au domaine de la Ville de Paris, qui, après une campagne de protestation violemment antisémite, refusa en 1909 de lui accorder la concession alors que dès février 1906, au moment du dépôt du dossier, elle avait promis d’y répondre favorablement. Il avait constitué pour financer ce projet une société anonyme rassemblant des actionnaires importants au premier rang desquels le Comte Isaac de Camondo, le baron Henri de Rothschild, Henri Deutsch de la Meurthe, Pierpont Morgan, etc …

Six mois plus tard, Astruc signera la promesse d’achat d’un terrain situé avenue Matignon, adresse prestigieuse aujourd’hui, mais qui, à l’époque, était considérée comme éloignée du coeur des activités artistiques et mal desservie par les transports. Le nom de Théâtre des Champs Élysées sera maintenu malgré le changement de lieu d’implantation.
Haineusement et ignominieusement insulté par Léon Daudet dans « l’Action Française » et par Edouard Drumond dans « la Libre parole », Astruc trouva également liguées contre lui toutes les forces de la Musique dont il aurait pu logiquement penser qu’elles fussent ses alliés : Opéra et Opéra-Comique, les concerts Lamoureux, Pleyel en cours de construction, etc … tous craignant la perte de recettes de ce nouveau concurrent.

Le Théâtre des Champs Élysées est inauguré, envers et contre tous, le 30 mars 1913.

Pendant quatre mois pleins, du 31 mars au 26 juin et du 2 octobre au 6 novembre 1913, la programmation fait le bonheur des mélomanes et la critique est unanime, mais la fréquentation insuffisante pour couvrir les frais que seules jusqu’alors des salles subventionnées pouvaient supporter.
Malgré la mobilisation de ses amis banquiers et mécènes, Astruc n’eut d’autre voie que le dépôt de bilan. L’Action française exulte en titrant « Krachastruc » et annonçant que « l’hébreu du Théâtre des Champs Élysées est obligé de fermer boutique ».

Mais, la réalité, que ces propos indignes ne peuvent effacer, est bien sûr toute autre :

  • Peu après l’ouverture du théâtre, le 11 avril 1913, le critique musical du « Courrier européen » écrivait «qu’ Astruc avait doté Paris du plus parfait des théâtres ».
  • Émile Vuillermoz, éminent critique musical du XXe siècle, n’hésite pas à écrire, dans sa préface du livre de Gabriel Astruc intitulé « Mes scandales » que la « Musique doit à Astruc une reconnaissance éternelle» pour avoir offert à Paris « le cadeau roval de ce temple musical admirable qui s’appelle le Théâtre des Champs Élysées »

Pour Marcel Proust lui-même, Astruc avait suppléé aux défaillances de l’Opéra-Comique et de l’Opéra en créant un vrai« Temple de la Musique, de l’Architecture et de la Peinture».

Complètement ruiné, Gabriel Astruc reprendra ses activités journalistiques à la tête d’une agence de presse, et se verra confier des fonctions officielles au sein d’organismes d’intérêt public.
Il décède le 7 juillet 1938. Le ,fourgon qui l’amenait pour son dernier voyage s’arrêta quelques minutes devant le Théâtre des Champs Elysées avant que le Rabbin Kaplan ne récitât les prières d’usage.

Gabriel Astruc avait publié dans « La Revue Musicale S.I.M. » en décembre 1913, un article consacré aux causes de l’échec de son projet, intitulé : « Le Temple enseveli».
Bien loin d’être un « Temple enseveli », le Théâtre des Champs Elysées occupe aujourd’hui encore une des tomes premières places sur l’échiquier mondial des salles de concert et accueille les formations musicales les plus prestigieuses et les plus grands interprètes internationaux.

Hélas, bien peu se souviennent aujourd’hui qu’il est l’oeuvre majeure d’un homme hors du commun, Gabriel ASTRUC, présenté sans plus comme un « impresario » ou « un directeur de théâtre » dans les différents documents ou recueils actuels relatifs à la vie musicale, et sans qu’aucune mention de son rôle majeur dans la création de ce lieu de concerts unique ne soit apposée dans les locaux mêmes du Théâtre.


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