Le naufrage de l’université (par Yana Grinspun & Georges-Elia Sarfati)

Contributions

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Il y a bien longtemps que l’université – et notamment l’université française – n’est plus à la hauteur de sa mission première, qui est de garantir la formation des esprits. Elles sont lointaines et révolues les deux grandes époques de l’universitas : fondatrice, au Moyen Age, avec la transmission des arts libéraux ; héritière, à l’âge moderne, avec la transmission et la défense des humanités.

Depuis plus d’un demi-siècle, l’instance académique a subi une politisation accrue : en 1968, il fallait « investir la place » pour déboulonner les mandarins; puis les rebelles, devenus à leur tour mandarins, ont résolu qu’il ne fallait plus en partir, et muer en bastion de leur conception idéologique du monde ce qui était l’espace sanctuarisé et privilégié du savoir. La fin de la Guerre froide a sonné le glas de l’hégémonie soviétique, incidemment, celle du PCF, dont les influences se prolongeaient dans la culture universitaire : ce faisant, c’est le gauchisme, maladie infantile, qui l’a remplacée. Simultanément, tandis que l’université, comme l’école, s’ouvrait à l’économie, les moeurs pédagogiques et scientifiques sont devenues exemplaires, mais aussi vectrices de la promotion de discours centrifuges, peu à peu érigés en charte tacite du monde étudiant et de leurs cadres, depuis les présidences, jusqu’aux directions de recherche, soumis à ce nouvel ordre.

C’est un mythe, ou une illusion sans autre fondement que le refus de voir la réalité, que de s’entretenir dans la conviction selon laquelle l’université transmet les normes de la rationalité, stimule la curiosité intellectuelle, ou réunit les conditions d’un cheminement érudit… Au XXe siècle, partout où les totalitarismes ont sévi – et la liste est longue : marxisme-léninisme, fascisme, national-socialisme, vichysme, communisme soviétique, communisme asiatique…-, le contexte universitaire a été parmi les premiers lieux de mise en conformité, le plus fort garant des conformismes du moment. C’est même sur le principe de cette fidélité que se sont recrutés les cadres. Dans l’atmosphère de « totalitarisme doux » qui caractérise le délitement culturel et moral des démocraties de marché (sic), la nécessité d’une telle adhésion, à la bêtise du moment érigée en norme de la vraisemblance, ne déroge pas à cette règle séculaire. La prestation de serment en moins, c’est désormais sur la foi de la convergence de leurs opinions que se reconnaissent les tenants de ce désordre organisé.

Les yeux se décillent désormais : qui ne sait aujourd’hui, qu’il le déplore ou l’approuve, que la plupart des universités, dites de lettres, notamment, sont les plus certains relais de l’illettrisme obligatoire, fourriers de la haine de l’histoire. Wokisme, postcolonialisme, islamogauchisme. Mais le point de concrétion, l’acmé, de ce remarquable point de mue du discours universitaire, c’est le palestinisme, qui les subsume et les conditionne tous trois.

Tiers-mondisme
La contribution du discours universitaire français alimente l’antisionisme violent sous le rapport de « la-critique-légitime-du-gouvernement-d’Israël ». La subversion du langage, qui a libre cours dans le milieu universitaire depuis des années, contribue aujourd’hui à l’atmosphère de violence antijuive avérée.

Une manifestation à Toulouse-Mirail a été applaudie par l’agence de presse de la République islamique iranienne, avec les slogans : « Palestine vivra Palestine vaincra », « Israël assassin ». Ce sont là les slogans phares de tous les mouvements pro-palestiniens qui condensent l’idéologie meurtrière de cette mouvance très bien installée dans le paysage français. Tout le vocabulaire y est pour incriminer et discriminer Israël : « violence génocidaire », « tuer des enfants », « apartheid », « colonisation », « génocide des palestiniens », etc. A l’EHESS, un communiqué du 8 octobre, soit un jour après les massacres terrifiants commis sur le sol israélien par le Hamas, use des formules suivantes : « coloniser, réprimer, ségréger et bafouer le droit à l’autodétermination du peuple palestinien » ; à Nanterre Université, on parle des « crimes d’Israël », de l’ »apartheid » ; à Poitiers, l’UFR de lettres relaie un message qui informe les étudiants de « l’organisation » et des « enjeux de la colonisation » ; France Culture invite une sociologue qui a fait soutenir une thèse sur l’idéologie du Hamas où le mot « terroriste » est systématiquement mis entre guillemets.

