La Synagogue de la Rue Pavée par S. Merle (Tribune juive.info)

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La Synagogue Agoudas Hakehilos témoigne de la riche histoire cultuelle de la communauté juive ashkénaze venue s’installer à Paris au début du XXe siècle, mais aussi de différentes modes architecturales. LP/Léa Jaffredo



C’est un édifice de bientôt 110 ans, élevé sur une douzaine de mètres de hauteur un peu en retrait de la rue Pavée, à quelques mètres du métro Saint-Paul. De temps à autre, un homme à large chapeau noir y pénètre par le portail central, après avoir franchi le petit parvis ménagé derrière la grille. Signée Hector Guimard, le chef de file de l’Art nouveau français, la synagogue de la rue Pavée est inscrite à l’Inventaire des monuments historique. Et s’avère dans un état inquiétant qui nécessiterait une rénovation et un classement. Un dossier a été déposé.

L’édifice religieux constitue un vestige toujours vivant du Pletz, « petite place » en yiddish, nom que l’on donnait à cette partie du Marais située autour de Saint-Paul qui a vu, au tournant du XXe siècle, arriver des communautés ashkénazes d’Europe centrale fuyant les pogroms. Des juifs qui, alors, ne s’y retrouvaient pas dans le judaïsme consistorial tel qu’organisé en France depuis Napoléon et ouvraient çà et là de petits oratoires.

Pour s’inscrire dans le temps, s’installer et permettre aux jeunes générations de disposer d’un lieu de culte digne de ce nom, ils créent l’association Agoudas Hakehilos — littéralement Union des communautés, qui regroupe neuf sociétés israélites orthodoxes d’origine, de Hongrie, Russie et Pologne, mais aussi de Roumanie.

Visite de la Synagogue Agoudas Hakehilos (Paris IV°) pour la double patrimoine du 08/07/2023. Façade. LP/Léa JAFFREDO.

Joseph Landau, riche homme d’affaires du quartier, la préside et finance pour moitié l’élévation du lieu de culte. Il fait appel à Hector Guimard qui va le construire en une année à peine avant son inauguration, en 1913. Cette synagogue, qu’on vient visiter ou dans laquelle on vient prier de loin, est aussi un témoignage unique d’un moment de la carrière de Guimard.
C’est son seul édifice religieux. « On ne sait pas vraiment comment ni pourquoi Hector Guimard en vient à la construire », reconnaît Olivier Pons, trésorier du Cercle Guimard, association de passionnés de l’architecte. « Le fait qu’il ait épousé la peintre américaine Adeline Oppenheim, de confession juive, a pu jouer, mais ce ne sont que des présomptions, aucune certitude, ses archives ayant brûlé pendant la Seconde Guerre mondiale », poursuit-il.

Il est aussi un homme de l’art connu, ayant percé avec fracas au tournant du XXe siècle avec ce style Art nouveau s’inspirant des courbes végétales de la nature. De lui, nous sont notamment parvenus quelques-uns des édicules érigés pour les stations de métro, ces abris ou portiques et garde-corps de fonte habillant les bouches de métro, mais aussi le flamboyant castel Béranger, rue La Fontaine, dans le XVIe arrondissement…

Une élégance toute en courbes typique de l’architecte

« Ce qu’on voit rue Pavée est plus sage que ce qu’il a pu créer auparavant, continue le spécialiste. Il y a tout ce qui fait parler de lui autour de 1900 et qui a pu faire scandale, et puis son style se calme un peu.» « On est à un moment où l’Art nouveau s’assagit avant l’avènement de l’Art décoratif quelques années plus tard. On sent qu’on est en train de s’éloigner de son moment le plus baroque », confirme Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques qui œuvre au classement de la synagogue.

Avec ses trois rangées de fenêtres en hauteur, rangées par paires, comme figurant les deux tables de la loi qu’on trouve au fronton arrondi, la façade du bâtiment ne passe pas inaperçue. Elle présente aussi une ondulation globale, bombée sur chacun des côtés et concave, en creux, au centre, qui peut évoquer les rouleaux de la Torah qu’on déroule pour lire. « S’il n’y a pas la folie végétale et animale des stations de métro, c’est bien du Guimard, pour tout le jeu de courbes, de formes souples qu’on voit en façade, continue Pierre-Antoine Gatier. C’est à la fois riche en souplesse et plus sage, c’est du Guimard atténué, équilibré et élégant. »

Même pendant la Seconde Guerre mondiale, la synagogue a continué à accueillir les cérémonies juives. LP/Léa Jaffredo


Et de pointer l’unité de cet extérieur minéral avec un seul matériau utilisé, un enduit de ciment. Dessus, l’artiste a pris soin de dessiner de faux joints pour « donner l’effet de pierres de taille qui rappelle le grand classicisme de l’architecture ». « C’est Haussmann, complète-t-il. On peut y voir une forme de classicisme de l’Art nouveau. » Un petit vestibule au sol de mosaïque accueille l’entrant, sas entre la rue et l’espace de culte que dévoile une double porte aux formes arrondies et au décor entremêlé.

