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Connaissez-vous les juifs de Suisse Romande

À l’image de la Suisse, la communauté juive de ce pays est petite, discrète mais active. L’historiographie est relativement riche, mais largement consacrée à la vie juive en Suisse alémanique et germanophone.

C’est donc une somme nécessaire et bienvenue qui vient de paraître sous le titre Albert, Esther, Liebmann, Ruth et les autres : Présences juives en Suisse romande, sous la direction de quatre experts reconnus que sont la journaliste Francine Brunschwig et les historiens Marc Perrenoud, Laurence Leitenberg et Jacques Ehrenfreund.

Un pavé de 600 pages qui s’ouvre sur deux aperçus essentiels, l’un bibliographique et l’autre chronologique. Laurence Leitenberg dresse un état des lieux très complet des publications en langue
française consacrées aux communautés juives de Suisse romande : plusieurs monographies importantes à partir du début du XXe siècle qui se concentrent sur tel aspect religieux, économique ou politique, ou telle zone géographique. La Suisse romande est un territoire petit mais dont les communautés juives sont bien spécifiques : les Juifs genevois sont d’origines plus diverses que les Fribourgeois ou les Neuchâtelois ; la communauté d’Avenches est la plus rurale et, bien que vaudoise, elle était bien distincte de celles de Lausanne et Vevey. Certaines communautés n’existent plus, comme celle de Porrentruy dans le Jura ou celle de Montreux, sur les hauteurs du lac Léman, où le rabbin Eliyahou Botschko avait fondé la yeshiva Etz-Haïm en 1927 (elle a déménagé en 1985 en Israël).

Il faut attendre les années quatre-vingt-dix pour que l’historiographie s’enrichisse de plusieurs études portant sur la première moitié du XXe siècle et la période moderne, mais pas contemporaine.

Comme le rappelle Marc Perrenoud, la présence juive en Suisse romande est relativement récente. Les Juifs vivant à Genève et Carouge sont résidents français et bénéficient des libertés acquises avec la Révolution, droits qu’ils perdront lorsque Genève entrera dans le giron de la Suisse. Mais sur le territoire de la République helvétique, il faut attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que les Juifs étrangers aient le droit de s’établir en Suisse – les cantons francophone ont été plus libéraux que leur voisins alémaniques, grâce à l’influence de la France qui intervient à maintes reprises contre les discriminations. Ce clivage entre les deux parties de la Suisse s’exprime à nouveau en 1893, lorsque les citoyens sont appelés à accepter une initiative populaire interdisant l’abattage rituel – une mesure prétendant défendre les animaux mais qui est véritablement un levier politique antisémite destiné à décourager l’immigration juive en Suisse. Les cantons latins la rejettent, mais la majorité fédérale – alémanique – l’emporte. Depuis cette date, la shehita, l’abattage rituel, est interdit en Suisse.

Au chapitre de l’antisémitisme, l’Affaire Dreyfus trouve un immense écho en Suisse romande, avec des positions très marquées dans la presse de langue française. Mais c’est la montée du nazisme et le début des persécutions antijuives qui sont vécues très concrètement en Suisse, particulièrement romande. Les articles dédiés à des aspects spécifiquement suisses de la Deuxième Guerre mondiale et de la Shoah rappellent le durcissement de la politique d’asile suisse, son antisémitisme non dissimulé, ses camps d’internements pour réfugiés juifs, les difficultés croissantes des filières clandestines de passage à opérer dans un pays encerclé par les forces de l’Axe, en particulier dans les cantons frontaliers de la France. C’est de Genève que Gerhard Riegner, secrétaire général du Congrès Juif Mondial, envoie en 1942 son célèbre télégramme aux dirigeants américains pour les alerter de la Solution Finale. D’ailleurs, la Genève internationale, où siègent notamment l’ONU et le CICR, a été un quartier-général stratégique pour diverses organisations non-gouvernementales en faveur des réfugiés juifs, contre l’antisémitisme et en faveur du sionisme. La question des réfugiés juifs s’est reposée en 1956, avec la double crise de la Hongrie et de Suez. Les communautés juives de Suisse romande ont beaucoup évolué au XXe siècle, avec l’immigration successive de juifs fuyant l’Empire russe, le nazisme, le communisme, le nationalisme arabe et d’autres régimes discriminatoires.

Ce sont ces immigrés et leurs descendants qui ont contribué à la recherche universitaire en Suisse, tant dans les sciences que les humanités (Edgar Milhaud, Lina Stern, Liebmann Hersch, Jean Starobinski et bien d’autres) ou aux arts (Ernest Bloch, Albert Cohen).

Le volume consacre des articles intéressants à des thèmes spécifiques, comme les fondateurs des premiers grands magasins au début du XXe siècle (et les campagnes antisémites menées à leur encontre), la communauté disparue d’Avenches, les cimetières toujours bavards en histoire locale. Cette somme est une précieuse référence sur le passé et jusqu’aux années d’après-guerre. Sa seule faiblesse est de vouloir aborder le présent et de ressembler au bottin mondain dans les notices biographiques finales (elles sont
inégales en longueur et en intérêt). Les entretiens avec des personnalités actuelles sont trop longues et pas toujours pertinentes, tandis qu’un article consacré aux “grandes figures rabbiniques” inclut des personnes qui ne sont ni grandes ni n’ont le titre de rabbin. Même si l’effet escompté n’est pas toujours réussi, on comprend la volonté des éditeurs d’évoquer de nombreuses figures un peu enfouies dans la mémoire, ou de ne pas se cantonner dans l’histoire. Le problème, c’est qu’on en oublie. Mais cela n’enlève pas à la qualité des contributions historiques ni à la richesse de l’ensemble.

Pour les juifs qui ont réussi à entrer en Suisse et à y rester, ce pays est un havre de paix qui sait garantir la paix sociale et maintient une stabilité politico-économique. Sa population juive s’est urbanisée et métissée comme partout ailleurs, mais les chiffres démographiques sont au même niveau depuis un siècle : autour de 18000 âmes à l’échelle nationale (sur une population totale de 8,5 millions). Alors, oui, heureux que juif en Suisse (en français dans le texte).

Albert, Esther, Liebmann, Ruth et les autres – Présences juives en Suisse romande
Ouvrage collectif dirigé par Francine Brunschwig, Marc Perrenoud, Laurence Leitenberg et Jacques
Ehrenfreund
Éditions Alphil avec la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), 2023, 600 pages, 29,50€


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