La libération de la parole antijuive au sein même de l’institution qui prétend transmettre le savoir, au moment-même où des centaines de Juifs sont exterminés sur leur propre sol, avec une barbarie inouïe, est révélatrice des résultats de l’enseignement du mépris et de l’endoctrinement cautionnés par l’internationale universitaire antijuive. L’aubaine incroyable du monstre antisémite contemporain consiste, pour le discours dont ses diverses représentations font la promotion, à se réclamer des « droits de l’homme », de « la défense des opprimés », ainsi que de « la liberté d’expression et de recherche ». Ces discours s’inscrivent dans une archive bien définie : celle du national-socialisme qui présente le sionisme comme l’expression du complot juif mondial et celle du communisme soviétique. Ce dernier est corrélé au tiers-mondisme, qui caractérise la sensibilité idéologique d’une bonne partie de la gauche française culmine dans le pro-palestinisme : mélange de nationalisme palestinien avec l’hitlérisme d’abord, le stalinisme ensuite. Son but : la Palestine libérée de toute présence juive, du fleuve Jourdain jusqu’à la mer. Cet objectif est explicitement formulé dans la Charte de l’OLP, jamais abrogée, en dépit du lieu commun massivement réitéré par l’AFP, tout comme dans la Charte du Hamas. Ce tiers-mondisme se résume dans le discours doxique par la répétition de certaines formules, telles que : « sionisme = impérialisme » ; « sionisme = colonialisme » ; « sionisme = racisme » ; « sionisme = nazisme » ; « sionisme = apartheid ». Toutes ces formules se retrouvent massivement dans la production universitaire. Subversion du langage

Ces formules constituent autant d’équations efficaces, puisqu’elles permettent de reconnaître ce que l’histoire de l’Occident, de l’Europe, et celle de la France évoque de pire : l’invasion du Vietnam, la guerre d’Algérie, le racisme nazi, le régime d’apartheid d’Afrique du Sud. Ces formules, qui ne renvoient à aucune réalité existante en Israël, ont conduit pendant des années à l’installation de discours-réflexes qui suscitent et entretiennent l’indignation (contre l’injustice) et l’hostilité (contre l’oppression). Quoi de plus normal ? Sauf que ces formules nourrissent le négationnisme en marche qui s’est progressivement instillé dans la langue commune. Le terme « sionisme » est pratiquement toujours utilisé avec une connotation péjorative, le mot « sioniste » résonne comme une injure sous la plume des soidisant critiques d’Israël, qui ignorent ou feignent d’ignorer les origines de cette péjoration. L’Allemagne nazie, les chefs du mouvement national palestinien, alliés au moment de la Seconde Guerre mondiale, les propagandistes soviétiques et les musulmans radicaux ont contribué à pervertir le sens de ces deux termes, qui renvoie historiquement à une philosophie politique visant à doter le peuple juif d’un Etat-nation, pour le protéger de l’antisémitisme violent, et lui permettre de redevenir sujet de sa propre histoire sur sa propre terre.

« Colonisation »
Passons maintenant à l’usage répandu de terme « colonisation », matraqué dans tous les communiqués anti-israéliens qui circulent aujourd’hui dans les messageries universitaires et sur les réseaux sociaux. On peut dater le début de la circulation massive de cette formule après le virage, amorcé par la politique française en 1967, virage anti-américain et prosoviétique auquel s’ajoute le climat qu’a laissé dans les mémoires l’indépendance de l’Algérie. La colonisation est associée à l’impérialisme, et ce sont les propagandistes soviétiques qui exploitent les premiers le rapport entre l’impérialisme et la colonisation. Cette appellation ne convient pas à la situation historique d’Israël. La définition du terme colonisation dans le domaine politique renvoie à l’exploitation, la mise en tutelle d’un territoire – éventuellement économiquement sous-développé et sous-peuplé – par les ressortissants d’une métropole. Cette définition coïncide avec la colonisation européenne des pays africains ou la colonisation américaine ou espagnole des terres appartenant aux Indiens. Le colonialisme devient ainsi un terme à valeur axiologique péjorative. Le colonialisme est associé également au terme « impérialisme » et renvoie aux empires
coloniaux.