Des huisseries refaites sur plan après une explosion au gaz dans les années 1930. Le lieu échappera de peu — la bombe n’a pas explosé — à un attentat sous l’Occupation, une période durant laquelle le culte se continuera d’ailleurs dans la clandestinité. Depuis son ouverture, la synagogue aura célébré quasiment tous les offices quotidiens et compté cinq grands rabbins. Le premier, Rav Joël Leib Halevi Herzog, était l’arrière-grand-père de l’actuel président de l’État d’Israël.

Le pari de la verticalité et de la lumière

« Ce vestibule est un lieu de transition qui permet une progression pour entrer, plusieurs étapes et plusieurs ambiances avant de pénétrer dans la salle de culte, continue l’architecte. Il ménage la surprise, parce qu’on n’imagine pas ce qu’on va découvrir derrière. » Un espace bordé sur ses trois côtés de tribunes en mezzanine, sur deux niveaux, des piliers ornementés, des décors en staff surlignés de peinture dorée des plafonds.

Des garde-corps ouvragés, aussi, éléments décoratifs aux motifs floraux, volutes et circonvolutions caractéristiques qu’on retrouve dans le catalogue « Fontes artistiques pour construction, fumisterie, articles de jardins et sépultures — le style Guimard » que l’architecte, soucieux de diffuser son art et ses produits, a fait paraître quelques années auparavant en collaboration avec la fonderie du Val d’Osne, près de Saint-Dizier (Haute-Marne). Tout entrepreneur pouvait ainsi acheter ses éléments décoratifs pour donner du cachet à ses constructions.

Les bancs en chêne du rez-de-chaussée sont élégamment sculptés. LP/Léa Jaffredo

Les bancs en chêne du rez-de-chaussée sont élégamment sculptés.
Ce qui frappe encore, ce sont ces bancs en chêne, uniques en leur genre. Leurs dossiers en vagues semblent former une mer de bois ciré dont émergent les quatre lourdes torchères de bronze qui encadrent la bimah, l’estrade située au centre où l’on trouve la table de lecture. Des éléments aussi signés Guimard, a priori. « Un inventaire est en cours pour déterminer ce qui est de lui et ce qui ne l’est pas », précise Pierre-Antoine Gatier. Les appliques, par exemple, ne seraient pas du concepteur.

« En revanche, les jeux des courbes, des poteaux, des ornements, les éléments de bronzerie, boutons de portes, les crémones sont de Guimard, on peut les retrouver ailleurs », détaille l’architecte. Il souligne par ailleurs l’effet de verticalité qui saisit le visiteur entrant dans la grande salle : « Il a dû faire avec l’étroitesse de la parcelle, coincée entre deux bâtis du XVIIe siècle et ça l’a obligé à aller chercher cette verticalité. »

Tous ses goûts sont dans la nature

« Guimard excellait devant ce type de contraintes, reprend Olivier Pons. Il venait tout juste de terminer l’hôtel Guimard (Au 122 avenue Mozart, dans le XVIe), son propre domicile, édifié sur un terrain étroit et triangulaire. Il aimait ce type de défi, c’est un peu l’homme de la situation dans ce genre de difficultés. »

Au fond de la salle, un grand pan de verre imprimé, ou cathédrale, laisse deviner la présence d’un arbre derrière. « Cet effet est génial, s’enthousiasme Pierre-Antoine Gatier. C’est le côté magique de la grande architecture d’offrir de telles surprises. Guimard a fait une architecture très végétale, naturaliste, et aujourd’hui cette verrière donne à voir un arbre ! »

La bimah de la synagogue, richement éclairée par quatre torchères. LP/Léa Jaffredo


Au plafond, des jours zénithaux laissaient aussi passer la lumière. Si les ouvertures et leur verre spécial existent toujours, ils ont été obstrués par la construction d’une salle au-dessus à la fin des années 1980. Une surélévation pour laquelle l’association, propriétaire, a brièvement obtenu un permis de construire ensuite annulé par la justice, demandant l’enlèvement de cet ajout. En vain jusqu’ici.

L’existence de cette salle pourrait être responsable des nombreux désordres structurels constatés lors d’un diagnostic poussé établi cet hiver. Louée à une autre association par le biais d’un bail emphytéotique — de très longue durée —, elle semble constituer pour l’heure la pierre d’achoppement du dossier de classement et de rénovation dont la synagogue a besoin.

« Ce bâtiment est unique et rare, insiste Pierre-Antoine Gatier. Il s’inscrit dans un moment essentiel de l’architecture française du XXe siècle et il est signé d’un des plus grands maîtres. D’ailleurs, c’est la seule synagogue Art nouveau à Paris. Ce chef-d’œuvre doit être restauré, classé et transmis aux générations futures. Il faut que tout le monde se rassemble autour de ce projet. »


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