Or, l’Etat d’Israël n’est pas une métropole qui tient sous sa tutelle des territoires étrangers, sans entretenir de lien historique avec ces mêmes territoires, il ne le fait pas non plus à des fins économiques, il n’impose pas non plus sa culture à d’autres peuples, ni même à un seul. La présence des Juifs sur cette terre, le coeur de la nation juive, est ininterrompue. La seule fois où tous les Juifs en furent chassés était en 1948, lorsque la Jordanie a annexé la Judée-Samarie (Cisjordanie) pendant la guerre d’Indépendance. Lorsqu’Israël reprend ces territoires en 1967, il ne les reprend pas à la Jordanie qui les a annexés. Il n’occupe pas les territoires d’un Etat souverain, car la Palestine arabe n’existe pas comme Etat en 1967. Aujourd’hui son statut est disputé, ce qu’occultent ou ignorent les acteurs universitaires. Le terme de « colonisation » va de pair avec un autre terme, celui d’ »occupation ». L’utilisation du terme « occupation » dans ce contexte, contribue par ailleurs à nourrir la logique de subversion langagière. Couplé avec le thème de la « résistance », cet usage convoque une allusion à l’occupation nazie, ainsi qu’à la Résistance française en inversant les rôles. Les Juifs en Israël sont les « occupants » et les Palestiniens qui rêvent de leur disparition sont les « résistants ».

« Tueurs d’enfants »
Il s’agit d’un dérivé de la vieille accusation de meurtre rituel. On rencontre cette accusation dans la propagande palestinienne, ainsi qu’au sein de la gauche universitaire. Ci-dessous un exemple :
La citation « ignoble » de Golda Meïr est en fait celle-ci : « Nous pouvons pardonner aux Arabes de tuer nos enfants mais nous ne pouvons pas leur pardonner de nous forcer à tuer leurs enfants. » L’historienne en question ne comprend pas ce que veut dire Golda Meïr, en exprimant la désolation de devoir tuer pour se défendre des attaques meurtrières.

Le co-fondateur du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions), Omar Barghouti, frère du terroriste Marwan Barghouti dont LFI et ses sbires universitaires se sont fait les porte-parole en France, écrit en 2001, dans le chapitre du livre The New intifada, resisting Israel’s apartheid, que les soldats israéliens tirent sur les enfants palestiniens quand ils s’ennuient (sic), comme le faisaient les nazis pendant la Shoah. On voit ici l’inversion à l’oeuvre qui a servi à l’endoctrinement d’un nombre considérable de djihadistes européens, notamment Mohammed Merah, lequel a justifié le meurtre d’enfants juifs pas le meurtre des enfants palestiniens par « les Juifs ». « Le Juif » collectif devient un monstre génocidaire, un ogre tueur d’innocents. Nos universitaires, on le voit dans ce tweet d’une historienne connue qui parle au nom de « nous », ne dédaignent pas la mythologie sanguinaire antijuive.

Effet toxique
Ces constructions langagières – qui circulent librement et impunément au sein de l’université française – s’inscrivent dans une logique du discours meurtrier. C’est une logique de revendication victimaire fondée sur la sinistre algèbre du décompte des morts dans chaque camp, en invoquant le meurtre pour lequel le meurtrier engage non pas sa responsabilité, mais celle du groupe auquel appartient la cible. Le discours meurtrier contient également un appel à l’empathie, non pour les cibles du meurtre, mais pour les auteurs du meurtre et les victimes auxquelles il est associé. Il est inutile de se lamenter sur la recrudescence des actes antisémites si on ne comprend pas cette logique, et rien n’est fait pour l’enrayer. Elle est soigneusement nourrie par l’activisme des propagandistes universitaires : ces derniers n’hésitent pas à endoctriner les esprits vierges de tout savoir, des jeunes esprits qui ont faim et soif de justice. Pour ce faire, les nouveaux doctrinaires usent des mots et des équations efficaces comme de « minuscules doses d’arsenic » dont l’effet toxique, à la longue, est désormais palpable.


*Yana Grinspun est maître de conférences en sciences du langage à l’Université Paris III Sorbonne
Nouvelle. Georges-Elia Sarfati est philosophe, linguiste et psychanalyste.


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